Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N°15, Turath N°6, 2006, p. 151-153 | Texte intégral


 

 

Hadj MILIANI

 

 

 

Cette encyclopédie qui consacre quatre volumes aux musiques  rassemble dans ce second volume (le premier volume paru en 2003 était dédié aux musiques du XXème siècle) ce qui a trait aux savoirs musicaux à travers les paradigmes conceptuels, les domaines d’investigation et les disciplines analytiques. Les études solidement architecturées varient synthèses théoriques, esquisses historiques et cas pratiques (en tout cinquante entrées d’articles). L’ensemble est distribué en six parties qui vont des pédagogies musicales, en passant par le matériau musical jusqu’au métier de musicien.

L’ouvrage révèle ici et là l’ouverture des savoirs musicaux au monde comme cette première étude d’ethnomusicologie due à Alexandre John Ellis qui a analysé les échelles non harmoniques en 1885 ou encore la création par Carl Stumpf des premières archives de musique non occidentale à l’Institut psychologique de Berlin en 1902. L’intérêt pour les musiques populaires est balisé par des recherches des sources et des composantes et des investigations sur des aires culturelles diverses et variées. Sait-on que Bela Bartok et ses collaborateurs ont transcrit 3700 mélodies hongroises, 3500 roumaines, 3223 slovaques, 89 turques, 200 serbo-croates, ukrainiennes et bulgares réparties dans 9 ouvrages… ainsi qu’une dizaine de mélodies arabo-andalouses et de musiques traditionnelles recueillies à Biskra ? Dans cette démarche de collecte il faut également citer un des pionniers de l’ethnomusicologie Constantin Brailoiu qui a créé les Archives roumaines de folklore en 1929 et plus tard les Archives Internationales de musique populaire à Genève. Dans cette galerie de portraits de collecteurs des musiques du monde une place à part doit être faite à Frances Densmore qui a enregistré, transcrit et décrit la musique d’une vingtaine de tribus indiennes pendant cinquante ans (15 volumes publiés entre 1917 et 1957).

Dans son texte introductif, le coordonnateur de cette compilation érudite et savante, Jean-Jacques Nattiez insiste avec beaucoup de conviction sur les risques du réductionnisme en matière de savoir musical. Il démontre à travers maints exemples que le musical est avant tout une construction culturelle. Certaines sociétés par exemple n’ont pas de terme pour désigner la musique, ce qui ne les empêche pas pour autant d’en faire. Evidemment la question des origines est toujours aussi disputée au plan scientifique. Elle trouverait sa genèse dans le corps pour André Leroi-Gourhan, alors qu’André Schaeffner pose l’hypothèse que ce sont les sonnailles attachées aux jambes des peuples dits ‘primitifs’ qui fondent cette expérience esthétique.

Pour sa part, Jean-Jacques Nattiez propose de définir la musique comme : « (…) du sonore produit et organisé par une culture. Ce sonore est porteur de connotations sémantiques et affectives, mais sa syntaxe n’est pas organisée, comme dans le langage, au niveau d’unités liées à des significations lexicales, mais au niveau d’unités minimales et discrètes, ce que l’on appelle le plus souvent les notes, plus techniquement les unités scalaires, ou, dans le cas spécifique des musiques électroacoustiques, les objets sonores. » (p.24) Pour Nattiez, la perspective de l’analyse musicologique incite à la prudence et peut, parfois, aboutir à des découvertes intrigantes. Ainsi, la prestation des commissaires-priseurs américains dont des chercheurs ont pu donner une description musicologique inattendue.

Parmi les dizaines de thèmes et d’angles d’approche, nous retenons la mise au point de Richard Middleton sur les recherches autour des musiques populaires. Après avoir rappelé la condamnation sans appel d’Adorno à propos de la culture de masse, il note le retard pris par les musicologues pour étudier ce champ d’expression musicale. Certes, au départ, l’intérêt était circonscrit aux analyses sociologiques des institutions culturelles (Hirsch, Peterson, Garofalo, Frith, Negus) favorisé en Angleterre au début des années 70 par l’émergence du courant des ‘Cultural Studies’ à Birminghan, puis peu à peu l’intérêt s’est déplacé aux pratiques et aux différents genres de musiques populaires dans l’univers citadin et industriel en particulier. C’est, évidemment le rock qui va connaître l’essentiel des investigations avec des conceptions et des perspectives d’analyse qui vont varier rapidement. Il s’agit en particulier d’approches fondées sur la notion d’hégémonie avec une forte intellectualisation du trivial et celles qui sont centrées sur la notion de culture de pairs.

La question de l’authenticité sera l’un des paradigmes centraux des définitions qui postulent que ces musiques sont fondées sur le risque et la liberté renvoyant eux-mêmes à une communauté idéale (Marcus). Mais ce sont les théories des sous-cultures qui vont faire le succès des études sur les phénomènes musicaux populaires de jeunes. Les analyses révèlent que les styles musicaux se développent comme formes de négociation sur des territoires culturels en constante mutation. Cela ne conduit pas à renouer avec une forme de déterminisme sociologique, puisque certaines thèses (Sarah Thorton) montrent que les sous-cultures se construisent par les médias et non en dépit d’eux. Même si les contextes socioculturels dans lesquels ces musiques sont écoutées restent effectivement opératoires (en particulier par la valorisation des identités locales).

Les savoirs musicaux déclinés dans cette encyclopédie se déploient en de multiples chemins de traverse. Ils offrent de surcroît aux spécialistes de véritables questionnements et balisent pour le profane, dans un langage des plus accessibles, les territoires multidimensionnels des théories et des connaissances produites autour et dans la musique.