Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Cahier du Crasc, N°15, Turath N°6, 2006, p. 89-92 | Texte intégral


 

 

 

Ahmed TAHAR

 

 

Au moment où Bengennûn s’adonna à la poésie, la ville de Mascara était administrée par le bey Mûħammad Elkbîr, futur vainqueur des Espagnols à Oran. Ce prince avait attiré par l’éclat relatif de sa cour, beaucoup de familles turques et coulouglies des autres régions de la Régence. Les fêtes fréquentes qu’il donna contribuèrent à instaurer quelques habitudes mondaines qui ne tardèrent pas à être adoptées par les Arabes eux-mêmes. Dans ce monde aristocratique rongé par le désoeuvrement, la vie de l’esprit y était encore possible. Hommes et femmes se passionnaient pour la poésie vulgaire. Ce fut tout profit pour Bengennûn qui promena sa muse dans tous les milieux. Recherché des grands, notre poète n’était pas banni de la société de l’élite cultivée. De son commerce avec elle, il acquit quelques connaissances juridiques qui, pour être superficielles, ne servirent pas moins son art et son prestige. Un érudit éminent de l’époque, Muħammad Abû Râs[1] l’honorait de son amitié. Ce lettré distingué ne dédaignait pas la compagnie de ce rimeur de vers à l’usage du vulgaire. Bien mieux, il le considérait comme un réel homme de valeur.

Un autre personnage non moins imposant par son origine, el ħâğ Lekħal Bûfaŗma[2], lui témoignait beaucoup d’affection. C’est à lui qu’il dut, nous l’avons déjà dit, son office de mŏqaddem.

Mais poète, il était naturellement porté à frayer avec les gens de sa condition. De ce monde, il connut Mûħammed Weld εalî Mrîn, poète en langue relâchée d’un certain talent. Une étroite amitié le liait aussi aux frères Ben Żaļļâl : Elħâğ Aħmed et surtout Mûħammad _ le Sî Mûħammad du poème VI _ qu’il arracha à ses études de droit pour l’enrôler sous sa bannière. Bengennûn était le chef incontesté de cette brigade de poètes. Ils étaient tous, à des degrés divers, ses admirateurs et ses disciples dociles. Un seul, Weld εûda, après l’avoir reconnu pour maître, déserta ses rangs pour se rallier à ses adversaires. Ce transfuge paya cher son audace. Bengennûn, offensé, lui consacra quelques mordantes satires qui lui firent regretter amèrement sa défection.

Bengennûn en sa qualité de chef d’école devait réprimer toute velléité d’indiscipline intérieure, soutenir des joutes poétiques contre les poètes des régions voisines. Il reçut, dit-on, une fois, à Mascara, le beau-frère du bey d’Oran et précepteur de ses enfants, Sî El εarbi, homme distingué mais poète médiocre. Par déférence pour le bey, il ne répondit pas à son défi et, par complaisance, imposa même le silence à ses disciples. On crut, un moment, la renommée du poète de la Râšdiyya[3] à jamais compromise. Le succès était acquis à Sî El εarbi, sans coup férir, lorsqu’une imprudence de sa part remit tout en question. Avant de partir, il laissa échapper ce malheureux hémistiche : « Je suis, dans la lutte, semblable au faucon de noble race »[4]. Cet orgueil immodéré fit sortir Bengennûn de sa réserve et la réplique partit comme un réflexe de l’amour-propre froissé. « Plus d’un aigle, lui dit-il _dans une épître adressée au Bey_ a été abîmé par une branche et a péri, son cœur est sorti de son dos entre ses ailes »[5]. Il lui cite également le cas de la citadelle du Merğâğû, qui malgré ses pièces d’artillerie et sa garnison, malgré sa hauteur qui l’élevait au-dessus des autres forteresses _et la rendait visible de Gerşîf, fut détruite par les tyrans[6]. « C’est une folie, ajouta-t-il, de la part de Sî El εarbi, que de provoquer les gens. Il m’a pris pour un esclave et s’est attribué le titre de « palahwân » »[7]. La fin de cette pièce perd un peu de la violence de l’attaque. Le poète croit de son devoir de donner des conseils à ce noble personnage[8]. Le bey remit l’épître à son beau-frère, qui trop pénétré de sa valeur, ne voulut pas reconnaître la supériorité de son rival. Celui-ci se déplaça alors à Oran où il eut peu de peine à le confondre.

Le plus dur épisode de la vie de Bengennûn fut sa lutte contre les poètes de Mazouna. Vieille ville arabe, siège d’université, elle rayonnait de gloire à travers l’Algérie. On y étudiait la jurisprudence et la littérature. Elle devint, surtout depuis le XVIIè siècle, le Parnasse de la poésie populaire, la εokâđ algérienne des temps modernes. Elle conserva cette célébrité jusqu’à ces derniers temps grâce aux poètes de génie qu’elle ne cessa de produire à chaque siècle. A l’époque où Bengennûn se mit à la poésie, l’académie de Mazouna était toute puissante et ses jugements sans appel. Pour être reconnu, tout nouveau poète était tenu de soumettre ses compositions à son appréciation. A la fin du XVIIIè siècle, elle était présidée par le grand « fşîħ » Belεabbes. Bengennûn ne voulut pas, d’abord, reconnaître l’autorité de cet aréopage. Il trônait dans sa ville natale, et cette suprématie limitée suffisait à son ambition. Mais Mazouna, jalouse de ses prérogatives, le provoqua chez lui. Elle lui délégua notamment le poète Bensâεûda des Wlâd el εabbes (vallée du Chélif) qui vint à Mascara, à l’intention de le confondre. Le duel porta sur les énigmes. Notre poète se révéla plus habile dans ce jeu de l’esprit et son hôte s’en retourna, penaud.

Pour mettre fin à ces défis continuels, Bengennûn se décida à présenter ses compositions à cette académie. Sur 124 poèmes qu’il récita devant elle, elle en admit cinq et rejeta 119, dans lesquels, elle prétendit relever de nombreuses imperfections.    

Cette sévérité à l’égard d’un poète à la réputation déjà faite, avait la valeur d’un affront. Ce fut l’unique visite qu’il fit à l’inhospitalière Mazouna.

Au déclin de sa vie, il connut le célèbre poète de Mercier-Lacombe, Mosţfa Ben Brâhîm, étoile de la nouvelle génération.  Disciple généreux, il secourut à maintes reprises son maître, à ses moments de gêne. Il lui manifestait, ainsi, son admiration, matériellement, en attendant de consacrer, plus tard, sa renommée par la place d’honneur qu’il lui réserve dans son poème du « Ramier ». « Bengennûn, y dit-il, qui habite Mascara est une mer (de poésie) débordant sur les poètes de toutes les régions »[9].

Le jugement élogieux du chantre du Tessala[10], tout en affirmant la valeur réelle de notre poète nous donne une idée du respect dont l’entourait ses confrères.


Notes

[1] Mohammed Abû Râs en-Naşŗî de Mascara, né en 1751, mort en 1822. Orphelin de bonne heure, il ne se mit à l’étude que très tard. Il apprit le droit et la littérature. Ayant acquis des connaissances suffisantes pour pouvoir enseigner, il ouvrit un cours de jurisprudence à Mascara qui lui attira des auditeurs, dit-on, de tous les coins de la Régence d’Alger. A son retour du pèlerinage qu’il effectua aux lieux saints de l’Islam en l’année 1790, il assura les fonctions de Cadi. Trop bon juriste, pour être bon poète, il se distingua surtout dans la science des généalogies. Ses ouvrages historiques remarquables par l’érudition manquent de méthode. Parmi ses œuvres connues citons : «عجائب الأسفار » : « Les voyages extraordinaires » traduits par M.Arnaud et son poème « Les vêtements de soie » sur la prise d’Oran par le bey Mohammed el Kbîr (الحلل السّندسية)  traduit par le Général C.Faure Biguet (Alger, 1903). Voir Notice sur le Cheikh Mohammed Abû Râs en-Naşŗî de Mascara par le Gal C.Faure Biguet ; Cl.Huart : Littérature arabe, Paris, 1823, p.423.

[2] voir plus haut p.4.

[3] Surnom donné à Mascara emprunté aux Beni-Râched qui s’étaient établis sur son territoire au XIVè s. de l’ère chrétienne. Voir Guin : Le collier de pierres précieuses, etc.loc.cit.pp.245-246.

[4] أنا في المشالية حرّ البيزان

[5] كذا من عڨاب فسّدوا عود استوعر * و خرج ڨلبُه من الڨفا بين الجنحان

[6] و مرجاجو كان بالمدافع و العسكر*و تايڨ فوڨ البراج من ڨرسيف يبان

و هدّوه التاغيين و ولّى كاف حجر*..................................

[7] Palahwân, mot d’origine turc qui veut dire : champion, grand ; voici le vers : ما اهبل سي العربي على الشّوم يدور*حسبني كنجي و هو ﭙلهوان

[8] آودّي راني نوريك ماني نهجيك *..........................

[9] ابن ڨـّنـون اليّ بعشرتُه معَسكَر*فايض بحرُه على شيوخةْ كل اوطان

[10] Surnom du poète Moşţfâ Ben Bŗâhîm.