Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 20, 2009, p. 11-21 | Texte Intégral


 

 

 

Bahia OUHIBI-GHASSOUL

 

 

 

En ouverture à ce travail, nous proposons la lecture de deux tercets, extraits de :

« Romances sans paroles »

« Ariettes oubliées » de Paul Verlaine,

pour traduire, et exprimer toute la sensibilité, toute l’émotion, toute la féminité, toute la poésie véhiculées par le personnage féminin. A travers les récits de romans, les sentiments les plus nobles mais aussi les plus vils sont décrits, les atmosphères feutrées et surannées entretiennent un flou, comme en témoignent ces strophes, en hommage à la femme :

« Le piano que baise une main frêle lu dans le soir rose et gris vaguement tandis qu’avec un très léger bruit d’aile.

Un air, bien vieux, bien faible et bien charmant rode discret, apeuré quasiment par le boudoir longtemps parfumé d’elle ».

Que faut-il retenir à la lecture de ces tercets ? Présence ? absence ? grâce ? légèreté ? attendrissement ? rupture ? départ ? regret ? trahison ? mélancolie ? Beaucoup d’états d’âme, dont les romans se font le réceptacle, beaucoup de situations romanesques, que nous allons présenter, dans les exemples choisis, pour cette étude.

Longtemps, dans la littérature française, et dans bien d’autres littératures, dans le triptyque : roman, théâtre, poésies, la femme, transmuée en : «héroïne », source d’inspiration jamais tarie, occupe le centre des préoccupations esthétiques et narratives.

S’il existe en littérature, des thèmes de prédilection, des thèmes consacrés, ce que d’aucuns nomment : « l’éternel féminin », représente un phénomène littéraire jamais égalé.

La femme a de tout temps, été considérée comme à la fois, sujet et objet, en littérature, égérie et muse vernale.

Même si les anthologies littéraires mentionnent peu ou pas le nom de « femmes » venues » aux lettres », par leur talent, même si leur présence reste « timide » dans les ouvrages de référence, la littérature française du Moyen-âge, à nos jours a retenu bien des noms.

Qu’il s’agisse de gentes dames, de courtisanes ou de roturières, les femmes ont suscité l’attention par leurs écrits, par les modèles qu’elles ont imposés par les figures emblématiques qu’elles ont incarnées.  

La France Moyenâgeuse a été marquée dans sa vie littéraire par la présence de certaines femmes, qui ont façonné par leurs écrits, la cour du Royaume de France du XI au XIII siècle, notamment : Eléonore d’Aquitaine, dont les écrits, en langue d’oïl et d’oc, ont mis en avant, le rôle important de la femme dans la société d’alors.

Ce rôle fut incarné par sa fille : Marie de champagne qui a contribué au rayonnement des écrits féminins, par la codification et la diffusion de « l’idéal courtois », également célèbre dans la prose poétique arabe classique.

Ainsi « la châtelaine de Vergy », retrace les amours malheureuses d’une dame et de son amant, à cause d’un secret mal gardé.

Un autre récit, tout aussi célèbre :

« La fille du comte de Ponthieu » dont il existe plusieurs versions, retrace la violence à laquelle est confrontée la femme, quand elle transgresse certaines lois, lois pour lesquelles, elle n’est jamais consultée, lois qu’elle subit simplement.

La France médiévale est enrichie par l’héritage des mythes et légendes celtes mais aussi par celui de l’Antiquité classique.

Ainsi, Marie de France, première femme de lettres de la littérature française au sens moderne du terme, pose la question d’une écriture essentiellement féminine, débat qui passionnera les féministes du XXème siècle.

Marie de France, sera retenue par la postérité pour sa traduction en français des lais bretons et pour sa transposition de la féerie héritée du patrimoine celte.

Les légendes celtiques, dont il fut souvent question dans les écrits des femmes du Moyen-âge, se cristallisent autour de : Tristan, figure emblématique de l’amour tragique.

Le sentiment de l’amour tragique est développé dans les récits qui mettent en scène, des aventures chevaleresques, aux amours empêchées, à titre d’exemple, nous citons :

« Tristan et Yseult »

Puis « Le roman de Mélusine »

A partir du XIV siècle, se profile une tendance littéraire, consistant à regrouper de courts écrits de femmes, dont le contenu essentiel est « la femme », un personnage ayant une existence réelle, qui transfigurée par le biais de l’écriture, devient une héroïne de fiction.

Ces récits retracent des parcours tumultueux, des vies trépidantes, des amours malheureuses, écrits calqués sur le modèle du : « Décaméron » de Boccace.

A la charnière du XIV et du XV siècle, une nouvelle forme d’écrit voit le jour : les œuvres en prose de : « Christine de Pisan », œuvres représentatives d’une production littéraire, qui s’essaie aussi bien à la réflexion politique, à l’écriture de l’histoire, qu’à la défense des femmes.

Dans cette perspectives un roman culte est à retenir : « La cité des dames ».

Le XVI siècle, siècle de la Renaissance française retiendra, le roman de : Marguerite d’Angoulême, reine de Navarre, humaniste à l’esprit libre et éclairé, dont le goût des débats philosophiques et littéraires, le goût des salons, la désignent comme une des premières femmes savantes de son siècle, et la place à l’origine des salons précieux, qui fleuriront cent ans plus tard.

Le XVI siècle en France se caractérise par la préciosité et la classicisme ; il révèle au public une « précieuse » qui fréquente « la chambre bleue de la marquise de Rambouillet, avant de fonder son propre Salon littéraire, il s’agit de Madeleine de Scudéry, célèbre pour avoir réalisé « la carte du tendre » où elle étudie les méandres de la vie amoureuse et le nécessaire parcours de l’amant.

A la « précieuse », succède la « mondaine » :

« La Marquise de Sévigné », surnommée « la reine de la correspondance » ; utilise la lettre, comme moyen de relais aux mondanités de salon - salons qu’elle connaît fort bien - la lettre, qui fait d’elle la référence de l’art épistolaire, dans la culture française.

Des femmes sont souvent à l’origine de genres littéraires, de formes d’écriture nouvelles, aussi : Mme de Staël, fut à l’origine de la naissance du préromantisme. 

En avance sur son temps, elle pressent déjà « ce mal du siècle », si cher à Chateaubriand, et effleure les engouements de Sand et de Musset.

La littérature n’en finira pas de surprendre : une femme au prénom d’homme : Georges Aurore Dupin, dite : « Georges Sand », féministe avant la lettre, donne d’elle une image ambiguë : amante turbulente de Musset, de Jean Sandeau, de Chopin, elle alimente sans souci la gazette à scandales, reste une figure de la littérature romantique, obtenant ainsi pour elle et pour ses héroïnes : la liberté.

La littérature a livré des hommes au prénom de femmes, ce qui a entretenu, longtemps, une équivoque quant à la paternité du roman : Un roman de Raymond Radiguet, s’intitule : « le bal du comte d’Orgel », or ce comte se prénomme : Anne…. Est-ce également le prénom de l’héroïne ?   

La littérature algérienne a livré un certain Yasmina Khadra - La révélation de la véritable identité de l’écrivain sur les média, fut fracassante.

Que doit retenir la postérité ?

Que la littérature est d’abord et avant tout une imposture.

L’écriture est donc ce moyen de se libérer et de s’affranchir et de la tutelle des autres et des tabous.

Moyen d’affirmation, l’écriture permet aussi le témoignage allié à la poésie, comme ce fut le cas pour les romans de Colette. Colette, un personnage déconcertant, amoral, demi-mondain, mime de Music - hall, elle est omniprésente dans ses romans -vit à travers ses héroïnes, qui comme elle, dérangent et séduisent.

Les titres de ses romans, sont des titres de prénoms de femmes, ou de rôles réservés à la gente féminine, comme en témoigne la série des « Claudine », tout comme : « l’ingénue libertine » ou « la vagabonde » mettant en scène, des héroïnes contestatrices d’un ordre établi, mais aussi contestées par ce même ordre établi.

Toutes célèbrent l’amour, même s’il n’y a pas d’amour heureux !

Trop d’obstacles, trop d’idées reçues, trop de tabous.  

La question de la condition féminine reste préoccupante en ce XIXème siècle, tant sur le plan social que sur le plan romanesque.

Pour ce faire, nous avons choisi de la présenter à travers deux articles :

  Le premier, nous parait être, un texte fondamental paru et largement diffusé auprès du grand public, parce que extrait du code civil de l’époque, il se prétend un texte de référence.

Aussi, malgré le principe de l’égalité entre les citoyens proclamé par la révolution Française, et repris depuis, le statut de la femme élaboré par ce même code ne correspond en rien aux aspirations sociales ou politiques des femmes. « Si la femme monte à l’échafaud, a dit Olympe de gouges dans la déclaration des droits de la femme en 1791, elle doit avoir le droit de monter à la tribune ».

Toute la question est là !

La situation juridique de la femme, est étroitement dépendante de la famille dont l’un des tenants, est la toute puissante autorité parentale.

Soumise à l’autorité du père, la femme est aussi soumise à celle du mari.

L’article 213 du code civil est sans équivoque à ce sujet :

« Le mari doit protection à la femme, et la femme obéissance au mari ». 

Cette considération de la femme, a été reprise à l’identique, dans bien des romans du XIXème siècle, par : Stendhal, Balzac, Maupassant, Mérimée, Daudet….

Un autre texte parait, toujours en ce XIXème digne héritier du code civil, il s’agit de l’article extrait du grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, qui développe assez curieusement une certaine misogynie.

L’article consacré à la femme, est le plus long de tout le Larousse : 23 pages écrites en quatre colonnes serrées. 

Relevons quelques traits significatifs quant à ce maintien de la femme dans un infantilisme évident :

« La constitution corporelle de la femme, est proche de celle de l’enfant, elle est doté d’une sensibilité très vive, est facilement impressionnable et possède une imagination sans limite »

La femme assimilée à une éternelle mineure n’a qu’une alternative : le mariage, qui constitue pour elle, la finalité naturelle de la vie.

Ces points de vue sur la femme, donnent lieu à des écrits rebelles, voire violents, dénonçant une telle perception et annoncent des mouvements de révolte et de protestation, dont la littérature se fait l’écho.

Le XXème siècle, prend en compte tous les déboires vécus par les femmes, romancières, ou héroïnes de romans, construites à l’image de leurs génitrices : scandales provoqués par une vie volontairement dissolue (Colette), mépris affiché pour les conventions (Georges Sand). Féministe avant l’heure, porte parole des femmes du XXème siècle, Simone de Beauvoir se proclame chef de file des féministes, éveille les consciences et met en avant l’aliénation des femmes, dont :

« Toute une éducation conspire à lui barrer les chemins de la révolte et de l’aventure ».

La parenté des romans de Beauvoir, avec ceux de Mme de Staël ou de Georges Sand, est établie, tout comme son rapprochement avec les écrits et les attitudes de Marie de France, Christine de Pisan ou Marguerite d’Angoulême.

Les héroïnes désabusées, en mal d’amour continuent de défiler dans les romans, dans ceux de Françoise Sagan, qui tout en se démarquant des écrivains de sa génération se projette dans ses personnages.

L’amour : « Bon chic, bon genre », est à l’ordre du jour.

Richesse, oisiveté tentent ses personnages.

Les pistes narratives sont «légèrement » brouillées, un univers à la Fitzgerald, un univers romanesque et mondain nous est présenté, narcissique, et en quête de lui-même.

Le slogan de Fitzgerald, remis à la mode par Sagan se résume ainsi :

« Toute vie, est un processus de démolition ».

De « la femme fardée » à « la charnade » de « Bonjour tristesse » à « de guerre lasse »

Sagian dévoile des héroïnes nostalgiques, auxquelles nous pouvons attribuer l’expression de Yves Bonnati :

« Femmes aux passions immobiles »

Cette quête d’un univers romanesque en quête de soi, sera le tremplin des textes de Nathalie Sarraute, qui par le biais de conversations, de sous - conversations se concentre sur le personnage féminin.

La femme, souvent « saisie » à travers un « dire », une conversation, souvent en dit, bien plus long que des études psychologiques, dont elle fut longtemps l’objet.

Un lourd soupçon pèse et sur le récit, et sur la principale protagoniste : l’héroïne. L’indicible peut-il être décrit ?

Le roman, les écrits de femmes, conquièrent leur autonomie : plus d’assujettissement, plus de modèles, ces écrits ont opté pour une libre pensée afin de dire : « le monde ». Fantasque et évanescente, drôle et singulière, la littérature nous offre un « roman » atypique : « Nadja » de André Breton, un roman dont le titre, porte sur le prénom de l’héroïne (aucune information dans le récit quant à son nom patronymique) à lui seul, il contient tout un destin.

Le destin des héroïnes est révélé à travers l’attribution de noms propres.

L’onomastique permet de montrer l’intérêt du choix du nom des personnages de roman.

Jamais fortuit, il est le sujet d’un questionnement, véhiculant toute une perception voire une conception du paysage, dont l’impact est immédiat sur le plan narratif.

Nous savons que c’est à partir d’un fait divers publié dans la gazette de l’époque, que Flaubert a écrit, « Mme Bovary ».

Dépassant de loin, et le fait divers, et le personnage fantasque et instable d’Emma, ce roman a donné naissance au bovarysme, à des études psychologiques et psychanalytiques. Le « bovarysme » désigne cette incapacité à s’adapter à la réalité et cela à cause du décalage constaté entre des aspirations et un triste vécu.

Eugénie Grandet est un autre cas, un fait intéressant sur le plan littéraire ; simple dans sa grandeur, le personnage symbolise la générosité, la candeur, mais aussi l’abnégation.

Carmen, prénom à la connotation ibérique, revêt une dimension méditerranéenne. Mérimée, installe son héroïne, symbole de la passion fatale, dans un cadre exotique : mer, soleil, lentisques,…

« Nana », seulement deux syllabes pour camper l’héroïne de Zola, dans sa grandeur et dans sa décadence.

L’utilisation de ce prénom, transformé en surnom, puis en nom commun, désigne non pas une héroïne au statut légitime, mais une compagne, une amie, au statut quelque peu clandestin.

D’Esméralda, joueuse, et tentatrice à Manon Lescaut, séductrice et repentie, D’aurélia amourouse transie et fuyante, à Nadjà mystérieuse et hallucinante, l’étude de l’onomastique est déjà une clé de lecture, de l’écriture romanesque. A l’onomastique, s’ajoute la titrologie, qui fonctionne, par anticipation, comme un vecteur de lecture du roman.

Les titres de romans, consacrés aux héroïnes font souvent référence à l’univers floral, comme en témoignent ces exemples de romans, fleurons de la littérature française :

-« Le lys dans la vallée » Henri de Balzac

- « La dame aux camélias ». Dumas - fils

- « A l’ombre des jeunes filles en fleurs ».           

Marcel Proust.

« Roses à Crédit » - Elsa triolet

«Alléluia pour une femme jardin ». René Depestre.

La présence de la nature, dans certains titres n’est pas en reste, ainsi :

- « Le blé en herbe » - Colette

- « Printemps au parking ». C. de Roche Fort

Tout comme le bestiaire :

« Une abeille contre la vitre ». G. Cesbron

« Les lionceaux » Henri Troyat

« Vipère en poing » (M. Bazin)

Nous pouvons donc affirmer que des titres expriment également des états d’âme, des états d’esprit, comme par exemple :

- La démence - « Les amants diaboliques » de Barbey d’Aure Villers

- La folie « La folle de Chaillot » Jean Giraudoux 

- La destruction : « La femme et le pantin » Pierre Loyïs

- Une profession : « La dentelière » Pierre Lainé

- Une initiation : « L’éducation sentimentale » Gustave Flaubert

- Un statut : « Les dames de France » A. Rinaldi

- Une référence : « La chartreuse de Parme » Stendhal.

Ainsi, La littérature consacrée aux femmes, et portée par des figures emblématiques, a progressé à travers le temps :

« Des petites filles modèles » de la Comtesse de Ségur, aux « Mémoires d’une jeune fille rangée » de Simone de Beauvoir à « La femme de trente ans » de Honoré de Balzac, englobant le roman, le conte, la légende, le théâtre, l’essai ou la poésie, cette littérature continue de susciter de l’intérêt et de construire des prototypes.

Le poète l’a bien dit :

« Si la femme est l’avenir de l’homme » nous ajouterons que la femme, dans la littérature, est le devenir du texte.