Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 17, 2009, p. 37-48 | Texte Intégral


 

 

 

Amar NABTI

 

Les genres sont des formes communicatives historiquement construites par diverses formations sociales, en fonction de leurs intérêts et de leurs objectifs propres.

(J.P. BRONCKART 1996 :56)

 

 

 

 

Introduction

Notre propos sera centré sur un type de chant particulier appelé acteddu ou aserqes, selon les régions de la Kabylie. Ce chant destiné particulièrement  aux bébés ou moins fréquemment aux enfants en bas âge, se singularise par deux traits des autres types de chants : la situation de communication dans laquelle il se déroule et le contenu linguistique.

Nous tenterons à partir de ces deux éléments que nous érigerons en critères de montrer que acteddu fonctionne différemment par rapport aux autres types de chants. Pour ce faire, nous commencerons par définir acteddu, puis nous préciserons la nature du corpus et enfin nous éluciderons les outils théoriques à utiliser avant d’envisager l’analyse des textes.

Définition de acteddu

En Kabylie sont attestées plusieurs formes pour désigner ce type de chant. F. Ait Ferroukh[1] dresse un inventaire des différents signifiants avec leur aire linguistique respective : acteddu (At Mengellat), aserqes, ajelleb, asjelleb, tuha (At eisi), tahhu, atahhu (Iwadiyen) et sttuh (At emer).

Tel que défini par F. Ait Ferroukh[2], acteddu « est un texte chanté qui consiste pour la mère à jouer avec son bébé en le faisant sautiller ».  Cette définition renferme les sèmes suivants :

Le texte est chanté

Les coénonciateurs sont la mère et le bébé

Ce chant de la mère est accompagné d’une activité physique du bébé

La traduction française « la sauteuse » ne rend compte que partiellement de ce qu’est acteddu. Dailleurs, M. Virolle[3] recourt plutôt au syntagme « chant d’éveil » qui en spécifie un peu plus les conditions de production. Pour nous, acteddu est un texte chanté que la mère, la grand-mère ou la grande sœur fredonne à un bébé tout en le faisant sautiller. Ce moment privilégié est particulièrement apprécié par les deux personnes qui sont en situation de face à face. Pour le bébé, c’est un moment de jeu, souvent réclamé et attendu qui rompt la monotonie des autres moments de la journée. Pour la mère, c’est une occasion de satisfaire une demande de jeu et surtout d’engager une interaction avec son enfant sur un mode ludique.

Il est à préciser que acteddu, tout comme le conte, est surtout affaire de femmes. Les hommes, quand ils sont sollicités par leur enfant, se limitent à l’exécution de la seule activité physique.

Le corpus

Les chants recueillis ont été enregistrés pour certains en situation auprès d’une informatrice de la commune des At Yanni (village At Larba). Mais, comme le nombre de strophes nous semblait  insuffisant, nous avons alors intégré d’autres chants recueillis dans d’autres villages par nos étudiants[4]. L’ensemble obtenu, regroupant quatre villages assez éloignés les uns des autres de Haute Kabylie, nous paraît représentatif pour l’objectif que nous visons.    

Les outils théoriques

Pour mener notre recherche, deux théories nous sont indispensables: celle des  actes de parole et celle des interactions.

Qu’est-ce qu’un acte de parole ?

C’est avec la publication de l’ouvrage de J.L. Austin[5] intitulé How to do things with words « comment faire des choses avec des mots ? » publié en 1962 et traduit en français en 1970 par Quand dire, c’est faire que l’on a commencé à considérer que la parole n’est pas seulement une forme mais aussi un moyen d’action.

Les actes de langage, affirme J.R. Searle[6], sont « les unités minimales de base de la communication linguistique ». J.R. Searle ajoute que « parler c’est accomplir des actes selon les règles.» Ces règles sont normatives et constitutives. Les premières « gouvernent les relations interpersonnelles qui existent indépendamment des règles », et les secondes « créent ou définissent de nouvelles formes du comportement. »

Les deux classifications des actes de parole proposées par ces deux chercheurs ont été jugées insuffisantes. Rappelons que celle de Austin J.L, était subdivisée en verdictifs, exercitifs, promissifs, comportatifs et expositifs  que celle de Austin J.R. comprenait des assertifs, directifs,  promissifs, expressifs et des déclarations.

Qu’est-ce qu’une interaction ?

Selon E. Goffman[7], « l’interaction est cette classe d’événements qui ont lieu lors d’une présence conjointe et en vertu de présence conjointe. Le matériel comportemental ultime est fait des regards, des gestes, des postures et des énoncés verbaux que chacun ne cesse d’injecter, intentionnellement ou non, dans la situation où il se trouve» D. Andre-Larochebouvy[8] ajoute que « l’interaction est une unité de rapports interindividuels », qu’elle peut être « réciproque ou non réciproque» et que les interlocuteurs, au nombre de deux ou plus, recourent à « des signaux verbaux ou non verbaux». D’une façon plus schématique l’interaction est :

Non réciproque

-  Exclusivement non verbale

-  Gestuelle et verbale

-  Exclusivement verbale

Réciproque

-  Exclusivement non verbale

- Gestuelle et verbale (dialogue, interview, entretien, conversation (ritualisée+ ou-)

-  Exclusivement verbale (conversation téléphonique)

A partir de la nature de l’interaction et du type d’acte de parole contenu dans acteddu, nous tenterons de montrer la spécificité de ce genre de poème chanté en l’opposant aux autres genres.  

Spécificité de acteddu

Acteddu est une interaction puisqu’il met en présence deux antagonistes de la communication en situation de face à face: un énonciateur de sexe féminin qui est souvent la mère ou la grand-mère, moins fréquemment la grande sœur et occasionnellement le père. Le coénonciateur est un bébé de sexe masculin ou de sexe féminin. Dans le corpus recueilli, les marques discursives des coénonciateurs sont :

Pour la maman 

L’indice de personne  ___g

-  Le pronom personnel affixé : iw  inu

-  Le pronom personnel libre : nekk, nekkini    

 Exemples :   Aya lxir-iw      Ô mon bonheur[9]

A lxir-iw mmi meqqer             Ô mon bonheur, mon fils est grand

A lxir-iw alxir-inu               Ô mon bonheur, o mon bonheur

A Rebbi harz-iyi mmi          Ô Dieu, garde-moi mon fils

 Nekk trebbig atemmu                Moi, j’édifie  une hutte

Pour le bébé 

-  Les pronoms personnels affixes de nom : ik, im

-  Les pronoms personnels libres : keçç, kemm

-  Les indices de personne : t…d

Exemples : A lferh-iw  tecbid lemri  Ô mon bonheur, tu ressembles à un miroir

Tifed tizyiwin-ik                          Tu es  plus belle que les filles de ton âge

Kemmini a yelli                           Toi, ma fille

Outre ces embrayeurs, la maman recourt à n…« nous » dont les valeurs sont fluctuantes. En effet, ce pronom peut renvoyer à la maman et au bébé ou à la famille en général.  

Le texte chanté revêt la forme d’un échange car même si le bébé n’est pas en mesure de s’exprimer, il tente par divers signaux ou en faisant preuve de coopération, de faire comprendre à l’adulte qu’il en (re)demande.

Les termes d’adresse souvent employés sont pour le garçon : mmi, ou la forme qui appartient au langage enfantin mmimi « mon enfant », sidi et pour la fille yelli, lalla : ex. Kemmini a yelli            Toi ma fille

a taxeddact uzanzu,         Cosse de la clématite         

asmi ara timgured           Quand tu grandiras

a necred adrim s usaku     Nous exigerons des sacs d’argent

Keccini a mmemi            Toi mon fils   

A ddah n At Yanni           bijou des Beni yenni

Arrig-t deg fus leali           que je porte dans la belle main

Notons que dans la chanson intitulée cteddu-yi, IDIR combine dans la même strophe les deux appellatifs : a mmi (mon fils) et a yelli (ma fille).

Ces termes d’adresse mettent en évidence la nature de la relation interindividuelle des interactants. Le bébé procure non seulement du bonheur à la maman mais raffermit aussi son statut social au sein de sa belle-famille. La finalité de cette interaction est d’ordre social car, comme le dit R. Vion,[10] cette communication « ne concerne que les personnes en présence et que la gratification symbolique consiste à exister par l’autre et pour l’autre.» Sidi et lalla, habituellement utilisés pour désigner les personnes d’origine maraboutique, servent ici à ennoblir les bébés, c’est à dire à leur conférer des attributs valorisants.      

Le contenu linguistique de acteddu  confirme a bien des égards que l’allocutaire adressé est bien le bébé. Chaque début de strophe est amorcé par une  construction qui peut avoir l’une des formes suivantes :

Type1 : Pronom personnel libre : « Keccini ou kemmini » + appellatif (a mmi ou a yelli)

Type 2 : appellatif, (langage enfantin) « A mmemi » ou « a yelli » + appellatif « mmi » ou « yelli »

Type 3 : exclamatif (bonheur) « a lxir-iw » ou « a lxir-inu »

Type 4 : Verbe d’action1 « lehhu, suh, huri, yella, neggez, jelleb, ttuhu.., » + verbe d’action1 

Les strophes sont fréquemment des tercets ou des quatrains et les vers sont soit des heptasyllabes ou des décasyllabes.

 Le dispositif communicationnel dans lequel se déroule acteddu, présente donc toutes les caractéristiques de l’interaction.

Au plan pragmatique, acteddu renferme des actes de parole dans chacune des interventions qui ne correspondent pas obligatoirement aux vers contenus dans chacune des strophes.

Ces actes de parole appartiennent  aux exercitifs, aux promissifs et aux comportatifs selon la classification de Austin, ou aux assertifs, aux expressifs et aux déclarations selon celle de Searle.

Plus précisément, la maman saisit ses moments pour proférer des actes  louangeurs et complimenteurs.

Memmi  a win ihercen         Mon fils, le débrouillard

Memmi d ddheb iruccen      Mon fils, le doré

A win yifen akk° iqcicen     ô celui qui est le meilleur de tous les garçons

Alxir-iw mmi meqqer         Ô mon bonheur, mon fils a grandi

Yettef talwaht ad iger         il saisit son ardoise pour lire

Ces louanges et ces compliments sont accompagnés de prières, de vœux, de supplications, d’adjurations que nous désignons sous le générique de déprécation (i.e. bénédiction proférée contre quelqu’un) vs imprécation (i.e. malédiction proférée contre quelqu’un).

Ces prières s’adressent tantôt à Dieu tantôt à des saints connus ou locaux

 A Rebbi ffek-ed aqebli         Ö Dieu, fais que vent d’est souffle

A yelli jelleb jelleb, Repp°i ad fell-am ihareb Ô ma fille sauté, sauté, que Dieu te garde

A Rebbi eğğ-it I yemma-s                    Dieu préserve la à sa mère     

A nhellel Sidi Meemmer                     Nous porterons secours à Sidi Mamar

As izegzef laemer                               Qu’il lui prête longue vie

Les compliments qui sont autant physiques que moraux sont bien souvent exprimés sous forme de figures de style, principalement la comparaison dont le comparé est le bébé. Le  comparant, par contre, a les traits suivants :

humain : amsuwweq  « démarcheur »

Animé, animal : titbirt « colombe »

Inanimé, métal précieux :dheb, lfetta  « or, argent »

Inanimé, astres : aggur, ittij  « lune, soleil »

Inanimé, végétal : taxeddact uzenzu, lfakia  « cosse de clématite »

Inanimé, objet : lehrir werragen, adil,  « soie »

Inanimé, minéral : adfel   « neige »

En fait, à travers ce jeu de la « sauteuse », l’interaction mise en œuvre revêt un caractère particulier.  Plus concrètement, si a priori, les deux interactants sont l’adulte et le bébé, dans de nombreuses strophes, ces deux coénonciateurs prennent le statut d’un locuteur unique dont l’allocutaire commun serait Dieu. A ce moment, les actes de parole ne sont plus des actes louangeurs ou complimenteurs, ils relèvent plutôt de la déprécation (i.e. bénédiction proférée pour quelqu’un) ou de l’imprécation (i.e. malédiction proférée contre quelqu’un). Schématisés, les changements opérés pendant le déroulement de l’interaction s’établissent ainsi :

Interaction :

Modèle standard (circulation des actes de langage est à sens unique)

 

Conclusion

Les critères de typologisation des genres sont bien souvent hétérogènes et hétéroclites. Les critères auxquels nous avons eu recours pour caractériser Acteddu sont puisés de la pragmatique interactionniste[11].  Ces critères qui prennent en charge les dimensions interactive et pragmatique, restent à mettre en œuvre dans d’autres genres: azuzen « berceuse »,  adekker «  chant religieux »,... pour montrer leur pertinence. La grille de typologisation que nous proposons et qui reste à compléter

Serait :

Genre :

Interaction :

Locuteur (s) : âge, sexe, statut

allocutaire(s) :âge, sexe, statut

Finalité de l’interaction:

Circonstances :

Lieu :

Moment :

Actes de parole :

Types d’actes ;

Actes récurrents :

Bibliographie

Andre-Larochebouvy, D., La conversation quotidienne, Paris, Didier, Crédif, 1984, p.13

Austin, J.L., Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, trad. frç. par G. Lane, (1ere éd. 1962, How to do things with words, Oxford), 1970.

Bronckart, J.L., Activités langagières, textes et discours, Paris-Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1996.

Goffman, E., Les rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974, p.7

Kerbrat-Orecchioni, C., Les actes de langage dans le discours, théorie et fonctionnement, Paris, Nathan Université, 2001.

Searle, J. R., Les actes de langage, trad. frç. Paris, Hermann (1ère ed. 1969, Speech Acts, Cambridge, Cambridge University Press), 1972.

Vion, R., La communication verbale, analyse des interactions, Paris, Hachette, Supérieur, 1992, 2000, p.127

Virolle, M. « Chants à sauter pour les tous petits en Kabylie », in Littérature orale arabo-berbère, N°22-23.

Corpus

At Yanni

Chanson de Idir : Cteddu

Kker-d kker-d a mmi

Amgar icab dayen-nni

La yeqqar cteddu-yi cteddu-yi

Kker-d kker-d a yelli

Amgar icab dayen-nni

La yeqqar cteddu-yi cteddu-yi

Tamurt-nneg tettcekti

Xerben-as imeslayen

Mennag  kesbeg  igenni

Anida llan wid yettlalen

Ad herben fell-I

Ur ttkallen gef baba-nnsen

At Mendas

(pour les garçons)

Ferh-i ferh-i, lferh d llbda

Gur-I memmi ttawaract unebdu

Mi teqluqel tendu

Alamma s ddaw wezru

Yecca-tt mmi yeg ludu

Yecca-tt waerab yennegdu

(pour les filles)

jelleb tijellabin

ad kked nnig tebridin

tizewgi temelliwin

ad akk° tifed tizyiwin

a yelli jelleb jelleb

repp°I ad fell-am ihareb

a kem yemnee si lmusayeb

At eAbelmunen

a memmi a mmi aggur leid ma yilal

win wugur sukden lumma

at tefreh yemma-k taezizt ik yurwen

ay axxam-inu

gur-i miyyat xil

merra tthellisen

ugen-d abrid g-gigil

AT Yegger

Ttuh ttuya

A tassemt a tafesda

Ger tgerdin n wuqcic itella

Ad yif kra yettalalen

Ilindi asseggas-a

Ad as-d- qarren dadda


Notes

[1] Ait Ferroukh, F., « Chants » in Encyclopédie berbère, Paris, Edisud, 1993.

[2] Ibidem, op.cit.

[3] Virolle, M., « Chants à sauter pour les tous petits en Kabylie » in Littérature orale arabo-berbère, N°22-23

[4] Mokrani, O. et Sehaki, R. qui ont consacré à ce genre un mémoire de fin d’études en licence de langue et culture amazighes et dont le corpus a été recueilli aux At eebdelmunen.

Kessal, S. a recueilli un autre corpus dans la région d’At yeğğer. 

[5] Austin, J.L., Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, trad. frç. par G. Lane, (1ere éd. 1962, How to do things with words, Oxford) , 1970.

[6] Searle, J.R., Les actes de langage, trad. frç. Paris, Hermann (1ère ed. 1969, Speech Acts, Cambridge, Cambridge University Press), 1972.

[7] Goffman, E., Les rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974, p.7.

[8] Andre-Larochebouvy, D., La conversation quotidienne, Paris, Didier, Crédif, p.13

[9] Traduction littérale.

[10] Vion, R., La communication verbale, analyse des interactions, Paris, Hachette, Supérieur, 1992-2000, p.127

[11] Kerbrat-Orecchioni, C., Les actes de langage dans le discours, théorie et fonctionnement, Paris, Nathan Université, 2001.