Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°18, 2009, p. 37-43 | Texte intégral


 

 

 

Nabiha DJERMANE

 

 

 

Je dirige une petite école maternelle privée à Alger. L’effectif est de 130 enfants, âgés de trois à six ans, répartis dans six classes : petite, moyenne et grande section.

En fait, j’ai créé ma propre petite école il y a huit ans, après avoir pris ma retraite anticipée de l’Education Nationale et après avoir contribué à l’élaboration du ‘guide méthodologique pour l’éducation préscolaire’ réalisé par le CRASC et commandité par le ministère de l’Education Nationale (1995-1996).

Bien entendu, il m’a fallu beaucoup de courage, d’effort, de persévérance et de patience pour y arriver.

Le problème majeur a été le recrutement du personnel. Ne pouvant gérer une école toute seule, où fallait-il recruter, qui recruter, quels critères déterminer pour choisir les éducatrices, quels défis à relever, etc. ?

Je voulais faire de mon école un espace idéal qui apporterait du bonheur à l’enfant comme à l’éducatrice. Une école qui permettrait à l’enfant d’agir, de s’exprimer, de créer. Qui lui apprendrait la richesse du groupe : la sympathie, l’amitié, le respect et la compréhension de l’autre.

Recrutement et constat

Pour le recrutement, depuis 1999 à ce jour, le personnel a été recruté comme suit :

- des enseignantes à la retraite

- des jeunes ayant une licence (chimie, droit, architecture,)

- des jeunes ayant un niveau de terminale

La première catégorie

Elle se compose de retraitées de l’Education Nationale en particulier dont deux ne sont restées que deux semaines, je pensais que grâce à leur expérience pédagogique, j’allais être soulagée et que nous allions parler le même langage, mais j’ai été vite déçue, car elles ont voulu faire de leur classe de grande section une première année miniature en établissant une discipline stricte suivie de châtiments corporels. La communication était difficile avec elles, elles avaient des difficultés à comprendre que le métier d’enseignant est en constante évolution, que c’est un métier qui s’apprend certes, mais qui nécessite sans cesse une remise en question de soi, de ses connaissances par un ajustement constant de son action pédagogique. Je les ai donc remerciées en leur suggérant « d’aller se reposer ». !

La deuxième catégorie

 J’ai préféré m’investir plus avec des jeunes ayant une licence.  Ces dernières avaient des potentialités, elles étaient jeunes, dynamiques, et surtout elles n’avaient pas acquis des réflexes professionnels erronés. Elles voulaient travailler, mais n’avaient aucune expérience dans le domaine. Comme je n’avais pas le choix, j’ai du les prendre en charge pour qu’elles apprennent à gérer une classe de jeunes enfants.

Ces jeunes éducatrices mentionnaient dans leur demande qu’elles aimaient les enfants. Si cette motivation est importante, elle n’est pas suffisante, et doit être complétée par une formation appropriée visant à :

  • développer leurs connaissances de l’enfant
  • leur assurer un encadrement pratique (en classe) qui consistait à partir d’une interrogation, d’une préoccupation pour aller vers des propositions et donner du sens aux apprentissages : les stagiaires assistaient aux activités que je menais en classe durant une semaine entière, puis prenaient la classe le reste du mois. En parallèle, j’organisais des séances de travail en fin de journée pour réfléchir ensemble à de nouveaux projets et à leur mise en forme.
  • J’ai également mis à leur disposition le guide méthodologique et d’autres outils didactiques.

Elles ont dû affronter de nombreuses difficultés : les difficultés de gestion d’une classe, difficultés à gérer des enfants hyperactifs, ou ayant des troubles de langage, etc. Ces problèmes nécessitaient la connaissance de la psychologie de l’enfant, bref, les éducatrices avaient compris qu’il ne suffisait pas d’aimer les enfants, mais que le rôle d’éducatrice de jeunes enfants était un métier complexe, exigeant et difficile nécessitant un travail constant.

En pédagogie, il n’y a pas de recettes miracles sur le comment enseigner : si chaque éducatrice est différente, les enfants le sont également ce qui demande un effort d’ajustement constant. On peut s’inspirer d’un modèle, mais on ne peut pas jouer les imitateurs durant toute une carrière.

Parmi les jeunes licenciées qui ont fréquenté l’école, certaines ont baissé les bras, d’autres se sont accrochées et ont progressé dans leur pratique pédagogique.

Il faut donc noter que pour réussir dans ce métier, il faut s’y engager totalement.

La troisième catégorie

 Celle des aides éducatrices (3ème AS) : la même démarche a été appliquée : elles ont géré des ateliers autonomes dans une classe en présence de l’éducatrice. Ces jeunes présentent beaucoup de lacunes : mauvaise maîtrise de la langue que ce soit l’arabe ou le français, capacité de réflexion réduite, manque d’initiative.

En résumé, il y a un malaise à traiter : il faut s’attaquer à la racine :

  • Prendre en charge la formation initiale et continue avant de généraliser le préscolaire ; Le niveau de recrutement devrait être la licence
  • Revaloriser le métier par la création du statut d’éducatrice en maternelle/préscolaire
  • Faire la différence entre crèche et école maternelle
  • L’apport du CRASC est important dans la mesure où il fait le lien entre la recherche et la pratique. Ce travail est essentiel pour faire progresser la prise en charge de la petite enfance, d’ailleurs ne dit-on pas « les enfants sont  l’avenir de la nation!»

Le souhait des responsables de l’Education Nationale est la réussite scolaire de tous les élèves. D’accord ! Mais en suivant quel chemin ? En adoptant quelle réforme ?

Vouloir changer les choses, vouloir rattraper le temps perdu en réformant, c’est bien ! Il y a eu une volonté politique grâce à des personnes conscientes de l’importance du système éducatif. N’est-il pas le pilier d’une nation ? Mais le malaise existe encore : une école fermée qui ne s’ouvre pas sur l’universel est une école morte : une école qui ne se remet pas en question, ne peut pas avancer.

En tant que praticienne en maternelle depuis 1987, je constate que la scolarisation précoce favorise la réussite ultérieure. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut mettre l’enfant très tôt en situation scolaire. En proposant également aux enseignants un emploi du temps strict et un programme fait sur mesure où malheureusement le savoir mémorisé est plus valorisé que le savoir-faire ; si l’enseignante est esclave des fiches pédagogiques où sera donc la place de la réflexion et de la création ?

En lisant le curriculum, j’ai eu l’impression d’être emprisonnée ; qu’on veut faire de moi une automate, une machine programmée pour exécuter, non pour réfléchir, créer, innover…

Je me suis posée la question suivante : « quelle est la place de l’enfant dans cet enseignement organisé ? Et bien, elle compte peu. Si on tenait à lui voler une année de son enfance, il serait préférable alors de le laisser profiter des expériences de la rue, où il développera l’autonomie et la responsabilité en allant acheter le pain et le lait quotidiens, où il développera également la socialisation en fabriquant avec ses pairs ses propres jouets : une planche de bois et deux roues peuvent se transformer en trottinette. Des cailloux et un carré de carton en guise de jeux de société, etc… Il aura le temps d’apprécier son enfance, de jouer, de découvrir, d’expérimenter, de créer. Un enfant qui n’aura pas joué, sera un adulte qui ne saura pas penser.

Ne dit-on pas que la rue est l’école de la vie ?  Oui, mais c’est aussi un couteau à double tranchant. Vu le banditisme et l’insécurité, les mamans préfèrent laisser leurs enfants en lieu sûr pour aller travailler (mosquée, crèches, jardins d’enfants publics, privés…).

Ce lieu où il passera plus de temps qu’à la maison est-il vraiment adéquat pour son épanouissement ? Est-ce que toutes les conditions sont réunies pour que cet enfant puisse s’épanouir et grandir ? (Infrastructures, matériels, moyens humains…).

Voilà des questions pertinentes !

Et la place de l’enseignant ? Il est tout de même l’élément principal du système éducatif. C’est bien beau la théorie mais la pratique sur le terrain est une autre paire de manches.

A Alger, les chefs d’établissements privés (maternelles) se plaignent de ne pouvoir trouver des éducatrices formées dans le domaine de la petite enfance et souhaiteraient une formation de base et continue pour le personnel exerçant en maternelle.

Les éducatrices recrutées sans formation de base souffrent dans leur quotidien. Elles trouvent l’exercice de leur métier difficile et ressentent un sentiment d’impuissance face aux difficultés qu’elles rencontrent. Elles se posent des questions :

- Comment préparer sa classe ?

- Quels outils didactiques utiliser ?

- Comment créer une dynamique ?

- Comment motiver ?

- Que faire pour donner du sens aux apprentissages ?

C’est légitime, c’est une lourde mission.

Effectivement, préparer sa classe, c’est entrer dans une recherche pédagogique quotidienne, toujours inachevée. Il n’existe aucune règle universelle sur le comment enseigner ? S’il existe des principes didactiques ; il est du ressort de l’enseignant de se les approprier en les adaptant à la spécificité de la classe

Donc, il faut adapter, contextualiser, s’approprier les démarches.

 Il faut savoir motiver l’enfant pour qu’il ressente de l’intérêt ; et de la motivation va naître le plaisir d’apprendre.

Comment les amener à apprendre ? Tout simplement en les faisant agir, à faire, du vrai faire (par l’action).

L’enfant dira : « j’ai vu, j’ai fait, je me suis trompé, j’ai refait et j’y suis arrivé ».

Les aider donc à élaborer des représentations mentales par l’action.

En ce qui concerne le programme, si celui-ci dure des années, il ne motive pas l’enseignant. Il n’y a pas d’usure plus nocive que l’éternel recommencement. En fonctionnant essentiellement dans le connu et la routine, il n’y a plus de place pour le doute et le questionnement.

Au Zénith, aucun travail de l’année écoulée ne sert pour l’année suivante (projets). Ce qu’on archive en juin, ce sont les découvertes spécifiques du thème étudié et des expériences menées. « Les éducateurs du préscolaire, n’ont pas d’avenir, ils sont l’avenir»

En grande section, le travail est plus structuré (les apprentissages).

- La langue véhicule toutes les activités.

- Développer les compétences langagières à travers deux outils pédagogiques « mes premiers pas » en langue française, « mes pas » en langue arabe.

- Des thèmes sont étudiés.

- De grands posters, des images sont des déclencheurs de curiosité, de formulations diverses…

- L’image sollicite la parole. Le poster aux couleurs attrayantes aidera l’enfant à dire ce qu’il sait en utilisant ses propres mots, ses souvenirs…

- Partir des connaissances stabilisées pour avancer.

- Sensibiliser l’enfant à s’exprimer pour vaincre sa timidité.

- A partir également de la situation provoquée qui est l’image ou le poster, passer à une situation vécue.

- Des projets menés en parallèle.

- Sorties à but pédagogique.

L’écrit a une place importante en grande section.  Préparer l’enfant au CP sans le bousculer car chaque enfant a son propre rythme. Ne pas freiner non plus celui qui a envie d’écrire. L’importance est donnée également à l’éducation artistique (dessin, poésie, danse, musique, initiation au théâtre). Lui apprendre à s’émerveiller pour qu’il puisse garder des souvenirs inoubliables.