Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N°15, Turath N°6, 2006, p. 117-124 | Texte intégral


 

 

Fatmi SAAD-EDDINE

 

Introduction 

Phénomène urbain à part entière, le graffiti semble revenir en force sur les murs des différents quartiers et communes d’Oran. Ainsi, ces supports médiatiques gratuits se voient submergés par des tags ou graffiti allant de la simple déclaration d’amour au refus d’expropriation terrienne. Cette forme d’expression qui prend les formes de l’écrit et de l’image parfois peinturlurés fait désormais partie du décor. En effet, les différentes périodes électorales, qui ont ponctué les dix dernières années en Algérie, ont vu l’apparition des différents sigles de partis politiques « bombés » sur les murs de la ville à coups de cannettes d’aérosol. L’appel au vote ne passe donc pas seulement par les mass médias. L’expression par l’intermédiaire des murs se trouve investie par les partisans des candidats qui ont transformé les façades de la ville en de vastes panneaux publicitaires.

Nous avons procédé à la prise d’une trentaine de photos de ces compositions graphiques. Le phénomène n’a pas encore atteint une ampleur importante. Néanmoins, nous avons retenu un échantillon de 8 photos exprimant diverses prises de position de la part des auteurs de graffiti appelés communément graffiteurs ou familièrement « tagueurs ».

Les photos seront accompagnées de commentaires afin de mettre la lumière sur toutes les conditions et motivations ayant poussé les graffiteurs à choisir le support approprié afin d’exprimer individuel­lement ou collectivement le ras-le bol, idées partisanes ou sentiments humains.

Afin d’éviter toute confusion sur l’emploi des mots tag et graffiti, signalons d’une part que le mot graffiti est d’origine italienne, ce mot provient du grec « graphein » qui désigne le fait d’écrire ou dessiner. Un « graffite » est une inscription sur un monument ancien. Au pluriel, ce mot devient « graffiti » ou « graffitis ». D’autre part, le mot « tag » est un anglicisme défini, dans le dictionnaire Hachette/ Oxford, comme suit :

1- (graffiti) a piece of graffiti; des tags graffiti;

2- (activité) writing ou spraying graffiti.

1- La contestation sociale à travers le graffiti :

Photo 1

 

 

 Photo 2

Photo n°3

 

Les murs des artères principales semblent bien s’accommoder aux actes contestataires des citoyens graffiteurs désirant se faire entendre des médias et des autorités locales. Ces photos illustrent bien le refus marqué des habitants de Douar Belgaid de voir leur village abriter un parc communal érigé par la commune d’Oran. Les citoyens relayés par les graffiteurs ont donc choisi les murs d’entrée de leur commune (murs d’enceinte d’une école) pour exprimer leur position vis-à-vis de la décision prise sans leur consentement.

En effet, la première photo représente un mur badigeonné en blanc pour masquer un éventuel graffiti. Une revendication sitôt supprimée par les autorités locales. Les graffiteurs sont revenus à la charge pour afficher leur mécontentement en bombant en lettres majuscules et en couleur rouge l’inscription suivante : « Non au parc poubelle ».

Sur ce point Alain Touraine dénote que : « c’est dans la vie urbaine que se constate le passage de mouvements sociaux à des luttes particulières. Les nombreuses études sur les luttes urbaines contemporaines montrent qu’il s’agit le plus souvent d’actions limitées, dirigées contre des propriétaires ou des autorités administratives pour obtenir de meilleures conditions… »[1]

La deuxième inscription (sur la deuxième photo) a choisi le registre dramatique pour scander la phrase suivante sur les murs de l’autre côté de la rue : « Respectez nos morts ».

L’insulte est nominative pour l’occasion sur la troisième photo : « Saïd la Honte » responsable local, ou encore : « Elus APC nuls » en direction des représentants du peuple qui ont failli à leur mission. La transcription « Où sont vos promesses » achève le cortège d’insultes « correctes » visant davantage à faire réfléchir au lieu d’atteindre l’intégrité des personnes désignées.

Dans son ouvrage sur ce phénomène, Denyse Bilodeau constate que : « les graffitis, quel que soit leur lieu d’élection, incarnent une manifestation collective s’inscrivant dans un phénomène contestataire global. »[2]
 

2. La campagne électorale à travers le graffiti :

Photo n°1 

 

Photo n°2

 

Les dernières présidentielles ont transformé les murs d’Oran en un lieu de défoulement sans restrictions apparentes. Cet état de fait n’a pas épargné les murs de l’institut des langues étrangères sis à Maraval et l’école faisant face de l’autre côté de la rue. Que ce soit en langue française ou arabe, les partisans de Bouteflika et de Benflis se sont affrontés par murs interposés. On peut donc lire sur la première photo (traduction) : « Bouteflika mon choix », « Benflis indésirable ». Les partisans de l’autre candidat ont riposté en transcrivant la phrase suivante : « Benflis= justice espoir pour les jeunes ».

3. La déclaration d’amour à travers le graffiti :

 

 

Ces photos prises à la sortie d’Oran en allant vers la commune de Bir El Djir et en longeant le futur chantier de l’EPLF laissent voir deux et même déclaration d’amour peinte en noir et bleu. Cette manifestation individuelle d’amour s’est faite en langue française. Nous pouvons lire sur le premier panneau : « je pense à toi depuis le 13/04/2003, je t’aime ». Par ailleurs, et sur les quatre panneaux d’en face, le même auteur a écrit en petits caractères : « Tu es tout pour moi bébé, je t’aime trop mon coeur » et en gros caractères : « Tu es tout pour moi bébé ». Le fond blanc de ces panneaux a été de grande utilité pour le graffiteur. Le choix de l’emplacement n’est sans doute pas fortuit puisque ce lieu est à l’endroit d’un rond-point qui mène vers le super-marché « Açyl » ainsi que vers la commune périphérique de Fernand-ville, et qui voit le passage de centaines de voitures et de bus par jour.

Nous pouvons avancer que le bombage de ces phrases est clairement visible, laissant donc présumer que l’auteur connaît le trajet habituel de la fille en inscrivant ses phrases au sens de l’aller et du retour. Notons enfin que l’absence de fautes dans les phrases révèle un niveau appréciable en matière de langue française.

4- L’interdiction à travers le graffiti :

D’autres ont opté pour l’insulte écrite pour arriver à leurs fins. L’offense semble donc devenir le meilleur moyen pour ce graffiteur afin de dissuader les pollueurs habitués à jeter les détritus près de l’artère principale d’Es-Senia douar. La flèche a aussi été de mise pour indiquer le lieu à éviter.

Nous pouvons conclure que les graffiteurs ont contourné l’acte de vandalisme qu’est le graffiti. Ils n’ont pas voulu faire subir à leurs transcriptions les critères esthétiques, mais de marquer surtout la sensibilité des gens en dénonçant une injustice, promouvoir un candidat, déclarer sa flamme, ou tout simplement faire respecter la propreté d’un lieu même si l’acte en tant que tel peut être considéré comme un acte répréhensible par la loi. Denyse Bilodeau remarque que : « ce n’est sans doute pas l’aspect factuel qui intéresse les producteurs et récepteurs (de graffitis) mais un certain processus de réflexion sur le fait. »[3]

Somme toute, les murs se voient dotés d’attributs en devenant des supports à l’expression populaire comme le signale Pascale Faure : « la puissance symbolique du lieu réside dans le fait qu’il prête son espace à la reproduction d’une identité collective. »[4]


Notes

[1] Touraine, Alain, Le retour de l’acteur, Paris, Fayard, 1984, 110.

[2] Denyse, Bilodeau, Les murs de la ville, Édition Liber, 1996, 8.

[3] Ibid., 8.

[4] Faure, Pascale, Un quartier de Montpellier : Plan Cabanes. Etude ethnologique, Paris, l’Harmattan, 1998, p. 15.