Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N°15, Turath N°6, 2006, p. 107-113 | Texte intégral


 

 

 

El-Boudali SAFIR

 

 

Tlemcen, aux dernières années de l’occupation turque. De son prestigieux passé de capitale, elle n’a pas conservé seulement la multitude de ses minarets blancs ou roses, tout claironnants d’appels à la prière, ou de ses mosquées et de ses oratoires où flottent, dans l’ombre et le silence, des odeurs entêtantes de benjoin.

Au pied de l’Acropole de Sidi-Boumédiène, dans les dédales capricieux de ses ruelles et de ses « derbs », à l’intérieur de ses fraîches maisons aux portes basses, la vie continue presque autant qu’autrefois raffinée et pensive. Et rien au monde, en vérité, n’aurait pu détruire le charme incomparable de la Cité, et qui vient tout à la fois de ce cadre de collines plantureuses et bourdonnantes de sources, de ces jardins ombragés d’oliviers d’où parlent d’augustes ombres, de cet air vif et parfumé, qui semblent souffler d’Andalousie et qui vous met dans l’âme je ne sais quels vertiges !

 Là, comme disait Baudelaire : « les parfums, les couleurs et les sons, se répondent ». L’atmosphère est toute vibrante de musique et de chants. Des violons et des « rebabs » pleurent, des luths ou des cithares égrènent de cristallins accords, des flûtes racontent lentement les douces peines des cœurs. Des voix s’élèvent avec, dans leurs modulations, je ne sais quel accent de nostalgie. C’est comme l’écho des heures inoubliables de Grenade, avec tout le regret des joies et des gloires perdues.

Dès que l’été arrive, c’est une recrudescence de ses nuits pleines d’harmonie. Un mariage, un baptême, une fête à Sidi Bou Médiène, parfois une simple réunion d’amis, sont les prétextes renouvelés de ces soirées. Jusqu’à l’aube, au rythme lent des musiques andalouses, des chanteurs écoutés évoquent le charme fugitif des printemps, des aurores, des amours. Des quaçidas nombreuses ajoutent, au défilé un peu monotone des mélodies anciennes, la variété de leurs thèmes et leur chaude saveur du terroir. Les Tlemcéniens, tous connaisseurs, suivent avec ravissement ces concerts. Gharnata ou haouzi, andalous ou algériens, ces chants sont l’harmonieuse expression de leur âme. Ils les aiment et ils aiment ceux qui les font entendre.

Cependant, parmi tous ces derniers, il en est un qu’ils préfèrent : Boumédiène Ben Sahla. Est-il jeune ? Est-il beau ? Peut-être ! En tous les cas, dans son regard rêveur, il porte toutes les séductions. Ses chants prennent des accents de douceur inconnue et sa voix elle-même ne manque pas de trembler à la caresse étrange de certaines paroles mélodieuses. C’est qu’il adore son art et sait communiquer aux autres ses émotions et ses ivresses. Très sensible, imaginatif, audacieux, il est doué, en outre, d’une mémoire étonnante. Aussi possède-t-il un répertoire vaste. Mais il a comme une espèce de prédilection pour le haouzi et la quaçida maghrébine. Comme il sait détailler les poèmes amoureux d’un cheikh El Alamy ou d’un Ben Amsaïb ! Comme il fait s’envoler avec grâce leurs strophes nonchalantes ! Comme il sait leur prêter un caractère tout personnel et de sincérité touchante ! Et quelle famille négligera de l’enrôler, pour réjouir les convives, à l’occasion de quelques événements heureux ? Il s’introduit partout. Et, pendant qu’il étale devant les hommes assemblés dans le patio, les riches collections de ses trésors poétiques, les femmes, là-haut, sur les terrasses, écoutent avec ferveur. Dans l’air frais du soir tout rempli de musique et parfumé de musc et de jasmin, plus d’un cœur frémit à la caresse de cette voix prenante. Alors, qu’il arrive, par hasard, au chanteur inspiré de lever ses yeux vers le ciel, que son regard croise, dans la demi-clarté des lampes à huile, un doux regard de femme qui tombe avec tendresse, et le charme s’accomplit.

C’en est fait alors et pour longtemps de la tranquillité du cœur de Ben Sahla. Il aime et fera tout pour rencontrer l’objet de sa passion et s’introduire auprès d’elle…

C’est comme cela du moins que j’imagine la naissance de ses multiples aventures ; car il est un homme à bonnes fortunes. Au jeu dangereux de l’amour, il s’adonne de toute son âme fervente et triste. Mais il n’y met aucun machiavélisme. Ce conquérant est, au fond, un éternel conquis. Peut-être cherche-t-il un idéal, comme Don Juan, impossible à atteindre. Mais Don Juan n’était pas un poète. Ben Sahla chante ses amours et glorifie celles qu’il rencontre, avec toute la flamme et toute l’ardeur dont il est capable, mais pas toujours avec toute la discrétion voulue. Un beau jour, il s’amuse à dresser, en quelques strophes célèbres, le singulier répertoire de ses bonnes fortunes. Il s’adresse au messager d’amour de presque tous les poètes d’Islam, le « mâle pigeon aux ailes bleues », et il lui dit : « Va à Tlemcen, parcours-la de quartier en quartier, et tâche de t’arrêter à telle ou telle demeure pour porter mon salut à Fatma, à Zohra, à Rabia, à la blonde, à la brune, à la châtaine, à la rousse… ». Il cite ainsi trente beautés, qu’il adore toutes avec une égale chaleur et avec qui, déjà, il a vidé la coupe des joies et des amertumes amoureuses.

Ailleurs, il raconte, avec émotion, la visite que lui firent d’autres dames tlemcéniennes dont il ne livre pas les noms. C’est avec une satisfaction dépourvue de fatuité qu’il nous rapporte leurs propos, mais quand elles repartent après leur courte visite, il reste tout meurtri de regret et de désolation et il s’écrit, dans un touchant leitmotiv :

« Les gazelles blanches m’ont rendu visite hier soir

« O les gazelles blanches ! »

Mais ce n’est pas impunément qu’on cueille les roses aux bords épineux du chemin. Les murmures s’élèvent contre le séducteur irrésistible, et le poème répertoire de ses conquêtes soulève l’indignation de toute la ville. Une pétition est adressée au Bey d’Oran par les maris jaloux et par les bourgeois offusqués. Ce dernier se fâche et prend une décision terrible : le poète est transféré à Oran et enfermé dans un cachot pour y évoquer à son aise les délices de ses passions papillonnantes…La nouvelle fait du bruit. Elle pénètre jusqu’à l’intérieur des harems de la capitale où l’étrange prestige de Ben Sahla n’était pas ignoré. La favorite du Bey, la généreuse Badra, intervient auprès du maître en faveur du poète. Ce que femme veut…Ben Sahla est alors libéré. La dure épreuve qu’il vient de subir l’a un peu dégrisé. Assagi, il ne veut pas du moins partir sans donner à sa libératrice le précieux gage de sa reconnaissance. Poète, c’est en vers, c’est en strophes qu’il veut payer, en retour des bienfaits rendus. Et c’est sans doute un paiement inégalable. Ronsard le savait bien qui le disait à sa Cassandre, et Corneille, vieilli, le répétait à la dédaigneuse beauté que ses vers ont rendu immortelle :

« On ne vous croira belle,

« Qu’autant que je l’aurai dit. »

 Ben Sahla transmet donc aux générations futures le nom et le prestige de Badra, « la blonde aux yeux noirs et rêveurs ». Seulement, l’inévitable va s’accomplir. Comme mu par la force invincible d’une habitude et d’un tempérament, il a vite fait de glisser du madrigal galant à la déclaration éperdue :

« Je suis fou d’amour, pour la beauté à la tresse délicate »,

S’écrit-il. Et il ajoute :

« Mon cœur est entièrement préoccupé par sa pensée.

« Le sommeil ne me visite plus, et son feu,

« Dans mes entrailles brûle, avec quelle cruelle ardeur ! »

Si la chose est cocasse, le jeu est dangereux. Je ne sais si le Bey apprit jamais cette tentative de séduction insolente ! En quel noir cachot aurait-il fait jeter l’audacieux Ben Sahla, pour le reste de ses jours. Quant à Badra, elle ne peut qu’être flattée par cet amour de poète enflammé, comme toute femme qui sait qu’elle est jolie  et à qui on le dit.

Mais, certes, tout cela, va apparaître dans la vie du poète comme légères passades et juvéniles folies. Au-dessus des dangers effrontément risqués, des aventures imprudentes, des déceptions et des amertumes douloureuses, quelque chose semble planer. « Peut-être un grand amour ! Peut-être un grand malheur ! Ou bien tous les deux à la fois », dirait Musset.

Car ce dernier, également, multipliait ses strophes et ses baisers à l’adresse de « Ninon, la rose blanche », ou de la « lionne de Barcelonne, Andalouse au teint bruni », puis un jour, au retour d’un voyage qui promettait pourtant toutes les ivresses, il s’en revint l’âme brisée et le cœur tout pantelant parce que blessé d’amour.

Ainsi de Ben Sahla. Il va vivre maintenant sa grande passion et éprouver sa grande et sainte douleur. C’est un jeudi. En cette vallée presque mystique où dort Sidi El Haloui, les verdures ont plus d’éclat, et les parfums sont plus vivaces. L’air est bourdonnant d’abeilles. Dans la gloire de sa toilette blanche, au milieu des you-you de femmes qui l’entourent, une jeune mariée avance, conduite vers son époux. C’est Fatma. A travers ses voiles, Ben Sahla, que ses pas vagabonds ou une sombre fatalité ont amené sur la route, devine une étrange et supérieure beauté. Il est pris de vertige, il chancelle d’amour. Il s’enquiert de la belle mariée des Beni-Djemla, la voit, apprend que c’est une dame à la vertu solide, et déjà, regrette sa promenade et sa rencontre.

« Ce jeudi, que suis-je allé donc faire ? » se demande-t-il. Et il s’adonne au plaisir mélancolique et vain d’énumérer les traits qui ont frappé sa vue. « Les yeux d’un noir soudanais », les « joues de rose et de fleur d’oranger », le « cou droit d’ivoire et de cristal », tout cela ne vaut-il pas « cent captives blanches d’Europe », « cent esclaves noires d’Afrique », toutes les « richesses d’Orient, tous les trésors des Ottomans ? ».

Il se demande alors quelle sera sa ruse, et où est son salut. Follement épris, il rêve avec une douloureuse humilité d’être le serviteur de sa bien-aimée.

Découragé, il s’en prend à ses pieds qui l’ont conduit, à ses yeux qui ont regardé. Sa vie est devenue amère comme la sève fraîche du laurier-rose, et, il ne se trouve pas un taleb capable de le guérir. Si Fatma voulait, car seule Fatma pourrait. Mais c’est en vain qu’il implore : « Soigne-moi et je guérirai ». Elle demeure, gentiment, inflexible.

 Il multiplie les messages et les prières. C’est l’oiseau d’amour qui part, prompt à l’envol, et ne rapporte que refus. C’est décidé. A « l’austère devoir, pieusement fidèle », Fatma comprend la peine de son soupirant, mais elle veut rester vertueuse.

Alors, le poète sent son isolement. Il a recours à Dieu, dispensateur de baume et d’oubli réparateur. Hélas ! resté seul dans le lieu plein d’un tenace souvenir, il a la sensation que, peu à peu, la nuit tombe sur son âme comme elle tombera sur sa vie. Du moins, un messager ne viendra-t-il pas lui parler d’Elle ?

Espoir vain, prière superflue !

Fatma quitte Tlemcen. Dans son exil en pleine cité, le poète demeure inconsolable. Tous ses espoirs sont brisés et ses illusions mortes. Alors, s’exhale de sa poitrine ce chant, l’un des plus beaux, et que les connaisseurs ne peuvent écouter sans larmes. Il cherche, il implore.

« Seigneur, qui donc interrogera les passants pour me dire où se trouve la maîtresse aux yeux noirs. »

Seulement, rien ne répond, pas même l’écho. Découragé définitivement, le séducteur vaincu ne peut que rendre un hommage chevaleresque à la vertu irréductible de la plus belle mariée qui soit. Et il termine sa triste lamentation par cette image désespérée :

« O toi, pareille, en ton austère indifférence, au palmier élancé

« Qui s’élève avec orgueil dans une contrée battue des vents

« Mon destin est-il donc de passer toute ma vie à ton ombre

« Soupirant et déchirant le ciel des cris de ma folle passion

« Alors que tes fruits, impitoyablement demeurent inaccessibles

« A cause de ton invincible hauteur ?

« Qui viendra consoler mon pauvre cœur impatient ?

« Guéris-le donc, uniquement de ton remède !

Un grand amour…Un grand malheur !

Il les éprouve lui aussi, tous les deux.

 Car il a trop aimé, trop souffert, trop pleuré. On connaît la plainte alanguie de Chimène :

« Pleurez, pleurez mes yeux et fondez-vous en eau. »

 L’image, quelque peu fade du poète du Cid, devient soudain, pour le troubadour désolé des fêtes tlemcéniennes, une vérité tragique. Il perd la vue à force de larmes, comme s’il était écrit que ses yeux clairs, aux regards autrefois brillants de convoitise, se fermeraient sur la vision inoubliable qui symbolise le plus éperdu, le plus brûlant, le plus fidèle, le plus désespéré des amours…

 Infortuné, douloureux, admirable Boumédiène Ben Sahla. Il n’y a donc plus pour toi ni de nuits, ni d’aurores, de tableaux coloriés, d’œillades malicieuses, de doux regards enveloppants sous les longs cils noirs. Que vas-tu faire ?

 Il ne blasphème point, ne maudit point. Avec sagesse, avec résignation, il se tourne vers Dieu. Désormais, il passera le restant de ses jours à l’ombre de cette mosquée d’El-Haloui remplie de souvenirs. Mais, malgré leur hantise, il est tout à ses prières et à ses dévotions. Les bruits lointains d’un monde désormais disparu pour lui, viennent expier sous les hauts plafonds de cèdres séculaires. Des voix impérieuses les dominent, les étouffent. Comme si elles se détachaient des murs blancs où les emprisonnent les arabesques, les « ayats » sacrées, les paroles du divin Coran, se répandent dans l’air chargé d’encens et font un pieux murmure. Elles disent avec simplicité la grandeur et la gloire d’Allah, la fragilité du monde et de ses biens, la vanité des plaisirs et des jouissances terrestres, la beauté et le bonheur durable d’une existence vouée avec humilité à Celui qui, là-haut, tout seul, console, pardonne, efface.

Enfin, à la nuit de la cécité, s’ajoute la nuit de la tombe. Sous les cyprès de Sidi Senouci, le poète Boumédiène Ben Sahla repose, anonyme, dans la paix éternelle du Seigneur. Sans doute, avant de s’en aller, a-t-il tenu à évoquer, après la chahada, le souvenir impérissable de son si bel amour. A ce moment suprême, plus légitimement et plus sincèrement peut-être que Musset, il aurait pu crier :

« J’enfouis ce trésor dans mon âme immortelle et je l’emporte à Dieu. »