Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N°18, 2009, p. 23-31 | Texte intégral


 

 

 

Badra MOUTASSEM-MIMOUNI

 

 

 

La demande en psychologie augmente de plus en plus. Beaucoup de parents sont désemparés devant les problèmes de développement de leur enfant et souvent devant les difficultés éducatives au quotidien (problème d’opposition, d’instaurer des règles de vie, la jalousie entre frères et sœurs, etc.). Les éducateurs de leur côté rencontrent des problèmes qui nécessitent l’intervention d’un spécialiste. Pour un épanouissement optimum des enfants ainsi que de leurs éducateurs, l’intervention du psychologue au préscolaire doit se situer à plusieurs niveaux :

- Formation et soutien aux éducatrices

- Prise en charge des enfants en difficulté

- Soutien aux parents.

« La prise en charge de jeunes enfants »[1] est très simple et en même temps très complexe. Cette prise en charge peut ne prendre qu’une séance ou deux soit avec l’éducatrice, soit avec les parents seuls, soit avec les parents et l’enfant. La plupart du temps sont combinées :

- Des conseils et un soutien à l’éducatrice

- Des séances avec l’enfant

- Une ou des séances avec les parents.

Certains enfants présentant des troubles de la personnalité ou ayant une pathologie durable (IMC, trisomique, retard mental, troubles affectifs, etc.) sont suivis à long terme.  Pour ces enfants l’objectif est de les intégrer dans le groupe, de les aider à se sentir importants et à développer leurs compétences en tenant compte de leurs limites. L’autre objectif n’est pas le moins important puisqu’il vise à sensibiliser les enfants en bonne santé aux problèmes de leur camarade présentant des difficultés, à semer les graines de la compassion, de la solidarité et de la responsabilité envers les plus faibles

Pour les autres enfants, dans la plupart des cas, les troubles se résorbent rapidement au bout d’une ou quelques séances. Un contrôle régulier de la persistance des progrès est assuré, pour être sûr que l’enfant continue son cheminement positif.

Le soutien aux parents se fait à trois niveaux : soit par :

  • des conseils éducatifs liés aux respects des rythmes biologiques (respect des heures de repas, de coucher, comment mettre des limites à l’enfant pour mieux le protéger et le rassurer, comment l’aider à l’autonomie, ) qui constituent souvent les principales difficultés rencontrées à ces âges).
  • une prise en charge de quelques séances pour restaurer leur confiance en eux-mêmes, les rassurer et leur apporter des connaissances qui les aident à mieux agir et réagir face aux mille et une difficultés inhérentes à l’éducation d’un enfant.
  • restaurer une relation parent/enfant endommagée par des difficultés de couples, ou par le désaccord des parents sur les conduites éducatives. L’intervention du psychologue suffit parfois à mettre d’accord les parents qui acceptent chacun de mettre du sien pour améliorer les relations au sein de la famille.
  • Le psychologue est souvent confronté à un problème épineux : la violence à l’égard des enfants. Cette violence peut être généralisée à la mère, mais parfois il arrive que ce soit la mère qui est violente, non seulement envers les enfants mais également envers son mari ; il arrive aussi que la violence ne s’exerce pas sur l’enfant, mais le fait de voir sa maman maltraitée par les beaux parents, par le père, etc., cela peut constituer pour lui un traumatisme.

Ce problème est très délicat, il faut absolument éviter de braquer les parents qui risquent de retirer l’enfant et de le violenter encore plus. Il faut beaucoup de prudence, parce que ces parents ont souvent été maltraités ou plutôt ‘traités’ ainsi et ils se sont identifiés à leurs propres parents ‘comme de bons éducateurs’. Il ne faut jamais juger les parents, il s’agit de les écouter, de les faire parler, comment cela a commencé, ce qu’ils pensent de leurs conduites éducatives, de la nécessité de changer leurs conduites, etc. Montrer les dangers de frapper l’enfant et les risques pour eux et pour eux-mêmes, leur donner des conseils pour une meilleure maîtrise d’eux-mêmes pour mieux contrôler leur colère, leur proposer d’expliquer à l’enfant et si nécessaire de le punir (rester dans sa chambre, privé de sortie, etc.) plutôt que de le frapper. Garder la porte ouverte à la discussion et leur demander de venir régulièrement pour évaluer les progrès et les encourager à changer leurs comportements.

Pas une famille ne ressemble à une autre, la situation doit être étudiée au cas par cas en tenant compte des facteurs négatifs et des facteurs positifs qui peuvent co-exister dans les familles même les plus maltraitantes. Les praticiens doivent changer leur regard sur ces familles qui font ce qu’elles peuvent et ce n’est qu’à ce prix que l’on peut les aider à modifier leurs conduites éducatives.

La formation des éducatrices 

Notre expérience de formation auprès d’éducatrices du préscolaire nous a permis de déceler les besoins en formation qui se situent à plusieurs niveaux. Nous avons donc déterminé les niveaux suivants :

Niveau 1 : formation sur le développement psychomoteur de l’enfant de la naissance à six ans. Il s’agit donc d’assurer une formation aux théories du développement mental (Piaget), le développement de la personnalité (Wallon), le développement affectif (S. Freud), et le développement de la notion de temps chez Gesell. L’objectif de cette formation est de bien connaître l’enfant de cet âge : quelles sont ses possibilités (ses compétences.), ses limites (ce qu’il peut faire et ce qu’il ne peut pas faire.), ses modes de pensée : la pensée pré-conceptuelle a ses particularités  (animisme, artificialisme, réalisme) ce qui nécessite l’adaptation des conduites éducatives à ces particularités. Les contes et histoires nourrissent chez le jeune enfant ce besoin du merveilleux, enrichissent son langage et développent son cerveau. Ils sont également des espaces de créativité, puisque l’enfant imagine des personnages ; c’est aussi des espaces de socialité puisqu’il voit des personnages qui s’aiment, se haïssent, s’entraident ou se démolissent, etc.

Les enfants sont des personnes[2] qui ont des sentiments, des opinions, des représentations (théorie de l’esprit) ce qui nécessite une connaissance complète de ces notions et leur intégration dans la pratique quotidienne. Chaque enfant est unique de par son histoire familiale, ses rythmes biologiques et psychologiques, son tempérament, son caractère ainsi que ses conditions socioculturelles, affectives et relationnelles.

Ces connaissances sont des pré-requis à toute éducation de la petite enfance. Sans elles, l’éducatrice va agir en aveugle, et devenir le jouet de hasards parfois heureux mais souvent malheureux.

Niveau 2 : transformation des modes de pensée, des conceptions et représentations des éducatrices. Une thèse de magistère réalisée en 1996[3] montre que le noyau des représentations concernant l’enfant chez les éducatrices se cristallise autour de « l’enfant page blanche », « de contenant vide à remplir », de « pâte malléable », de « végétal ». L’accent semble mis sur « l’incapacité » de cet être « fragile » et « ne sachant rien », tour à tour « innocent » et diable « à dresser ». Ces représentations nous semblent dangereuses dans la mesure où l’enfant est à la merci de positions rigoristes pouvant être à la base de maltraitances directes ou indirectes. Ainsi, ces théories, ces concepts et notions ne peuvent pas être inculqués de façon mécanique à l’éducatrice mais doivent être expérimentés, « accommodés » au sens piagétien, c’est à dire qu’ils doivent être appropriés et intégrés à leur personnalité de professionnelles.

Niveau 3 : formation à l’observation de soi et de l’enfant. Qu’est-ce qu’un professionnel de la petite enfance ? C’est une personne qui connaît les particularités de l’âge et qui est donc au fait des derniers développements des études et théories sur la question. Mais cela ne suffit pas, il faut qu’elle sache comment les observer, les comprendre et appliquer les données en les intégrant dans sa pratique quotidienne.

Développer l’observation chez l’éducatrice c’est l’amener à discerner les signes distinctifs entre les enfants et à percevoir les différences individuelles de manière à mieux ajuster son action formatrice, c’est aussi lui apprendre à agir en professionnelle ce qui veut dire avoir une action réfléchie, qui s’adapte instantanément à la situation. Souvent, des éducatrices nous disent « je suis sa seconde maman » et je leur répond que l’enfant a déjà une maman, vous n’avez pas à usurper sa place sinon vous troublez l’enfant sur le sens de la notion de maman, ensuite une maman agit spontanément alors que l’éducatrice doit agir de façon réfléchie, distanciée.

L’éducation nécessite des méthodes spécifiques à l’esprit du jeune enfant.

Niveau  4 : formation aux méthodes de prise en charge de la petite enfance. Les méthodes doivent être « actives » pour susciter l’intérêt de l’enfant, pour qu’il apprenne d’abord à observer, à comprendre, à faire des liens et à expliquer, l’enfant apprend plus et mieux par l’expérimentation que par l’inculcation. Chez l’enfant, l’expérimentation est le mode d’apprentissage le plus pertinent.  Evidemment, l’enfant ne doit pas être abandonné seul face aux énigmes et questions qu’il rencontre. Il a besoin d’être accompagné, soutenu : il ne s’agit pas non plus de répondre tout de go à ses questions, mais de l’amener à trouver des éléments de réponses. « Les méthodes constructivistes (Piaget et coll.) démontrent que les enfants apprennent bien mieux par l’expérimentation que par la répétition et la mémorisation, que la mémoire à long terme est bien plus riche quand l’enfant expérimente et surtout découvre par lui-même.

Par la notion de « zone proximale du développement » Vygotsky montre l’importance de l’adulte (parent, enseignant ou éducateur) qui n’est pas là pour assener son savoir et son expérience à l’enfant (de toute façon l’enfant ne retiendra que ce qui l’intéresse) mais il est là pour l’accompagner, pour l’aider à trouver le meilleur chemin pour parvenir à découvrir ce qui excite sa curiosité »[4]. A ce niveau, quand Vygotski parle de la zone proximale de développement cela veut dire que l’enfant est à ce moment là en « mesure de développer une compétence si l’adulte est là » pour poser les bonnes questions, pour apporter le soutien (et non la réponse qui rend l’enfant passif) nécessaire pour accéder à cette connaissance. Les méthodes doivent être également souples pour s’appliquer au cas par cas.

Nous avons dit que chaque enfant est unique par son histoire familiale, relationnelle et par sa façon d’agir et de réagir aux stimulations du milieu ou plutôt des milieux qu’il fréquente : l’enfant n’agit pas de la même manière avec les adultes ou avec les pairs, il n’agit pas de la même manière avec ses parents, ses frères/sœurs ou avec son éducatrice. L’éducatrice doit également garder le contact avec la famille qui lui fournit des informations précieuses sur l’enfant : ses difficultés, ce qu’il aime, ce qu’il n’aime pas, mais aussi sur les événements marquants de la vie familiale : une grossesse, une naissance, des séparations, des dissensions familiales, les problèmes du couple. Tous ces éléments permettent à l’éducatrice d’adapter son action auprès de l’enfant.

Développement, apprentissage, éducation sont intimement liés. L’éducation des jeunes enfants ne peut donc être laissée à des éducateurs mal formés, mal soutenus, mal suivis, abandonnés à eux-mêmes. Les éducateurs sont les principaux acteurs au niveau du préscolaire. En leur accordant l’intérêt qu’ils méritent par la formation spécifique et la formation continue, par la régularisation de leur statut juridique et l’alignement de leur salaire sur ceux des autres professions.

Enfin, la formation des éducateurs du préscolaire est une formation particulière, elle ne peut se faire sur un mode classique, mais doit partir de leurs expériences,  de leurs observations et leur donner du sens par un éclairage théorique. Il s’agit de la pédagogie pour adulte avec tout ce qu’elle recèle de spécifique. Tout comme les enfants, elles ont des savoirs et savoir-faire, des pré-requis minimum, des conceptions adaptées ou inadaptées qui ont besoins d’être améliorées, complétées,  clarifiées par une formation appropriée. 

Actuellement on parle beaucoup de « bientraitance », cette notion met l’accent sur l’observation, la réflexion et l’ajustement de l’action pédagogique et l’adaptation continue de l’éducateur aux besoins de l’enfant. Il faut avant tout connaître ces besoins.

La bientraitance est une notion assez récente qui nécessite :

  • la remise en question de ses acquis : « suis-je à jour dans mes connaissances du jeune enfant ? »
  • la remise en question des pratiques pédagogiques : « ce que je fais est-il en adéquation avec les besoins de jeunes enfants ? »
  • quels sont les besoins de jeunes enfants et quels sont les meilleurs modes d’éducation qui leur sont adaptés ?
  • « où pourrais-je avoir de nouvelles données ? »
  • au nom de quel enfant j’agis : « est-ce au nom de l’enfant que j’imagine ? ou de l’enfant brimé que j’ai été ? autrement dit de l’enfant déterminé par  l’ambiance sociale dominante, c'est-à-dire  de l’enfant en tant que personne que j’ai devant moi et qui me regarde avec un regard douloureux et interrogateur et que j’évite car une » bonne éducatrice doit être sévère, qu’elle doit « faire obéir l’enfant », lui « inculquer la morale », etc.

En répondant aux besoins de formation, de soutien et d’aide aux parents et aux  éducatrices, le psychologue va tout faire pour amener justement à ces interrogations et remises en question. Il n’y a pas de certitudes, la seule certitude est de travailler, de s’interroger, de s’informer, de se former et de garder une grande humilité et une grande ouverture d’esprit. Ce sont les enfants, quand nous  savons les observer, qui nous guident et nous permettent d’ajuster nos actions en fonction de ces observations.

Enfin, la réforme ne peut atteindre ses objectifs d’éducation véritable des jeunes enfants, que si cette éducation se fait dans le respect de ses potentialités et surtout dans le respect de son enfance, de ses droits d’abord au bonheur, à l’épanouissement, au plaisir de jouer, de découvrir et de créer. Une éducation qui ne se préoccupe que du cognitif peut être destructrice.

Bibliographie

Bowlby, J., Attachement et perte, Paris, PUF, 1978.

Martino, B., le bébé est une personne, Balland, 1985.

Mimouni, H., ‘Représentations des enfants chez les éducatrices du préscolaire à Oran’. Thèse de magistère, université d’Oran, 1996. Sous la direction de B. Moutassem-Mimouni.

Moutassem-Mimouni, B., ‘guide pour l’éducation préscolaire’, ouvrage collectif, sous la direction de N., Remaoun, IPN, CRASC, 1996.

Moutassem-Mimouni, B., ‘Le psychologue face au jeune enfant’, Revue Champs, Constantine, automne 2006.

Moutassem-Mimouni, B., ‘Les parents d’enfants préscolarisés’, in ‘le préscolaire en Algérie, état des lieux et perspectives’, sous la direction de N. Remaoun, CRASC, 2005.

Moutassem-Mimouni, B., naissances et abandons en Algérie, Paris, Karthala 2001 ; Oran, Edition Ibn Khaldoun, 2003.

Remaoun, N, B., Moutassem-Mimouni, A., Benamar, Consultation sur la stratégie nationale du préscolaire, MEN, UNICEF, CRASC, novembre 2004.

Spitz, RA, de la naissance à la parole, la première année de la vie, Paris, PUF, 1978.

Spitz, RA, Psychogenèse du Moi, Paris, Editions Complexe, 1959.

بدرة، معتصم ميموني، الاضطرابات النفسية و العقلية عند الطفل و المراهق، الجزائر العاصمة، ديوان المطبوعات الجامعية، 2003 و 2005.


NOTES

[1] Moutassem-Mimouni, B., ‘Le psychologue face au jeune enfant', Revue Champs, Constantine, automne 2006.

[2] Martino, B., le bébé est une personne, Balland, 1985.

[3] Mimouni, H., Représentations des enfants chez les éducatrices du préscolaire à Oran. Thèse de magistère, université d’Oran, 1996. Sous la direction de B., Moutassem-Mimouni.

[4] Remaoun, N. ; Moutassem-Mimouni, B ; Benamar, A, Consultation sur la stratégie nationale du préscolaire, MEN, UNICEF, CRASC, novembre 2004.