Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 19, 2009, p. 7-22 | Texte Intégral




 

 

Ahmed SAIDI, Bachir BELBACHIR, Rachid BESSAOUD, Malika HAMEDI BENGHABRIT,
Yamina RAHOU, Abdelmadjid SNOUBER et Mahi TABET AOUL

 

 

Introduction

Le développement continuel du tissu industriel s'accompagne d'une dégradation accrue du milieu vital. Les conséquences de l'activité industrielle se traduisent par des détériorations de l'environnement dans ses composants air, eau et sol[1]. Les grands problèmes de l'environnement tels que la pollution, le réchauffement de la planète, la couche d'ozone, la montée des eaux des mers et océans, la sécheresse, la désertification, … en sont le constat le plus apparent1. L'impact sur la santé des citoyens, exposés à ce type de risque environnemental, est de plus en plus réel. Il exige la mise en œuvre rapide de mesures de protection et de sauvegarde des écosystèmes.

Qu'en est-il pour notre pays ?

Si la pollution prend des manifestations souvent visibles à l’œil nu, il est rare de trouver des études sérieuses, pouvant étayer les différentes hypothèses formulées au sujet du phénomène de la pollution et ses impacts sur la santé des citoyens en Algérie. La pollution atmosphérique demeure celle qui suscite, dans le domaine de l’environnement, le plus de conflits et de tension dans nos sociétés (exemples de Ghazaouet, de Meftah, de Skikda et d’Annaba). Les habitants, qui se trouvent au voisinage immédiat des industries génératrices de pollution, éprouvent une gêne certaine et se retrouvent souvent désarmés devant ce type de phénomènes.

La complexité de la gestion de l'environnement et son impact sur la santé exigent une connaissance approfondie du   risque environnemental. La corrélation entre la qualité de l'environnement et la santé des citoyens n'est plus à démontrer[2]. Les exigences d'un développement durable[3] imposent une maîtrise plus adéquate et plus efficace des différents rejets et déchets. La perception de la pollution, où la part du mythe est aussi prépondérante que celle de la réalité, est diversement appréciée par les acteurs intervenant dans la gestion environnementale. Le déficit d'information qui caractérise nos institutions, associé à l'absence d'espace de communication et conjugué avec un comportement citoyen non ancré sur la quête de l'information objective, favorise une telle situation de confusion. L'absence ou la pauvreté des indicateurs de santé environnementale[4] dont disposent les opérateurs en charge de ces problèmes est un facteur qui aggrave la méconnaissance du risque pollution et de son impact. Les activités des groupes industriels indispensables à l'économie de la région et la survie de ses habitants sont souvent mises en cause, parfois à tort, pour tout problème lié au risque environnemental et de ses effets sur la santé publique. Que de révoltes citoyennes, d'opérations coup de point, de débats passionnés pourraient être éludés si une politique de communication appropriée et systématique était mise en place. Souvent, un citoyen informé, sensibilisé et responsable contribue grandement à la maîtrise du risque, sa diminution et l'atténuation de ses méfaits sur la santé publique.

Dans cette optique, un groupe de chercheurs issus de différents horizons et disciplines a convenu de travailler ensemble pour produire un outil œuvrant à la collecte l'analyse, et la diffusion d'informations inhérentes à l'environnement et la santé des citoyens. L'équipe "Environnement-Santé" et le projet SIENS (Système d'Informations ENvironnement Santé) sont ainsi nés au sein du CRASC.

SIENS a vu le jour pour apporter sa contribution à la mise en place de solutions de gestion qui soient viables et surtout acceptées par tous. Il se positionne comme un système d'aide à la décision et comme un espace d'information et de fédération des efforts de tous les acteurs et gestionnaires de l'environnement[5].

Problématique

En Algérie, l’impact de la pollution atmosphérique est d’actualité, parce que la majeure partie de la population est concentrée dans les grands centres urbains, le parc roulant est à plus de 3 millions de véhicules. L’inventaire des émissions atmosphériques dénombrait 14.000.000 tonnes équivalentes de gaz carbonique CO2 pour le transport et 33.000.000[6] de tonnes pour les industries et les centrales énergétiques. L'identification du risque pollution, sa qualification, son évaluation, sa gestion et surtout son impact sur la santé de la population doivent faire l'objet d'une uniformisation des concepts et des connaissances aussi bien au niveau des opérateurs et des services en charge de sa gestion qu'auprès des citoyens.

Eu égard à l'importance de sa zone industrielle, la nature de ses industries (hydrocarbures) et la concentration d'un grand nombre d'agglomérations avoisinantes (150.000hab), la région d’Arzew6, constitue le parfait prototype d'une zone polluée et prototype du risque majeur. En conséquence, les pouvoirs publics, les opérateurs économiques, les professionnels, les associations et la population, ne peuvent demeurer indifférents au risque environnemental encouru. La santé des populations est en péril, particulièrement pour la frange vulnérable (populations pauvres, enfants, personnes âgées, malades chroniques).

Cependant, en l'absence de données et d'informations fiables aussi bien pour mesurer l'étendue de la pollution, que pour évaluer la prévalence des pathologies qui lui seraient rattachées, les intervenants ne peuvent développer des stratégies cohérentes et efficaces pour lutter contre le phénomène. Cet état de fait est aggravé par la pauvreté des outils décisionnels présents, qui sont autant d'arguments à décharge pour les acteurs et intervenants dans l'élaboration de politiques de gestion et de prise en charge de la pollution.

Le projet SIENS se veut être un système d'informations intégrant les données caractérisant l'environnement, la santé des populations et la qualité du milieu vital en général. Il se définit comme un espace d'information, de communication, d'échange et d'harmonisation des visions, de développement de synergies et de fédération des efforts. Il constituera une fois mené à terme, un outil indispensable de gestion et de prise de décision dans la maîtrise de l'environnement (fig.1).

Figure 1 : SI et niveaux d’intervention des utilisateurs

Le projet SIENS vise à :

  1. Articuler environnement – santé et risque environnemental en s’appuyant, entre autres, sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication.
  2. Evaluer la mortalité et la morbidité liées aux maladies respiratoires dans la région d'Arzew et leur évolution en fonction des données disponibles.
  3. Développer des analyses spatiales de distribution territoriale des concentrations de polluants et des prévalences pathologiques observées.
  4. Evaluer les taux de concentration des principaux polluants atmosphériques (monoxyde de carbone, ozone troposphérique, oxydes d’azote et particules en suspension) et leur évolution en fonction des données disponibles.
  5. Elaborer une cartographie des zones urbaines et industrielles à risque d’un point de vue de la santé environnementale.
  6. Fournir un espace de référence, pouvant unifier les concepts, les visions et les stratégies de gestion de l'environnement.
  7. Disposer d'un outil d'aide à la décision qui soit à la fois performant, flexible et surtout à large accès pour garantir sa crédibilité.
  8. Mise en place de systèmes de surveillance et d'alerte susceptibles de répondre aux attentes de tous les intervenants. Le projet SIENS œuvre pour mettre en place un outil efficace où les décideurs, opérateurs en charge de problèmes liés à l’environnement, les collectivités, les citoyens, le secteur industriel et privé, puissent accéder à des renseignements fiables dont ils ont besoin pour prendre des décisions judicieuses concernant l’environnement.

Méthodologie

Initialement, l'équipe du projet a dégagé les principaux facteurs agissant dans la dégradation de l'air. Il s'agit de définir les polluants les plus actifs6, auxquels il faut s'intéresser en priorité. La mesure de ces polluants servira de base à la construction des indicateurs de dégradation de l'air ambiant. En parallèle, et en collaboration avec les spécialistes de la médecine, un travail similaire est entamé pour déterminer des indicateurs de santé publique. Ces derniers ne concernent actuellement que les pathologies respiratoires. L'hypothèse de départ est que la pollution de l'air engendre une augmentation des maladies respiratoires (BPCO)[7], plus particulièrement chez les groupes vulnérables (enfants, personnes âgées, malades chroniques)3.

Le système SIENS dans sa conception part du constat de l'existant pour aboutir à une structure pouvant prendre en charge toutes les informations récoltées dans ces domaines, et de les exploiter (Fig.2).

Figure 2 : Cycle de l’information dans le SI

SIENS intègre dans sa structure les éléments fixes (peu variables) qui caractérisent l'environnement et ceux variables avec leur fréquence d'acquisition. A cet effet, nous retrouvons les structures modélisant le relief du terrain (topographie), l'occupation du sol, la population et celles modélisant le climat, la pollution et la qualité de l'air. En addition de ces informations, les principales informations, caractérisant la santé des citoyens, sont injectées dans le système, via des structures appropriées (Fig.3).

Figure 3 : Les données modélisées dans SIENS

 

Pour pouvoir produire des analyses en adéquation avec les exigences d'une bonne gestion de l'environnement, d'autres informations exogènes pouvant intéresser ou éclairer le processus décisionnel sont intégrées dans le système. A cet effet, nous retrouvons dans SIENS des structures de données pour les informations socio-économiques, statistiques et même celles issues d'associations représentatives des citoyens. Ces dernières permettent de dégager d'un coté la perception générale des citoyens envers leur environnement, et d'un autre le sentiment qu'ils développent envers les différentes mesures prises par les responsables pour améliorer l'espace vital et le cadre général des agglomérations urbaines.

De par la nature géographique des informations intégrées, le recours à un système d'information géographique (SIG) est évident. La dimension spatiale des objets est prise en charge par l'outil SIG présent dans SIENS. Les analyses de distribution, de répartition, de proximité, etc., sont des opérations caractéristiques au système développé. Le SIG octroie en outre la possibilité d'utiliser des sources d'informations plus performantes en termes de contenu et de richesse notamment l'imagerie satellitaire.

La puissance des SIG dans le traitement des données localisées n'est plus à démontrer. Une analyse cohérente ne vaut que par le croisement de plusieurs éléments relatifs à un même territoire (Fig.4). Les produits issus d'un processus SIG tels les cartes, les images, graphiques, plans, … sont plus prisés par les décideurs du fait de leur richesse et facilité de compréhension.

Figure 4 : Opération de croisement de couches d’information dans un SIG

Chaque élément, présent dans le système, dispose de sa description. Une base de données regroupant tous les attributs des objets, complète les données de localisation de terrain. La qualité des données est un facteur important dans les analyses. On admet dans la conception du système des structures pour les métadonnées exprimant la précision, la date d'acquisition, l'âge, les sources, la forme et la pertinence des données présentes.

Tout système d'information doit offrir des procédures de consultation et d'interrogation des informations. L'équipe en charge de la conception de SIENS a prévu différents modules adaptés à chaque utilisateur et son niveau d'accès pour l'élaboration de son analyse. On peut ainsi prendre le constat flash d'une situation donnée, construire de nouveaux indicateurs, cartographier des événements, mettre en place des systèmes de surveillance et d'alerte et aussi programmer des politiques de préservation de l'environnement qui soient en phase avec les exigences d'un développement durable. Les résultats attendus du système ne se limitent pas au simple fait de restituer une information, mais aussi à des cartes, plans, diagrammes, rapports,… ou tout autre produit pouvant servir à la prise d'une décision cohérente et efficace.

Dans un souci de convivialité et de partage des informations et d'efficacité des décisions, envers tous les acteurs, le système SIENS prévoit la mise en ligne de tous les résultats pouvant intéresser les citoyens ou leurs représentants (Fig.5). Cet accès via Internet favorisera l'information des acteurs sur l'état de l'environnement et sur les mesures prises (ou à prendre) pour le gérer. Cette démarche vise l'aboutissement à une vision claire, précise et surtout unifiée des problèmes.

Etapes de réalisation

Consciente des enjeux et de l'importance de l'implication et de la participation de tous les acteurs, l'équipe du projet, dès le démarrage de celui-ci, a procédé à l'identification des acteurs, opérateurs et éventuels utilisateurs du système. Des contacts continus sont engagés afin de s'assurer de l'adhésion des acteurs à la démarche du projet.

 Figure 5 : Architecture de SIENS

 

Parmi les actions entreprises par l'équipe dans sa démarche participative, plusieurs manifestations scientifiques et techniques ont été organisées ou sont envisagées pour réunir les différents intervenants. Des ateliers de formation, des journées scientifiques, des tables rondes et des réunions techniques sont régulièrement organisées avec les futurs utilisateurs du système pour les informer de l’évolution du projet. Ce qui a permis de créer des synergies entre les chercheurs et les acteurs potentiels du système. Le constat le plus significatif à notre avis est surtout l'évolution du statut des acteurs : de celui de protagonistes à celui de partenaires.

L'équipe a dressé un calendrier de réalisation du système qui distingue plusieurs étapes :  

  • Phase 01 : Etude et identification de l'état actuel pour la caractérisation de l'environnement et de la santé publique.
  • Phase 02 : Elaboration du schéma structurel du système et sa validation.
  • Phase 03 : Mise en place des procédures d'acquisition des données, prétraitement et mise à jour.
  • Phase 04 : Montée en charge du système, récolte des données, des métadonnées et identification des contraintes.
  • Phase 05 : Développement des procédures de consultation et d'interrogation du système. Mise en œuvre d'applications spécifiques, système de surveillance, …
  • Phase 06 : Test et validation du système sur terrain, implantation de la version béta, mise en œuvre, feedback et amélioration continue.

Il reste entendu que la fidélité de mise en œuvre de ce découpage n'est possible que si certaines conditions sont respectées. La défection d'une partie des acteurs et la non disponibilité des moyens adéquats peuvent freiner profondément le déroulement du projet.

A l'état actuel, le schéma de structure de SIENS a été élaboré. Il reste à mettre en place les outils de récolte des données en termes de désignation des organismes concernés et de mise en place des équipements de mesure adéquats.

Dans un souci d'efficacité du système, il convient de définir un cadre juridico-administratif pour l'appropriation du système. Une structure où l’ensemble des acteurs seront représentés, constituera le parfait creuset de SIENS. Il appartiendra aux intervenants, particulièrement les organismes opérationnels,   de réfléchir sur les modalités pratiques de mise en service de la structure ou de l'organisation à mettre en place.

 Figure 6 : Secteurs Sanitaires de la Wilaya d’Oran

 Expérimentation

Au stade actuel d'avancement des travaux, nous avons pu intégrer quelques éléments d'informations pour procéder aux tests de faisabilité et de cartographie des données.

  1. Nous avons utilisé les données CNAS et celles issues de la médecine scolaire (1999 et 2000) pour expérimenter une partie du système (affichage, distribution et cartographie).
  2. Les données géographiques sont issues de cartes d’état-major.
  3. Ne disposant pas encore (à ce jour) de données environnementales (pollution, climat, …) couvrant les mêmes périodes, nous sommes dans l'impossibilité de croiser ces informations et de les confronter pour prétendre déceler des corrélations et interactions afin de dégager des conclusions de type cause à effet.

Nous présentons ici quelques cartes obtenues au terme de l'expérimentation :

 Figure 7 : Nombre de cas d’Hyper Tension Artérielle (CNAS 2000)

Conclusion

La gestion de l'environnement est un concept complexe exigeant l'apport de tous. Aucune partie ne peut prétendre, à elle seule, trouver la solution idoine. Dans un contexte de mondialisation et de globalisation, les conditions d'un développement durable[8] imposent une maîtrise de plus en plus adéquate et de plus en plus efficace des différents types de rejets. La mise en place de stratégies et politiques adéquates de gestion, suppose l'existence d'outils fiables et acceptés par l’ensemble des acteurs. SIENS s'insère dans cette optique. Il se définit comme un outil de formation, d'information et d'aide à la prise de décision. Cependant, le système ne peut se limiter dans son utilisation aux seuls chercheurs qui l'ont conçu. Dans un souci d'opérabilité et de fonctionnalité du système, une forme de son appropriation par tout ou partie des intervenants est envisagée par l’équipe promotrice de SIENS.

Les industries, souvent pointées du doigt dès qu'il s'agit de dégradation de la qualité de l'air, ont entrepris des aménagements importants pour réduire le taux de leurs émanations nocives. Ceci est d'autant avéré du fait de leur quête de qualité et de normalité (Certifications, Normes ISO, …). En plus, notre pays s'est doté d'un arsenal juridique pertinent dans la préservation de l'environnement. La mise en application de ces lois et la publication de seuils autorisés pour chaque polluant[9], dénotent la conviction aussi bien de nos institutions que de nos entreprises d’œuvrer pour la préservation et l'amélioration de l'espace vital. Il convient, donc, de se doter des moyens scientifiques, techniques et financiers nécessaires pour asseoir ce type de gestion. SIENS peut être un des éléments de cette approche.


Notes

[1] Fontan, J., Les pollutions de l'air : les connaître pour les combattre, Edition Vuibert, Oct. 2004, 211 p.

[2] Institut Worldwatch (Collectif), L'état de la planète, Edition Etat de la planète, Fév. 2005, 265 p

[3] Sacquet, Anne. M., Atlas Mondial du développement durable, Edition Autrement, Août 2002.

[4] Ostroff, J., "Premiers indicateurs sur la santé des enfants et environnement". Bulletin de la commission de coopération environnementale de l'Amérique du Nord. Edition TRIO., Avril 2006, pp. 22-31.

[5] Lalemant, R. ; Lagarde, P., Système d'information pour la gestion rationnelle de l'eau, Edition. Globe, déc. 2003, 287p.

[6] Office National des Statistiques. Algérie Publications annuelles Sources Mai 2004

[7] Broncho-Pneumonie-Chronique-Obstructive

[8] Mancebot, F., Le développement durable, Edition Armand Colin, Mars 2006.

[9] Journal Officiel de la RADP, n° 06-02 du 07 janvier 2006 définissant les valeurs limites, les seuils d’alerte et les objectifs de qualité de l’air en cas de pollution atmosphérique.