Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 17, 2009, p. 49-56 | Texte Intégral


 

 

Hammou CHAIB

 

 

 

"Dans les premiers temps de l'islam, écrit Ibn el Khaldoun, le chant était rattaché à la littérature, à cause de son lien avec la poésie, puisqu'on met les vers en musique"[1]

Si vous pénétrez dans une zaouia, après la prière du vendredi, ou si vous assistez à la célébration d'une fête religieuse comme le "mouloud en-nabaoui", vous trouverez  des hommes assis par terre sur des nattes, entonnant des chants religieux à la gloire de dieu et de son prophète Mohammed (le salut soit sur lui); puis au bout d'un moment, profondément pénétrés par les paroles du "moussemi' " ces hommes se lèvent et entament  la" hadra" au son rythmé d'un tambour," hadra" qui consiste à cabrer le corps avec des flexions / raidissements saccadés  des genoux jusqu'à un degré d'extase à en perdre connaissance. Quelle signification donner à ces activités mystiques? Que recherchent ces hommes et ces femmes  adeptes de la "tarika", à travers ces gestes spirituels ?  et qui les poussent à accomplir de telles pratiques ? Autant de questions qui méritent d'être étudiées pour essayer de comprendre des comportements parfois polémiques aux yeux de beaucoup de savants de la charia'.

Il n'entre pas dans notre intention de revenir  sur l'histoire des zaouias qui regroupent de nombreuses confréries  religieuses telles celles des "Darkaoua", des "Misaaoua", des "Aïssaoua"  des "Tidjaniya" et autres, ce qui nous intéresse ici, ce sont seulement les pratiques culturelles et cultuelles basées sur le chant religieux ou comme on l'appelle communément "ed-dikr"  ou encore " el-madih ed-dini". Le "dikr" constitue la substance nourricière de l'âme lors  des réunions des membres des diverses confréries qui viennent écouter, religieusement, des poèmes mélodieux chantant la magnificence de la vie ascétique, évoquant la mort,  l'au-delà et les événements inouïs qu'il réserve à la destinée humaine, des chants qui encensent l'infinie miséricorde du divin, créateur de l'univers, et qui illustrent la grandeur du prophète (le salut soit sur lui). Il nous faut rappeler cependant, quelques informations importantes concernant les adeptes des confréries religieuses dans l'islam.

D'une façon  générale, les adeptes d'une confrérie mènent  un style de vie tourné  vers un ascétisme vertueux et font  preuve d'un ensemble de croyances et de pratiques qui trouvent leurs fondements dans  le soufisme, mouvement mystique  apparut au VIIIe siècle lorsque de petits cercles de musulmans, en réaction contre l'attachement croissant aux biens terrestres de la communauté islamique, commencèrent à mettre l'accent sur la vie intérieure et sur la purification morale. Comme  on le sait, les soufis croient  jouir d'une relation privilégiée  à Dieu appelée "walaya". Ils croient aussi posséder le potentiel nécessaire pour parvenir à l'union spirituelle avec Dieu et accéder à la connaissance intuitive de la vérité divine (haqiqa) par l'effort contemplatif et la méditation. Selon la doctrine soufie, cette faculté est une grâce accordée par Dieu au soufi mais que le fidèle  doit cependant réaliser en s'engageant dans une voie spirituelle ardue appelée "tariqa" qui comporte  plusieurs étapes par lesquelles  doit  cheminer le fidèle  sous la direction d'un maître soufi qualifié appelé "cheikh"  qui lui transmet l'influence spirituelle, connue sous le nom de "baraka", qu'il a lui même reçue de son maître à travers la chaîne initiatique ininterrompue dont l'origine remonte au prophète Mohammed (LSSL) et à l'imam  Ali abou Talib, selon la doctrine soufie. Les adeptes se mettent sous l'autorité spirituelle d'un maître ou cheikh ou encore "chrif" auquel on attribue un rôle de guide spirituel des adeptes et de médiateur entre Dieu et les hommes. Les soufis célèbrent l'anniversaire du Prophète et visitent sa tombe et celles des maîtres soufis (ziyara) auxquels ils adressent des prières d'intercession (ech-chafaa'). Depuis le XIIe siècle, les soufis ont tendance à se regrouper en confréries ou "tariqa", « voie vers la connaissance » ou « voie qui mène à la vérité ».

Cette doctrine mystique est profondément ancrée dans la conscience des fidèles de la "tarika" des confréries religieuses  depuis  le grand philosophe mystique Abou Hamid Mohammed "el-Ghazali" (1058 – 1111). Elle idéalise la communion directe ou même l'union extatique avec Dieu. Cette aspiration à l'union mystique avec le créateur est dénoncée par beaucoup de savants de la charia, comme nous l'avons signalé plus haut, mais al-Ghazali parvient avec succès à introduire le soufisme au sein de la "sounna" orthodoxe. Grâce à l'abnégation de sages et éclairés savants de la foi et à leurs travaux sur la connaissance intuitive et l'amour de Dieu comme Djalal ed-Dine Rûmi (1207- 1273), l'un des plus grands mystiques persans,  le soufisme d'une manière générale et les confréries religieuses d'une façon particulière purent franchir des frontières lointaines vers des masses populaires de plus en plus importantes et rencontrèrent un grand succès. Les fraternités se tissèrent entre les adeptes et entre les différentes confréries dont l'énorme succès était surtout dû à la générosité de leurs fondateurs qui non seulement pourvoyaient aux besoins spirituels de leurs adeptes mais aidaient également les pauvres quelle que soit leur confession. Les adeptes quant à eux, sont des croyants d'une grande sagesse. Ils se contentent de très peu dans leur vie quotidienne et ne semblent vivre que dans l'adoration du tout puissant, créateur de l'univers. Ils vivent dans un renoncement serein et négligent stoïquement les biens matériels de ce monde.  A leurs propos, Abu Hamid el Ghazalì, a rapporté dans son ouvrage “ Al munqidh min- al-dalal ”, les conduites, leurs voies et les moyens d’aller vers Allah, ce qui suit :
“ Sache avec certitude que les soufis suivent tout particulièrement la voie d’Allah; leur conduite est parfaite,  leur voie droite, leurs caractères purs et vertueux. Que l’on additionne donc la raison des raisonnables, la sagesse des sages, la science des docteurs  de la loi ! Peut-on alors améliorer leur conduite ou leurs caractères ? sûrement pas ! car tout ce qui en eux bouge ou repose, extérieur ou  intérieur, s’allume à la flamme de la prophétie dans sa niche. Et il n’est  d’autre lumière, sur la face de la terre plus pure et plus claire que cette lumiére...
     “ Que dire d’une  voie où la purification consiste, avant tout, à nettoyer le cœur de tout ce qui n’est pas Allah, qui débute par l’état de sacralisation qui ouvre la prière, par la fusion du cœur dans la mention d’Allah ( bi-dikr Allah), et qui s’achève par le total anéantissement en Allah (al-fanâbi l’koulliya fì Allah).

Et c'est pour le "dikr, dikr Allah" suivi la plupart du temps par une "hadra" que les adeptes se retrouvent chaque vendredi après midi et à l'occasion des fêtes religieuses dans leur zaouia.   

Dans les zaouias, lors des rencontres hebdomadaires du vendredi et à l'occasion des "maouassim" comme la commémoration  du "mouloud en-nabaoui"  ou le jour de l'an hégirien, la cérémonie commence toujours par la psalmodie de quelques versets du saint coran. Juste après, un fidèle appelé " el-Moussemmi' ", sorte de chef de chorale, entame le premier "dikr"  ou chant religieux.  Il  peut  y avoir bien sûr, la présence de  plusieurs "Moussemmi'ne". D'une voix chaude et languissante, le moussemmi'  entame  le refrain du "dikr", véritable chant liturgique,  qui est  repris en chœur par les "foqâra" , c'est-à-dire les adeptes de la confrérie, très attentifs aux paroles dont le sens profond pénètre les profondeurs de leur âme assoiffée de prières et d'amour du divin, en quête du chemin qui mène à Dieu.

"il n'y a de dieu que Allah, il n'y'a de dieu que Allah"

Et c'est toi le miséricordieux ô Allah"

Tel est l'un des innombrables refrains repris en chœur par les adeptes.  

 Puis le Moussemi' continue d'une voix harmonieuse:

" ô mon dieu, à qui adresserai-je mes prières, et quel autre nom invoquer

Si je ne m'arrête  devant  ta large et charitable porte.

Sur toi repose mon espoir ô toi qui entend mes ardentes prières

 Soulage mes souffrances, je suis perdu dans mes tourments"

Refrain repris en chœur…

Le "Moussemi' continue d'une voix de plus en plus savoureuse,

Le seigneur, nous l'avons loué de tout notre cœur, et nous avons prié et 

 salué  celui à qui nul ne peut  ressembler ni dans l'espace ni dans le

 temps.

 Refrain…. Etc…..

Autant de chants mélodieux qui  encensent  l'histoire et la sagesse d'une culture mystique dont le sens profond ne peut être saisi que par les initiés, les disciples et protégés du saint cheikh de la confrérie.

Pendant toute la durée de la cérémonie, les moussemi'ne, à tour de rôle, entonnent ces chants harmonieux qui, peu à peu, inspirent et stimulent les "foqâra"  qui reprennent les refrains en dodelinant la tête, les yeux mi- clos, dans une grande concentration et, au bout d'un moment les paroles du "moussemmi'", distillées sur un ton grave,  rappelant les pêchés commis par les hommes, leur injustice, leur cruauté, leurs crimes ou des paroles sublimes louant l'incommensurable miséricorde divine,  finissent par  bouleverser et ébranler les "foqâra". Transportés, grisés d'émotion, ils commencent par pousser des cris rauques appelant Dieu : "allah, allah,  allah…." et comme poussés par une force surnaturelle, ils se lèvent précipitamment, se prennent par la main, les doigts solidement entrelacés et, en cercle, entament la "hadra", sorte de danse initiatique parfaitement synchronisée, à un rythme assez lent au début mais qui va s'accélérer crescendo au rythme d'un tambour. Le tambour comme on le sait, existe dans la plupart des cultures. Presque partout cet instrument revêt un caractère cérémonial, parfois même sacré comme dans certains pays Africains et en Asie centrale. Toutefois, s'il est utilisé par les "hbara", branche de la confrérie des derkaoua, il ne l'est pas par toutes les confréries.  Les femmes elles, utilisent un plateau de cuivre ou d'aluminium à la place du tambour.  Elles utilisent une cuillère lourde pour marteler le rythme dessus. Elles ne se mélangent pas avec les hommes et ont leur lieu de rencontre à part. Elles  pratiquent les mêmes rites que les hommes chaque vendredi après-midi et à l'occasion des fêtes religieuses bien sûr. La branche des "hbara" a été fondée par sidi Ahmed El-Hebri dont la zaouia mère se trouve à Drioua au Maroc. Cette branche à de nombreuses ramifications dans l'ouest algérien. La "hadra" peut durer deux ou trois heures sans arrêt, parfois même plus. Avec frénésie, les "foqâra"  toujours en pliant et raidissant les genoux sans que la plante des pieds quitte le sol,  le corps en sueur dans ses soubresauts,  invoquent de toute leur âme le tout puissant "houwa", "houwa" "houwa" (lui) c'est à dire Dieu. La "hadra" est à son paroxysme. Les fidèles tremblent de tout leur corps puis brusquement, le rythme du tambour décroit net donnant le signal d'un changement des mouvements corporels  et  devient de plus en plus lent. Alors les "foqâra" se plient en deux dans de profondes inclinations, gestes de révérence à Dieu qui peuvent être assimilés au "rokoû'" que l'on effectue dans les prières. Les inclinations sont accompagnées d'invocations éperdues du nom du Divin, lentement d'abord –" hé….. allah, hé…… allah, hé……… allah". Le rythme augmente progressivement, "hé! Llah!" "hé! Llah!" "hé!  Llah!" Toujours en position d'inclination pendant un assez long moment en scandant inlassablement le nom de Dieu à un rythme de plus en plus rapide – "hé,llah"  "hé,llah", "hé llah" " puis brusquement , à un coup plus puissant et plus net du tambour, les échines se redressent et la "hadra" reprend de plus belle dans une atmosphère de profonde soumission au Dieu tout puissant – "allah! Allah! Allah!" "houwa! Houwa! Houwa!". Les visages sont décomposés, les yeux révulsés.  Il  y'a cependant de fréquents moments de répit où les fidèles, au signal du "Moussemi' ", qui appelle d'un ton sentencieux "il n'y'a de dieu que Allah et Mohammed est son prophète". Les fidèles s'assoient sur leurs talons en pliant les  genoux  et le "Moussemi' " de reprendre le "dikr" d'une voix toujours aussi pénétrante, aussi suggestive. Il chante l'amour du divin à travers des "qâssa-id" poétiques qui atteignent des sommets vertigineux tant au niveau de la perfection lyrique que de l'élévation mystique. Les "foqâra" tout frémissants, yeux mi-clos écoutent sentencieusement, dans une profonde concentration, puis brusquement, transcendés, subjugués, troublés  par les paroles du "Moussemi' "un ou deux parmi eux crient "allah, allah allah", et ils se relèvent tous en sueur pour reprendre leur "hadra" de plus belle à un rythme effréné toujours accompagné de la voix grave du "moussemi'" qui distille des vers à vous transpercer le cœur. Certains, tombent à la renverse évanouis. Au moment de la "hadra", bercés par les paroles du "Moussemi' ", les "foqâra" sont à la recherche du chemin de la vérité, celui qui mène au tout puissant, créateur de l'univers. Lors de la commémoration du "mouloud en-nabaoui" la "hadra" dure toute la nuit, jusqu'à la prière du "fajr" c'est-à-dire avant les premières lueurs de l'aube.

Parfois les adeptes refusent d'arrêter la "hadra" tant leur âme est attachée au Dieu tout puissant durant ces moments magiques. Le  "moussemi' " est obligé alors, pour mettre un terme à la "hadra" , de procéder à la "fatha" qui consiste à proférer d'abord la "chahada", signal qui fait obligation aux adeptes à s'asseoir,  puis le Mokaddem de la zaouia, c'est-à-dire le représentant du cheikh de la confrérie, après un moment de répit, lève les mains au ciel, suivi des "foqâra"  qui font de même et entame alors prières et implorations en s'adressant au tout puissant, Allah créateur de l'univers.

 Nous ne pouvons nous empêcher au terme de cette communication de rappeler les propos plein de sagesse du  très grand savant, le célèbre commentateur du Coran, l’imam Fakhr-ud-din al-razi qui soutient  dans son livre sur "les fondements de la séparation entre les musulmans et les associateurs (al-mushrikin)" ;  au chapitre concernant  les états spirituels des soufis :

“ Sache, affirmait –il,  que parmi les nombreuses sectes qui se séparent de la communauté, il ne faut pas mentionner les soufis, c’est là une faute (une erreur) car il ressort de leurs paroles que la voie de la connaissance d’Allah est une purification et un dépouillement de toutes les attaches mondaines et grossières... c’est une excellente voie... ”. Il a dit aussi : “ Les gens du Tassawwuf s’occupent à la méditation et à épurer l’âme de ses attaches corporelles. Ils combattent par la retraite intérieure et l’invocation (Dikr) d’Allah... et ils suivent (les Soufis) la politesse (al adab) avec Allah. Et ils sont le meilleur groupe parmi les hommes ”.

Nous pouvons, pour conclure, affirmer que ces mystiques dans leur expérience personnelle, qui s'opère par une profonde introspection en quête d'un absolu et de l'amour du divin, doivent jouir de la considération de chacun. Beaucoup reste encore à découvrir sur leur expérience mystique en termes psychologiques, culturels, en rapport avec le langage de la sensibilité ou mieux le langage des sens véhiculés par les chants liturgiques transcendants. Ces chants liturgiques, ce "dikr" qui permet au fidèle d'établir toute la distance entre le discours conventionnel utilisé dans la société et le langage extatique de la spiritualité qui conduit vers d'autres expériences, d'autres horizons où s'entremêlent les états d'âmes et les attitudes éthiques.  Cette pratique entièrement dirigée vers l'amour de Dieu, chère à tous les mystiques, nous réconcilie sans doute non seulement avec nos sens,  avec la vie de tous les jours mais également avec la mort  qui n'est que le prélude d'une autre vie, éternelle celle-là.


Note

[1] El Moukaddima, Ibn khaldoun, ed.Monteil