Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 20, 2009, p. 23-28 | Texte Intégral


 

 

 

Lineda BAMBRIK

 

 

 

L’ambiguïté du personnage de Manon Lescaut

La représentation féminine a connu à travers les temps et les littératures de nombreux rebondissements, provoquant  ainsi des bouleversements romanesques du statut de l’héroïne.

La femme est chez certains auteurs salvatrice, alors que chez d’autres, elle est destructrice. Ce  paradoxe traduit  l’ambiguïté de celle qu’on a toujours considérée comme l’incarnation de la fragilité et de la sensibilité : la femme, en outre la femme et ses différentes facettes.

L’objet de notre présente étude est  consacré à l’ambiguïté du personnage Manon Lescaut, roman  de L’Abbé Prévost publié en 1731, représentatif de son siècle le XVIIIè siècle, qui se trouve partagé entre l’influence du siècle de Louis XIV et les nouvelles tendances qui s’épanouiront avec le romantisme.

En effet, le XVIIe siècle condamnait sévèrement les passions (Racine), l'imagination, cette « folle du logis » (Pascal, Descartes).

Mais alors que triomphait dans la première moitié du XVIIIe siècle l'esprit rationaliste des Lumières pour qui un homme sensible n'est qu'un « être médiocre [...] un être abandonné à la discrétion du diaphragme » (Diderot, Le Rêve de d'Alembert), certains penseurs et écrivains mettaient en même temps en valeur le rôle des sensations, de la sensibilité, tendance qui va dominer les lettres et les arts : Une grande partie des plus fervents défenseurs de la raison disparaît : une nouvelle génération d'écrivains plus libres et plus facilement en proie au doute apparaît.

Parmi eux, l’Abbé Prévost avec son roman « Manon Lescaut » dans lequel la sensibilité est exaltée. Le romancier, reprenant la tradition racinienne peint les excès de la passion pour en inspirer la crainte, mais le roman est aussi un hymne à l’amour moins principe de déchéance et source de malheur que vertu bienfaisante, l’amour absolu générateur de sacrifices sublimes. 

Le roman a gardé depuis l’Antiquité cette force provocatrice que lui donne sa fonction des mœurs. Manon Lescaut reflète la mentalité et les mœurs de la Régence, une époque libertine, spirituelle et dépravée.

Le roman  au moment de son édition a été jugé scandaleux bousculant les mœurs et la représentation traditionnelle du héros. Jamais roman n’a été aussi loué et aussi critiqué que ce chef-d’œuvre rempli de passion, de douleur et d’amour. Il est investi d’une double mission ; plaire, en narrant des aventures de fortune et d’amour, instruire surtout en dénonçant les dangers de la passion et d’une existence menée en marge de la société, il présente sous un jour aimable ce vice, partie intégrante de notre nature. Cet auteur engagé peint l’immoralisme pour accentuer la morale.

L’histoire traitée se déroule en partie  sous la Régence, lors du relâchement total des mœurs qui sont dépravées. A ce moment, ceux qui n’ont pas d’argent et les « libertines » sont envoyés en Amérique.  C’est d’ailleurs cet évènement-ci qui a donné une image scandaleuse de ce pays qui aurait été peuplé par des brigands et des filles de joie… 

Le premier titre du livre avait été Histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut puis il devient simplement Manon Lescaut. Dès ses débuts, le roman est avant tout pour le public l’histoire de Manon. Pourtant le titre primitif plaçait le chevalier avant sa belle ; mais c’est Manon qui s’impose, avec son inconduite, sa frénésie sensuelle, son appétit de jouissance, c’est une créature  à deux visages ; elle est tantôt indifférente et cynique, tantôt affectueuse et douce. Alors que le personnage de Des Grieux apparaît comme une créature un peu allégorique continuellement possédée par la passion, il incarne à la fois la souffrance et l’amour, il se croit un personnage hors série, unique, fait pour aimer et pour souffrir.

Tout le siècle romantique admire Manon, qui est dans une certaine mesure, une héroïne préromantique, par son destin orageux, tragique. Elle a choisi de vivre dangereusement, à sa manière, elle brave la société ; qui se venge en l’emprisonnant, en l’avilissant, en l’envoyant mourir en exil.

Le narrateur principal est Renoncour. Cet écrivain a rencontré le couple lors de leur déportation et va leur apporter un soutien financier. Puis deux ans après, il revoit Des Grieux qui lui raconte son histoire, procédant à des retours en arrière. En lui contant sa vie, il connaît la fin et s’autorise à juger ses actions passées. C’est presque la parodie de l’œuvre pathétique du drame bourgeois.

Le récit débute avec la rencontre entre le chevalier et Manon que l’on veut enfermer dans un couvent. Il s’éprend d’elle et il l’enlève. Cette fille frivole et dépensière le trompe à maintes reprises en vendant ses charmes à d’autres hommes.

Mais l’amour de celui-ci demeure inchangé. Condamnée à la déportation, Manon part en Amérique avec un convoi de «courtisanes » et lui, parvient également à s’y rendre. Ils sont obligés de fuir dans le désert où la jeune femme meurt d’épuisement. Des Grieux continue à vivre mais dans le chagrin. Nous assistons à la déchéance progressive du personnage de des Grieux, d’autant plus terrible qu’elle est consciente.

Le personnage de Manon rompt avec les bienséances et les valeurs morales et religieuses, afin d’accomplir une passion égoïste, quelle qu’en soient les conséquences. Son histoire avec le jeune chevalier des Grieux peut se placer parmi celles des plus célèbres amants de la littérature.  

Manon incarne le type de femme en dépit de ses tares morales, qui suscite l’admiration générale, la fascination, mais qui se situe à l’envers de l’héroïne ou de la femme parfaite ; il s’agit de la femme dite déviante, dénuée de tout sens moral, frivole, et dépensière, qui aime trop l’abondance et les plaisirs.

 Malgré la passion ardente que lui voue Des Grieux, elle ne cesse de lui être infidèle. Il se laisse entraîner peu à peu aux pires bassesses : « Par quelle fatalité suis-je devenu criminel ? s’écrie ses Grieux. L’amour est une passion innocente ; comment s’est-il changé, pour moi, en une source de misères et de désordres ? ».

La passion éprouvée par ses Grieux apparaît aussi violente et soudaine qu’inexpliquée, de façon assez paradoxale dans le cadre d’une scène de rencontre, il ne donne aucun portrait de Manon ni même aucun détail physique précis. L’ambiguïté du personnage de Manon s’inscrit notamment dans le jeu des points de vue : d’une part, celui de Des Grieux personnage d’autre part, du narrateur ses Grieux :

L’ambiguïté du personnage de Manon : le jeu des points de vue

- Le regard de ses Grieux personnage  traduit l’aspect angélique de Manon;

Les allusions au physique de Manon, quoique générales, sont très appréciatives. Des Grieux insiste sur sa jeunesse (fort jeune, encore moins âgée que moi) et sur sa beauté (si charmante), cependant s’il s’agit d’un coup de foudre visuel il ne donne aucune précision physique sur Manon, soulignant ainsi l’aspect irrationnel de la passion amoureuse et insistant davantage sur les conséquences que sur les causes de la passion. De plus, il semble annoncer le fait que cette passion dépassera pour lui la simple dimension charnelle. La personnalité de Manon est également présentée, au premier abord de manière positive. Elle apparaît soumise à la volonté de ses parents. 

- les interventions de ses Grieux narrateur traduisent les aspects dangereux de Manon. Les commentaires du narrateur, qui renvoient à la suite de l’histoire, montrent que le naturel dont Manon fait preuve en apparence relève en fait déjà d’une grande expérience de l’amour. En effet, son penchant au plaisir renvoie à la  véritable condition de Manon, prostituée. La passion qu’elle inspire sera donc une passion destructrice. Néanmoins l’amour de Des Grieux pour Manon ne faiblit jamais, ce qui renforce l’ambiguïté de la présentation de ce personnage.

Manon incarne donc la fatalité, figure de rêve d’une beauté idéale, elle n’est pas plus décrite que ses Grieux, toute précision ne ferait qu’enlever du mystère à son charme. Son rayonnement est tel qu’elle envoûte tous ceux qu’elle approche.

Les personnages principaux sont Manon Lescaut et le chevalier Des Grieux mais on retrouve aussi des personnages secondaires. Par exemple, Tiberge, qui est un de leurs auxiliaires. Il donne des conseils et de l’argent au chevalier. Très serviable, altruiste mais ennuyeux, il  incarne la raison. C’est sa piété qui le pousse à faire de longs sermons moralisateurs, il est représentatif de l’ange gardien qui se bat contre le mauvais ange incarné par Manon, tiraillé entre son amitié et ses principes, sa présence est assez forte pour introduire un élément de stabilité dans cette extravagante histoire. En revanche, le frère de Manon est à la fois adjuvant et opposant. En effet, il va aider Des Grieux à fuir de sa prison mais il ruinera le couple en tenant un peu le rôle de proxénète vis-à-vis de sa sœur. On peut même considérer que le chevalier l’est aussi, mais à son corps défendant. Il est vrai qu’au début, il est outré par les actes de sa bien aimée. Mais bientôt, il utilise quand même cet argent, sans aucune vergogne.

 Dans le roman, on retrouve les thèmes de l’amour fatal, violence des conflits avec les pouvoirs, impuissance de la volonté, obscurité de la conscience, déchéance et désir absolu. Mais aussi le thème  de la religion. En effet, la religion ne saurait être absente d’un livre écrit par un moine et dont le héros est un ancien séminariste. Vers la fin du roman la morale chrétienne reprend ses droits, on remarque que ses Grieux prie, étudie, lorsque le démon Manon ne le possède plus,  il a peur du courroux divin. La pensée de l’Enfer est le seul frein qui ralentisse sa chute. Quand il est dans le délice du plaisir, il pense que son âme est en péril.

Manon qui périt pour ne point quitter son amant, de catin devient une héroïne pitoyable, car au moment ou les deux amants commencent à mener une vie innocente, pieuse même, elle meurt comme si les coupables sont châtiés au moment où ils reviennent à la vertu.

Quant à  ses Grieux, il renonce pour toujours à ses erreurs, il a le sentiment que c’est l’intervention divine, le ciel dit-il «  m’éclaire des lumières de sa grâce, et il m’inspire le dessein de retourner à lui par les voies de la pénitence ». Il est enfin débarrassé de Manon ce mauvais ange, le démon qui le possédait.

L’imaginaire littéraire représente la femme de manière manichéenne : satanique ou angélique, mais dans  le sillage de l’Abbé Prévost et sous le couvert d’un projet moralisateur, bien des romans au XIXè et XXè siècle, se complaisent à décrire des mœurs qui s’orientent vers la peinture de l’amour, de la femme vue comme source de délice et comme source de ravage.

En effet, on peut établir un lien  concernant cette image entre le roman  « Notre dame de Paris » de Victor Hugo et le roman de Garcia Marquez « De l’amour et autres démons », dans la mesure ou il question dans les trois textes de trois héros aux parcours similaires, nous avons affaire à des hommes de foi, représentants de l’église qui se laissent envoûter par la main du diable incarnée par la femme. Ils sont détournés sous l’emprise de la passion et de l’amour, de la vie monastique malgré un certain amour pour la religion.

La figure féminine est donc, à travers les siècles, à la fois considérée comme l’incarnation du diable, et en même temps innocente angélique par son amour.