Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°18, 2009, p. 77-84 | Texte intégral


 

 

 

Rabah KEDDOURI

 

 

 

Afin de dresser une esquisse du profil, voire des profils d’enfants qui entrent en première année primaire, du point de vue de leurs capacités cognitives, nous avons opté pour une étude comparative entre ceux qui ont bénéficié d’une préscolarisation au sein des jardins d’enfants ou écoles coraniques et ceux qui n’ont pas eu accès à ces institutions. Ces profils, une fois connus, contribueraient à rendre beaucoup plus efficaces les interventions des différents acteurs du système éducatif ; tels que les concepteurs des programmes d’enseignement ou les enseignants. Pour mener à bien notre recherche, nous avons essayé de répondre à la problématique suivante :

Problématique

En l’absence, d’une prise en charge effective à travers un arsenal pédagogique national, tel que l’enseignement préparatoire de tous les enfants algériens (en projet encore), les différentes institutions préscolaires – telles que définies par l’ordonnance d’avril 1976, et opérant en application de cette unique loi-cadre jusqu’à nos jours - ne sembleraient pas mener à bien leurs missions quant à la préparation des futurs écoliers.

Parmi les éléments qui nous ont orienté dans cette optique, nous pouvons citer :

  • Plusieurs observateurs avertis déclarent que les institutions préscolaires existantes n’arrivent pas à prendre en charge une minorité des enfants et ce, d’une manière adéquate.
  • Il s’impose, dans ce cadre, les questionnements suivants :
  • Y a-t-il un profil ou des profils d’enfants entrant en première année de l’école primaire ?
  • Quel est le rôle effectif de l’institution préscolaire (ici, jardin d’enfants et école coranique) dans le rapprochement entre profil réel de nos enfants et les exigences de la première année primaire ?

Méthodologie de travail et moyens d’investigation

Conception et construction de l’épreuve

Pour examiner les enfants sujets de cette recherche, nous avons conçu une épreuve de type « Echelle composite ». Cette épreuve se compose de sub-tests et d’items répondant à un minimum de connaissances et de compétences requises par les programmes de la première année primaire.

Notre objectif est d’utiliser cette épreuve pour un but très précis répondant à la problématique de cette recherche. La dite épreuve a été conçue et expérimentée par nos soins sur un échantillon très restreint d’élèves de première année primaire afin de l’adopter comme moyen valide pour nos investigations et pour formuler les instructions et les consignes nécessaires à son application.

Cependant nous avons à l’esprit qu’il ne s’agit pas là d’un travail systématique de standardisation et d’étalonnage qui lui aurait exigé des moyens considérables pour sa réalisation. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle nous appelons, dans ce travail, notre outil « épreuve » et non « test », ne serait-ce que pour respecter la définition donnée par Jampolsky au terme test : « Un test est une épreuve standardisée et étalonnée »[1].

Contenus de l’épreuve

Notre épreuve se compose de 13 sub-tests ayant trait à des contenus relatifs à une série de connaissances et de compétences élémentaires nécessaires à l’adaptation de l’enfant avec les requis de la première année primaire ; tels que « dire son nom », « compter jusqu’à 10 », « faire la distinction entre gauche et droite », etc…

Passation de l’épreuve

Afin d’appliquer notre épreuve sur un échantillon national, nous avons eu recours à la collaboration de la Direction de l’Evaluation et de l’Orientation au Ministère de l’Education Nationale qui a facilité notre mission, en mettant à notre disposition 14 Conseillers d’Orientation Scolaire et Professionnelle (COSP) représentant chacun une Wilaya.

Nous avons fait bénéficier ces conseillers d’une journée de formation à l’application de l’épreuve, en mettant à leur disposition les consignes nécessaires, l’épreuve elle-même et une démonstration d’une vidéo de deux exemples d’applications ; le tout suivi d’un commentaire et d’un débat.

Echantillon d’élèves

A la suite de l’administration de l’épreuve durant les deux premières semaines d’octobre 1994, - afin d’éviter un éventuel effet d’apprentissage, nous avons émis la consigne de ne pas dépasser dans l’administration de l’épreuve l’intervalle de la première quinzaine d’octobre - nous avons pu recueillir 584 protocoles.

En octobre 2005, et en réaction à la mise en œuvre de la réforme du système éducatif à partir de septembre 2003, nous avons eu recours à une deuxième application de notre épreuve sur un échantillon représentatif de la wilaya d’Alger. Les résultats de cette expérimentation étaient identiques à celle pratiquée en 1994. Pour des raisons de représentativité, nous avons opté – dans cette communication - de donner, comme exemples, les résultats de l’échantillon national de 1994.

Plusieurs caractéristiques de l’échantillon (comme le sexe, la catégorie socioprofessionnelle des parents, la répartition géographique…) ont été prises en considération dans un autre cadre de recherche plus large.

A des fins spécifiques au séminaire national sur « Le préscolaire en Algérie à l’heure de la réforme », organisé par le C.R.A.S.C. le 07 février 2007, nous avons pris uniquement en considération trois variables, dans cet exposé, concernant les réponses des enfants, à savoir :

1. Enfants n’ayant fréquenté aucune institution : 386 ;

2. Enfants ayant fréquenté les jardins d’enfants : 85 ;

3. Enfants ayant fréquenté les écoles coraniques : 113.

Présentation et analyse des résultats

Voici, dans ce qui suit, la présentation non exhaustive de quelques résultats selon le critère de difficulté des sub-tests (ou items) et les résultats obtenus par chaque catégorie d’enfants (sans aucune fréquentation « S.A.F. », jardin d’enfants « J.E. » et école coranique « E.C. »), à titre d’exemples.

Questions très faciles (ou faciles) dont les écarts entre les réponses des 3 populations d’élèves ne sont pas significatifs:

(Questions : 1-1 « donner son prénom » & 1-2 «donner son nom de famille » :

A titre d’exemple, nous proposons le tableau suivant qui résume les proportions des réponses dans chacune des catégories d’enfants provenant ou non des institutions préscolaires :

Tableau n° 1 (Q.1-2 : donner son nom de famille)

 

S.A.F.

J.E.

E.C.

Total

0

76

(19.69%)

19

(22.35%)

27

(23.89%)

122

1

310

(80.31%)

66

(77.65%)

86

76.11

462

Total

386

85

113

584

Il s’avère de la comparaison des données de ce tableau que les pourcentages d’échec (0) ou de réussite (1), selon les trois échantillons, sont très semblables (différences très légères : différences non significatives par le calcul du Khi deux « X² »).

Questions faciles dont les écarts au profit des élèves ayant fréquenté les J. E. :

(Questions : (Latéralité) : 10-1 « montrer main droite », 10-2 « montrer œil gauche », 10-3 « montrer jambe gauche » et 10-4 « montrer oreille droite ».

A titre d’exemple :

Tableau n° 2 (Q.10-2 : « montrer l’œil gauche »)

 

S.A.F.

J.E

E.C.

Total

0

46

(11.92%)

3

(3.53%)

13

(11.50%)

62

1

340

(88.08%)

82

(96.47%)

100

(88.50%)

522

Total

386

85

113

584

Les données ci-dessus montrent que les élèves ayant fréquenté les jardins d’enfants ont obtenu des résultats (96.47%) nettement supérieurs, par rapport, à ceux des élèves ayant fréquenté l’école coranique (88.50%) et les élèves n’ayant fréquenté aucune des institutions préscolaires (88.08%). Ces différences sont significatives statistiquement, par le calcul du X², au niveau 0.05.

Il est frappant de remarquer que les résultats des deux dernières catégories d’élèves (S.A.F.) et (E.C.) sont très semblables. D’où la question se pose en ce qui concerne l’apport de l’école coranique dans le développement cognitif de l’enfant.

Question de difficulté moyenne avec des écarts au profit des élèves ayant fréquenté les J.E. :

(Question : (Age) :

Tableau n° 3 (Q.2 « Quel âge as-tu ? »)

 

S.A.F.

J.E

E.C.

Total

Sans réponse 0

185

(47.93%)

27

(31.76%)

52

(46.02%)

264

Montre des doigts 1

9

(2.33%)

4

(4.71%)

2

(1.77%)

15

Réponse

Verbale 2

192

(49.74%)

54

(63.53%)

59

(52.21%)

305

Total

386

85

113

584

Les données du tableau n° 3 sont très identiques à celles du tableau précédent (n° 2). Une confirmation encore de l’apport positif des jardins d’enfants dans la préparation de l’enfant à l’école. Ces différences sont significatives statistiquement, par le calcul du X², au niveau 0.05.

Question de difficulté moyenne avec des écarts au profit des élèves ayant fréquenté les J.E. et les E. C. :

(Question : (Connaissance des écritures) :

Tableau n° 4 (Q.6 «Dis-moi ce que tu vois ici ? »)

 

S.A.F.

J.E

E.C.

Total

Sans rép. 0

195

(50.52%)

34

(40%)

47

(41.59%)

276

(chiffres) أرقام

66

(17.10%)

20

(23.52%)

25

(22.12%)

111

(Calcul) حساب

53

(13.73%)

19

(22.35%)

19

(16.81%)

91

(1, 2 ; 3,5 ; 10)

زوج، ثلاثة، خمسة، واحد،  عشرة

32

(8.29%)

3

(3.53%)

4

(3.54%)

39

(lettres) حروف

15

(3.89%)

3

(3.53%)

3

(2.65%)

21

(dessins) رسوم

8

(2.07%)

5

(5.88%)

4

(3.54%)

17

(écriture)  كتابة

10

(2.59%)

1

(1.18%)

5

(4.42%)

16

(lecture) قراءة

7 (1.81%)

0

6 (5.31%)

13

Total

386

85

113

584

50.52% des élèves (S.A.F.) n’ont pas répondu à cette question tandis que les sans réponses chez leurs camarades (J. E. & E. C.) sont estimées à 40% et 41.59% respectivement. Il faut remarquer aussi qu’avec la réponse (chiffres أرقام) les % des (J. E. & E. C.) sont presque aussi analogues ((23.52%) & (22.12%). Ces différences sont significatives statistiquement, par le calcul du X², au niveau 0.05. Une seule exception, dans les réponses à cette question, reste au profit des élèves ayant fréquenté les J. E., à savoir la réponse (Calcul حساب).

Question de difficulté moyenne sans écarts importants :

(Question : Dénombrer) :

Tableau n° 5 (Q.5 «Dire le nombre de cailloux ? »)

 

S.A.F.

J.E

E.C.

Total

Sans rép. 0

50

(12.95%)

7

(8.23%)

20

(17.20%)

77

Item 1 (4 cailloux)

30

(7.77%)

6

(7.06%)

7

(6.19%)

43

Item 2 (4 cailloux)

90

(23.32%)

14

(16.47%)

11

(9.73%)

115

Item 3 (7 cailloux)

79

(20.47%)

23

(27.06%)

27

(23.89%)

129

Item 4 (14 cailloux)

137

(35.49%)

35

(41.18%)

48

(42.48%)

220

Total

386

85

113

584

Il est à noter que les enfants ayant répondu à l’item 4 ont réussi les trois premiers items aussi. Nous nous contentons de comparer les différentes réussites à cet item de ce sub-test. Il s’avère que les différences de réussite à ce niveau sont sans importance ((35.49%), (41.18%) et (42.48%)). (Différences non significatives par le calcul du Khi deux « X² »).

Questions faciles (identification) et difficiles (nommer figure) dont les écarts au profit des élèves ayant fréquenté les J.E. :

(Questions : (Géométrie) : 12-1 « identification d’un triangle», 12-2 « nommer triangle », 12-3 «nommer carré », 12-4 «identification d’un carré», 12-5 « nommer cercle » et 12-6 «identification d’un cercle ».

A titre d’exemples :

Tableau n° 6 (Q.12-2 : « identification du triangle ». [Épreuve facile])

 

S.A.F.

J.E

E.C.

Total

0

46 (11.92%)

4 (4.71%)

10 (8.85%)

60

1

340 (88.08%)

81 (95.29%)

103 (91.15%)

524

Total

386

85

113

584

Tableau n° 7 (Q.12-3 : « nommer un carré ». [Épreuve difficile])

 

S.A.F.

J.E

E.C.

Total

0

218 (56.48%)

32 (37.65%)

69 (61.06%)

319

1

168 (43.52%)

53 (62.35%)

44 (38.94%)

265

Total

386

85

113

584

Les données des tableaux 6 et 7 confirment encore, une fois, la supériorité des réponses des élèves des J. E. par rapport aux résultats des élèves des deux autres catégories. Ces différences sont significatives statistiquement, par le calcul du X², au niveau 0.01.

Conclusion

Les résultats de cette recherche mettent en exergue la supériorité des élèves ayant fréquenté les jardins d’enfants par rapport au reste des élèves. Leurs réponses aux questions de l’épreuve montrent qu’ils ont beaucoup de chances à s’adapter aux exigences des programmes de la première année primaire du moins. L’apport des jardins d’enfants en tant qu’institutions préscolaires se confirme, surtout, par les compétences qui ne sont pas exercées à l’école coranique en tant qu’institution préscolaire. Les réponses aux items concernant la latéralité est un exemple qui montre la supériorité des réponses des élèves des J.E., entre autres.


NOTES

* Avec la collaboration de D. Hamza et l’appui de l’INRE, El-Achour, Alger

[1] Pichot, P., Les tests mentaux, Paris, P.U.F., Col. Que sais-je ?, 1971, 8ème édit., p. 5.