Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°18, 2009, p. 85-92 | Texte intégral


 

 

 

 

 

Le débat de la matinée animé par le professeur Badra Mimouni, chercheure au CRASC a permis à un grand nombre de participants de s’exprimer sur la situation du préscolaire en général. Ainsi, Mme Saoud, la première à intervenir, a commencé par préciser qu’au moment où le curriculum a été élaboré, il n’était pas encore question d’écourter le premier palier de l’école primaire. En effet, le cycle primaire était subdivisé en deux paliers de trois années chacun. Maintenant que le premier palier n’est que de deux ans, il faut peut-être songer à revoir le curriculum afin de renforcer les acquis du premier palier. La question est de savoir s’il ne faut pas désormais considérer le préscolaire comme une année préparatoire intégrée au primaire ?

Mr Amir ancien Inspecteur Général de l’Education Nationale, membre de la CNP et consultant auprès de l’UNICEF, souligne que les représentations que se font les différents acteurs du préscolaire sont différentes. Il se demande quelle est la représentation dominante  en ce qui concerne  les missions de l’éducation préscolaire ? Si le préscolaire engage le scolaire, quelles sont ses principales incidences ? Arrimage au scolaire ? Préparation à la scolarité ? Missions propres ou missions partagées ? Quelles incidences sur le curriculum, la pédagogie et l’évaluation ? Il prévient l’assistance que si le préscolaire n’est pas rapidement généralisé, il faut dit-il s’attendre à de véritables injustices.

Mme Gourine, directrice du CCF, entame son propos comme suit : « C’est en mon nom personnel, de par mon expérience d’enseignante dans les différents paliers de l’enseignement du français, (de la maternelle au secondaire) mais ici surtout de la maternelle que je me permets d’intervenir pour énumérer   quelques éléments de base pour la prise en charge d’une classe maternelle ». L’encadreur, affirme-t-elle doit lui-même organiser sa classe et déterminer sa stratégie et ses objectifs. Il doit avoir une connaissance intrinsèque du développement psychomoteur de l’enfant. Chaque enfant évolue à son propre rythme : il  a besoin de bouger et ne peut pas  fixer son attention trop longtemps. Il ne progresse pas de façon linéaire mais par paliers, avec des régressions nécessaires à son développement C’est donc à l’enseignant à organiser l’espace de vie, avec de nombreux ateliers, lui permettant de travailler par petits groupes. Des activités multiples et créatives sont proposées à l’ensemble de la classe et les progrès de l’enfant sont encouragés.  L’école maternelle peut  déceler les difficultés d’écoute ou d’attention de certains d’entre eux et venir en aide aux enfants en difficulté : problèmes de vue, d’ouïe, d’équilibre mais aussi problèmes psychologiques décelables par les comportements : agressivité, hyperactivité ou au contraire introverti, replié sur lui-même, etc.  Le contact avec les autres enfants favorisent la socialisation.  Les activités et en l’occurrence le jeu, lui permettent d’affiner ses gestes (psychomotricité fine), d’avoir des repères (latéralisation,) et les chants, les histoires, lui donnent le goût d’apprendre et de mémoriser. La sensibilité artistique est éveillée par les travaux manuels (peinture, collage, décoration…).

Chaque activité ludique amène l’enfant à progresser, à s’affirmer et à aimer le travail. Si le jeu est une activité présentée comme une façon d’occuper l’enfant, il est en fait un facteur essentiel d’acquisitions diverses Il est le lien environnemental qui permet à l’enfant de passer de la maison dans un lieu ouvert au monde ; le lien affectif s’établit tout d’abord par le choix ludique et attrayant des activités qui vont amener l’enfant à se socialiser et à s’épanouir. Pour l’enfant, jouer c’est travailler. Car le plaisir du jeu se transforme en plaisir du travail. 

Les « pré apprentissages » sont  des marqueurs de succès  pour l’entrée  en primaire. Ce terme de « pré apprentissages » me permet de les différencier des apprentissages fondamentaux de la lecture de l’écriture et du calcul, intégrés dans le programme obligatoire de la première année primaire.

Enfin, l’école maternelle est  le lieu d’égalité des chances, lorsque les enseignants  sont bien formés. Elle permet  aux enfants  de toutes classes sociales de développer leur potentiel. Les enfants issus de milieux défavorisés peuvent arriver avec un capital d’éveil et d’intérêt à l’école qu’ils n’auraient pas eu avec le seul apprentissage de la rue.

L’intervenante pense que des enseignants du primaire pourront être responsabilisés sur la prise en charge de ces nouvelles classes, avec des enfants plus jeunes, non préparés à être scolarisés. Une confusion des genres s’amorce affirme-t-elle et cela mérite réflexion pour éviter une généralisation de ce qui commence déjà à se pratiquer dans quelques classes enfantines existantes. Si les enfants de 6 ans révolus doivent obligatoirement être inscrits en première année du primaire, sans être passés par le préscolaire, ils sont de par leur âge plus matures pour commencer à apprendre à lire et à écrire. 

S’ils peuvent présenter un retard par rapport aux enfants ayant bénéficié d’une vraie préscolarisation, initiatrice et accompagnatrice de leur développement psychomoteur, il est cependant plus grave de mettre des enfants de 5 ans dans une classe enfantine au sein du primaire qui de fait va leur imposer la lecture et l’écriture alors qu’ils ne sont pas prêts pour ces apprentissages.

Mr Kheddam, Directeur de l’Education de la Wilaya de Sidi Bel Abbès s’adressa à Mme Senouci en lui posant deux questions : la première concernant les effectifs des enfants par classe dans le secteur de l’Education Nationale et la seconde concernant la destinée des 200 DA de cotisation, soulignant la difficulté de réduction du nombre d’enfants par classe et le coût relativement  élevé des moyens matériels nécessaires aux activités.

Mr Chaibdraâ Directeur de l’Education de la Wilaya d’Oran, commença par relater une expérience qu’il avait réalisée dans la wilaya de Sidi Bel Abbès dont il dirigeait l’Education avant  d’arriver à Oran. Présentant les résultats de cette expérimentation, il a fait remarquer que c’étaient les enfants ayant été au préalable préscolarisés qui réussissaient en arabe et en mathématiques aux premier et second paliers de l’école fondamentale. Le MEN a décidé de généraliser le préscolaire en 2008-2009. Chaib Draa  a soulevé la question de la faisabilité de cette généralisation, compte tenu du manque de moyens et de l’absence de formation des éducateurs. Dans le cadre de la restructuration du système il est dit que la suppression d’une année au primaire nous ferait gagner des postes pour le préscolaire. On a tendance à oublier la double cohorte arrivant en première année moyenne et pour laquelle les postes dégagés au primaire seront transférés au moyen.

Il posa une question adressée aux auteurs-concepteurs des curricula en ce qui concerne  les deux approches préconisées au préscolaire et au scolaire, l’une syllabique et l’autre textuelle. Il déclara qu’on ne peut réussir une réforme qu’à travers un processus de formation des enseignants. A ce sujet, il a demandé à Mme la directrice du CRASC de proposer un plan de formation des éducatrices du préscolaire.

Mr Keddouri Psychopédagogue à l’Université d’Alger et membre de la CNP pensant aux difficultés rencontrées par les éducateurs sur le terrain déclara en ces termes : « on a élaboré un curriculum exemplaire, mais son application pose des problèmes. L’approche par compétences est théoriquement cohérente mais les difficultés quant à son application sont réelles ». On a oublié l’expérimentation, ajoute-t-il La préparation d’une équipe à l’expérimentation était impérative. Si on continue à déclarer qu’il y a un surplus d’enseignants, pourquoi ne pas avoir expérimenté ?

Mme Tchenar directrice d’école en retraite, ayant collaboré pendant des années dans l’équipe de recherche sur le préscolaire au CRASC, a mis l’accent sur la régression observée dans les classes enfantines où les éducatrices, enseignantes pour la plupart, reproduisaient systématiquement le schéma scolaire : « présentation des lettres, des mots, écriture et lecture » occultant les activités d’éveil. Elle attira l’attention des participants et en particulier des responsables de l’Education Nationale sur le danger d’assimiler les classes préscolaires et les classes de première année.

Mr Aïnous, Inspecteur Général de l’Education Nationale, après des remerciements adressés à l’équipe du CRASC  pour la tenue de ce séminaire et en particulier pour ses travaux sur le préscolaire, s’interrogea : « ce type d’éducation est-il obligatoire ? » Si oui, il faut que le MEN se prononce afin  que tous les enfants d’Algérie puissent en bénéficier. Il aurait fallu préciser davantage le concept de préscolaire, Avant d’élaborer un curriculum.

Mme Boutaleb regretta qu’il n’y ait pas eu suffisamment d’informations sur les attentes parentales et sur les pratiques éducatives familiales. Dans sa réponse, Mme Remaoun précisa que ce n’était pas l’objet du séminaire et que les représentations, attentes et pratiques familiales ont fait l’objet d’un travail récent  à partir d’une enquête nationale ayant touché 5.547 parents

Mr Boubekeur délégué de l’UNICEF auprès du MEN, affirme que le préscolaire n’est pas l’école primaire. Il fait remarquer que les discours tenus sont centrés sur les « compétences », s’interrogeant sur la place de l’enfant dans tout ce qui est fait ?

Mme Belayachi, Présidente de l’association Rachda de Tebessa, après des  remerciements adressés au CRASC,  exprima sa crainte  de voir un préscolaire à double vitesse : des espaces nantis et d’autres dépourvus du strict minimum en ressources humaines et matérielles. Visiblement intéressée par l’idée d’adhésion à un réseau concernant le préscolaire, elle voulut savoir davantage sur les formalités nécessaires.

Mr Maalouf, représentant de l’UNESCO, visiblement intéressé par les interventions de Mme Bellahcen et de Mr Lahcène a formulé de nombreuses questions en ce qui concerne les statistiques présentées, la pertinence des échantillons, la fidélité, la validité des données, soulignant les marges d’erreurs dans les deux travaux et le manque de fiabilité des résultats obtenus.

Le débat de l’après-midi animé par Zoubida Senouci s’est articulé autour de quelques interventions s’inscrivant dans le prolongement de celles de la matinée. Mme Leboukhi Psychologue à l’action sociale de l’APC d’Oran fit part d’un certain nombre de remarques. Pour les parents d’enfants préscolarisés dans les jardins d’enfants de la commune, affirme-t-elle, il s’agit vraiment d’enseignement préscolaire et non d’animation.

Mme Saoud a mis l’accent sur l’omission dans le curriculum des compétences professionnelles exigées de l’éducatrice.

Mme Gourine reprenant la parole précise que jusqu’à ce jour, par manque de moyens humains et matériels, l’école maternelle n’est pas obligatoire en Algérie. Les parents pour des raisons personnelles ou professionnelles inscrivent leurs enfants dans des structures d’accueil, soit pour faire garder leurs enfants, soit pour commencer à les éveiller pour préparer leur entrée à l’école. Leur choix peut porter sur des écoles coraniques. Les classes ont de petits effectifs et si l’école est de type traditionnel, l’enfant y apprend surtout à mémoriser des textes. Il apprend sans participer. A 5 ans, les parents peuvent faire le choix de l’inscrire dans une classe enfantine. Les classes sont souvent surchargées et les enseignants commencent à appliquer le programme de 1ère année (en puisant dans leur propre vécu) sans tenir compte des besoins de l’enfant, en pleine croissance devant rester assis toute la journée, le rythme biologique n’est pas respecté. L’affectivité qui est primordiale est laissée de côté et déjà une obligation de résultats dans les apprentissages est demandée alors que l’enfant n’a pas les acquis nécessaires pour les assimiler (schéma corporel, latéralisation, organisation spatio-temporelle) et des difficultés de langage (dyslexie, bégaiement) peuvent faire leur apparition. Les jardins d’enfants semblent être les lieux « les plus recommandables » actuellement dans l’intérêt de l’enfant. Espaces adéquats, aires de jeux, apprentissages axés sur le langage et le développement psychomoteur de l’enfant, celui-ci arrive en classe avec des pré-requis qui sont une aide dans l’acquisition des premiers apprentissages sans que les éducateurs ne débordent sur le programme de première année primaire.

La généralisation du préscolaire, dit-elle, va confronter le pays à l’accueil de tous les enfants de 5 ans. Le ministère de l’éducation nationale a préparé un curriculum fixant les objectifs à atteindre en classe enfantine. Celui-ci s’avère inefficace s’il n’est pas précédé d’une formation pour les enseignants, nouveaux venus ou recyclés.  Les statistiques ont révélé que les éducateurs les plus conscients de la responsabilité de suivre des enfants de 5 ans et de contribuer à leur éveil sont souvent de niveau universitaire. Les encadreurs issus du secondaire ou non diplômés se limitent à surveiller les enfants, à passer des consignes sans avoir les compétences requises pour suivre l’évolution de chaque enfant. Le terme de garderie est d’ailleurs utilisé et approprié dans ce cas.

La généralisation du préscolaire est un programme ambitieux, porteur de promesses qui nécessite de mettre en place des formations de formateurs, de sensibiliser les chefs d’établissements à former son équipe pédagogique où les activités proposées dans les classes enfantines seraient initiatrices de méthodes permettant la participation des élèves dans l’apprentissage d’une langue étrangère. Le préscolaire, à la base du système éducatif sera la pierre de construction de l’épanouissement de tous les enfants en milieu scolaire.

Pour le professeur Badra Mimouni, les parents sont des personnes qui ont besoin d’être rassurées. Ils sont certes méfiants, il faut arriver à dissiper leur méfiance en discutant avec eux. Ce ne sont pas des « monstres » mais des personnes avec des histoires particulières, se comportant parfois de façon singulière Il faut leur expliquer, les convaincre.

Mme Remaoun, en focalisant sur les 5-6 ans à l’heure de la réforme, rappela certaines conclusions contenues dans l’ouvrage sur le préscolaire publié par le CRASC. Mettant l’accent sur les différences de pratiques pédagogiques observées d’un espace de préscolarisation à l’autre, elle fait remarquer que les attentes parentales convergent vers la préparation à l’école et à la réussite scolaire. «Plus tôt l’enfant sait et mieux il se comportera dans cette machine scolaire» déclara l’oratrice. Parmi les propositions émises par Mme Remaoun, nous retenons la mise en réseau des établissements de prise en charge éducative de la petite enfance, la création d’une association algérienne des professionnels de la petite enfance et l’organisation d’un premier congrès.