Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Cahier du Crasc, N°15, Turath N°6, 2006, p. 67-68 | Texte intégral


 

 

 

 Mohammed BELHALFAOUI

 

 

Le 26 juin 1969, l'auteur de ce travail soutenait devant la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Paris, une thèse de doctorat de Troisième Cycle intitulée: "Recherches sur une poésie d'expression arabe dialectale maghrébine".

Monsieur le Professeur Gérard Troupeau, membre du Jury, voulut bien souligner que déjà une véritable thèse[1] était présentée par le candidat. Nous affirmions alors qu'il existe une poésie maghrébine « d'expression arabe dialectale, dont les productions sont innombrables, dont beaucoup de chefs-d’oeuvre le disputent aux meilleurs poèmes d'expression classique ; que ces chefs-d'oeuvre sont le plus souvent méconnus, ou quasiment ignorés, et ce, à cause du mépris des lettrés (ou semi lettrés) arabes eux-mêmes— mépris pour tout ce qui n'est pas écrit dans la langue purement classique— ; qu'enfin cette poésie d'expression populaire était fréquemment écrite dans une langue... restée curieusement très proche de la langue classique, jusqu'à ne point s'en distinguer parfois, mais dont de nombreuses originalités, fruits d'une évolution naturelle, font d'elle une vraie langue sui generis, et qui s'est en particulier illustrée par cette merveilleuse littérature poétique dont l'Afrique du Nord possède un nombre incalculable de chefs-d'œuvre : d'expression arabe dialectale, de facture classique »[2]. Et plus loin: « Leur expression, tout en restant populaire et courante, est riche de bien des tournures, qui sont souvent les mêmes que leurs correspondantes classiques, sans que nous perdions de vue les différences notables dans la morphologie et surtout dans les évolutions sémantiques qui confèrent, ici et là, à l'expression dialectale son cachet original particulier »[3].

Les Editions François Maspéro voulurent bien s'intéresser à cet ouvrage. Mais il leur était impossible de le publier in extenso dans sa forme universitaire. Il nous a donc fallu, la mort dans l'âme, sacrifier tout l'appareil critique qui constituait l'essentiel de notre démonstration pour convaincre l'honorable jury ; l'autre élément de persuasion résidant dans les plus beaux joyaux de notre collection à cette époque. Dans la présentation de l'ouvrage publié aux Editions F. Maspéro, nous le disions avec amertume: « Malheureusement, le texte ne varietur de notre thèse et en particulier les notes, analyses et commentaires philologiques et littéraires de nos poèmes, ne sauraient être publiés que dans une collection scientifique, et nous ne désespérons pas de le faire un jour »[4].

Cet appareil critique, nous souhaitons plus que jamais réaliser l'espoir de le publier, depuis qu'un éminent orientaliste allemand, Monsieur le Professeur Wilhelm Hoenerbach, nous a fait l'honneur, dans la revue "Die Welt des Islams", d'une notice sur cette « Poésie arabe populaire », notice dont nous croyons utile de traduire ici quelques lignes :

« L'introduction — avec des informations bibliographiques intéressantes — se présente sous une forme essayiste, chargée d'émotion, reflétant l'univers d'une contrée arabe géographiquement limitée, mais réalisant le lien avec la mentalité arabe universelle, ainsi qu'avec l'univers français et allemand... Il en ressort une continuité postmédiévale des thèmes poétiques (hymnes aux prophètes et aux saints, poèmes mystiques, érotiques, anacréontiques)...Une tradition intéressante, comme cela ressort de la langue, des figures de style, des formes de ces poèmes. La force d'expression poétique de cette langue dialectale fait penser à Ibn Quzman... (Mais) l'auteur nous a privés d'une transcription phonétique, ainsi que des commentaires philologiques et littéraires déjà prêts pour la publication ; il faut espérer qu'un ouvrage ultérieur vienne combler cette lacune, pour le plus grand profit d'une argumentation qui se veut " une défense et illustration " du dialecte arabe d'Occident »[5].

Pourtant, cette argumentation, dont nous faisions un si grand cas, n'avait pas pleinement satisfait Monsieur le Professeur G.Troupeau. Ce grand orientaliste français — qui par ailleurs nous honore de son amitié — voulait bien insister, sur ce fait que nous avancions "une thèse réelle et originale", "que nous l’avions défendue avec beaucoup de chaleur"... mais que notre démonstration ne l'avait pas entièrement convaincu...

Près de huit années se sont écoulées depuis. Nous n'avons cessé d'élargir le cercle de nos recherches. Plusieurs voyages en Algérie nous ont permis de faire une ample moisson de nouveaux manuscrits. Des manuscrits nous ont fait oublier notre crainte d'un moment, lorsque nous avions constaté que, dans notre premier travail, nous avions en somme donné les pièces les plus précieuses de nos cahiers familiaux personnels.

Plusieurs travaux, parus ces derniers temps, nous ont montré que ce domaine de la poésie arabe d'expression dialectale commençait à susciter le plus vif intérêt parmi d’éminents lettrés arabes, ainsi que dans le grand public. Trois auteurs en particulier nous ont comblé d'aise par leurs préoccupations qui sont les nôtres : le poète libyen Mohammed Saïd El-­Qachchât, avec ses études sur la culture populaire en Libye, la poésie libyenne d'expression arabe dialectale, ainsi que ses propres productions poétiques ; Monsieur Mohammed EI-Merzouqi avec sa "Littérature populaire en Tunisie" et dont la partie de loin la plus importante est consacrée à la poésie d'expression dialectale, enfin Monsieur Abbas Ben Abdallah EI-Jarrari, avec sa thèse de doctorat d'Etat soutenue au Caire et publiée à Rabat en 1970 : "le zajal au Maroc"[6]. Signalons que les travaux de ces trois auteurs sont rédigés en arabe et qu'en outre, ils furent pour une bonne part, la cause notre décision de restreindre, en apparence le sujet de notre présent travail.

En apparence seulement, disons-nous. Car plus nous avancions dans nos recherches et dans nos réflexions, plus nous étions persuadé que le domaine d’investigations était si vaste, que ce serait déjà fort ambitieux de s'en tenir à l’Algérie, avec ses contrées immenses et variées, et qui recèlent tant de richesse dont nous espérons bien qu'elles finiront un jour par être à peu près toutes découvertes et diffusées à temps. Déjà il semblerait que l'on puisse faire état d'un bilan presque exhaustif pour la moitié ouest de l'Algérie, ainsi que pour le sud algérien, depuis la région d'El-Bayadh (Oulad Sid Echchikh) à Sidi Khaled et Biskra.

un jour viendra où les lettrés arabes et beaucoup de jeunes en particulier commencent déjà à n’être plus si indifférents, ou si méfiants, un jour viendra où ces lettrés arabes, ainsi que les orientalistes non-arabes connaîtront davantage l'importance et la valeur de la poésie arabe d'expression dialectale. Après M.C.Sonneck, Alfred Bel, G.Delphin, le comte Henry de Castries, Enno Littmann, A Socin, Hans Stumme ; après Si Mohammed Bekhoucha et maître Qâdi Mohammed ; et plus près de nous, Monsieur le Professeur Pellat, à qui le regretté ‘Azza Abdelkader a révélé Mestpha Ben Brahim (poète des Béni Amer, région de Bel-Abbès, 1800-1860 environ)…l'on finira par découvrir des richesses inestimables. Ce jour-là, nous avons l'espoir que le seul poète Hmida Bellahrach, originaire de Saïda, mort il y a une douzaine d'années, justifiera un travail de thèse de 3è cycle ou d'université, et l'oeuvre du seul Lekhal (alias Lakhdar) Ben Khlouf, une thèse de doctorat d'Etat. La thèse de doctorat d’université présentée à Paris en 1962 sur Mestpha Ben Brahim sous la direction de Monsieur Ch. Pellat, et à laquelle nous venons de faire allusion, a déjà constitué un précédent et un signe avant-coureur des plus réconfortants.

Quant au présent travail, nous comptons bien qu'il fournira de nouveaux arguments pour convaincre Monsieur le Professeur G. Troupeau de notre première thèse. Nous croyons même le satisfaire au-delà des exigences, étant devenus nous-mêmes beaucoup plus ambitieux dans nos prétentions :

  • Cette poésie arabe d'expression dialectale est presque inconnue des Arabes eux-mêmes sauf de rares fervents amateurs, mais qui fournissent à vrai dire de belles compensations.
  • Elle est presque inconnue des orientalistes non-arabes (à de rares exceptions près).
  • Elle compte des chefs-d'oeuvre innombrables de valeur inestimable, ainsi qu’un nombre impressionnant d'auteurs pour les cinq siècles qu'il nous a été possible d'étudier suffisamment (du 16è au 20è siècles).
  • Elle constitue une production classique, malgré le paradoxe apparent que semble recouvrir une telle affirmation. Il faudra seulement s'entendre sur le sens du terme « classique ».
  • Et elle n'est pas classique parce qu'écrite dans une langue parfois si châtiée qu'elle en arrive à se confondre, ou presque, avec la langue classique sacro-sainte(sic).

- Enfin, cette production a constitué une véritable relève, malgré la conspiration du silence quasi total, volontaire ou non, dont elle fut victime, reléguée ou confinée dans un véritable ghetto dont elle commence à peine à sortir depuis quelques années seulement.

Mais qu'est-ce à dire, une relève?

Une littérature poétique d'expression populaire, pourtant ignorée des lettrés arabes en général, et de ceux qui se piquent de l'être, presque inconnue, jusqu’au dernier siècle par les orientalistes occidentaux, et qui aurait pris le relais d'une culture d'expression classique défaillante?

C’est en effet ce que nous affirmons. Non seulement une production poétique permanente, mais aussi une littérature populaire en prose proverbes, légendes, contes[7] (pour les enfants et pour  les adultes, et souvent pour les uns et les autres à la fois, ou si l'on veut: pour les enfants et les gens d'esprit, comme le dit si délicieusement une pancarte des marionnettes du Luxembourg), le tout véhiculé surtout par la voie orale, si ce n'est que la poésie se taille ici la part du lion, et que par ailleurs c'est à elle que nous nous sommes intéressés  comme l’indique le titre même de notre travail.

Que la littérature arabe, et la culture arabo-musulmane aient connu une éclipse, qui le nierait? Les savants occidentaux s'accordent tous pour délimiter ces "siècles obscurs" dans le temps. Par exemple, Henri Pérès:

« Après une longue période d'assoupissement, entrecoupée de réveils de faible durée... l'Orient arabe, si longtemps replié sur lui même, reçoit de Bonaparte... la chiquenaude qui va secouer sa torpeur et raviver son énergie ».[8]

Quant aux "réveils de faible durée":

« Les seuls noms à retenir pour la période de cinq siècles et demi qui va de la prise de Baghdad par les Mongols en 656/1258, à la fin du 18è siècle, sont ceux des poètes Ibn-Alwardi et Safiy - Eddine Lhilli (morts tous deux en 1349 de J.C) ; des littérateurs Ibn Noubâta-Imisrî (mort en 1367 de J.C), AI-Qalqachandi  (mort en 1418 de J.C) et Chihâb-Eddîne-Ikhafaji (mort en 1659 de J.C) ; du naturaliste Addamîrî (mort en 1405 de J.C) ; des biographes Ibn KhaIlikan (mort en 1282 de J .C) et Safiy-Eddine SSafadi (mort en 1363 de J.C) ; des historiens Ibn Khaldoun (mort en 1406), Almaqrizi (mort en 1442) et Addiyar Bakri (mort en 1574) ».[9]

Une moyenne d'un grand personnage par demi-siècle !

Monsieur le professeur André Miquel utilise un euphémisme heureux pour cette période de décadence qu'il appelle celle du « souvenir » et dont il relève surtout les aspects positifs :

«…époque de désarroi, époque de résistance... littérature en sommeil, entend-on souvent dire pour cette longue période des 13è-18è siècles. Mais n’est-ce pas le lieu ici de restituer sa place à une sympathie sans laquelle on ne peut comprendre le climat dans lequel l'arabe, alors a vécu ? Tout se passe comme s'il s'agissait, pour tous les lettrés de ce temps, d'enregistrer fébrilement le trésor d'une civilisation que l'on sent menacée... il s'agit  désormais ni plus ni moins que de survivre...

On se demandera alors si cet enracinement farouche dans la tradition n'est pas justement une réplique aux bouleversements considérables où l'Islam et l’arabicité avaient pu craindre de disparaître ».[10]

Mais le même auteur ne peut s'empêcher, au cours de ce développement, de dire ici et là :

« Que sa littérature, à deux grandes exceptions près (Ibn Khaldoun et Ibn Battouta, 14e siècle), soit celle de la redite, de la compilation, ou, pour parler comme en tête de ce chapitre, celle du souvenir, rien n'est moins vrai... ».[11]

Et plus loin :

« Il faut en effet faire quelque effort pour extraire de la masse un poète comme un Ibn Noubata (1287-1266 J.C) ou un Ibn-Elwardi (1290-1349 J.C), ou un prosateur comme Alkhafaji (1571-1659 J.C) »[12].

Et enfin Monsieur le Professeur Charles Pellat :

« Durant ces « siècles obscurs » — pour reprendre une formule qui a fait fortune­ — c’est à peine si quelques isolés sortent de leur torpeur et jettent une clarté éphémère sur un monde assombri »[13].[14].

Et pour nous convaincre définitivement, donnons la parole à un arabe, Ibn Khaldoun, celui dont le Professeur Pellat a dit:

« C’est précisément au moment ou l'Islam entre dans la nuit qu'apparaît, au Maghreb, le seul véritable historien arabe et l'un des plus grands de l’humanité »[15].

S’agissant de l'art de la confection des livres, l'auteur du Kitâb el ‘Ibar écrit dans un chapitre de sa Mouqaddima :

« On prenait autrefois grand soin de la reproduction des recueils scientifiques et autres écrits ; on les reliait bien, et pour assurer l'exactitude des textes, l'on faisait appel aux connaisseurs qui les vérifiaient. Conséquence de la majesté de l'Empire et de la civilisation dans les métropoles. Mais ces pratiques ont disparu de nos jours : la ruine des Etats et la décadence de la civilisation en sont la cause. Elles avaient été, cependant, très répandues chez les Musulmans de l'Irak et de l'Espagne ».[16]

Et un peu plus loin:

« On y copie encore (au Maghreb) quelques recueils et quelques livres classiques, mais ce sont des talebs berbères qui les reproduisent, et leur écriture est rude et inculte. Ces volumes sont d'un aspect tellement barbare par l’imperfection de leur écriture, par les fautes des copistes et les altérations des textes, qu'il est impossible de s'en servir et que, à peu d’exceptions près, ils ne sont d'aucun profit : le savoir a presque totalement disparu du Maghreb. Dieu décide souverainement en toute chose ».[17]

Mais si nous avons tenu à rappeler ces faits connus, et même archi-connus, ce n'était point pour nous complaire dans une espèce d'amertume masochiste. Ni pour le plaisir de noircir quelques pages de plus. Nous avons seulement voulu insister sur ce fait que cette léthargie de six siècles est connue et reconnue, établie, admise, surtout dans les milieux informés des choses ; parmi les chercheurs et les savants orientalistes occidentaux. Et donner, en dernière analyse, l'opinion d'un savant arabe et musulman qui, pour le lecteur arabe et musulman, ne saurait être suspect de partialité.

Et surtout nous avons voulu dire que, s'il y a eu catastrophe, il y a également des consolations.

La première, nous l'avons trouvée exprimée dans un bel article de P.G. Théry dans « l'Islam et l'Occident »[18] : "Les conversations de Marrakech". Utilisant en grande partie "L'Histoire des Almohades" de ‘Abdelwahid EI-Marrakouchi, P.G. Théry commente un évènement dont les protagonistes sont trois grands hommes de l'Islam occidental : Abou Ya’qoub Youssouf transmet, à Ibn Rochd, un message, par l’intermédiaire d'Ibn Tofaïl ! Et il s'agit, ni plus ni moins, que de demander au grand médecin-philosophe de traduire, encore une fois, Aristote! « Un Aristote plus lumineux et plus accessible » que les commentaires des philosophes de Baghdad… 

« Et tout de suite après 1169 apparaîtra toute la série de commentaires aristotéliciens d’Ibn Rochd, les traductions arabico-latino de Tolède, la diffusion de ces travaux vers Paris et vers Oxford, leur pénétration dans la pensée chrétienne, et en fin de compte l'harmonie de la pensée française!...

En 1169, Marrakech...se trouve être... le centre d'une formidable révolution de l’esprit. Marrakech réunit, en effet, en ce début de l'année 1169 trois hommes, trois musulmans : Abou Ya’qoub, Ibn Tofaïl, Ibn Rochd, dont la conversation et les résolutions allaient provoquer dans l'Europe pensante, et essentiellement dans l'Europe chrétienne, le plus grand choc intellectuel enregistré jusqu'ici[19].

C’est comme si avant d'entrer définitivement dans ces siècles obscurs, dans cette léthargie dont l'acte allait être dressé par Ibn Khaldoun lui-même, la culture arabo-musulmane avait transmis le flambeau à l'Europe. Première consolation.

Et, six siècles plus tard en somme, deuxième grande consolation: tout le monde ne s'accorde-t-il pas pour constater que depuis deux siècles il y a résurrection de cette même culture arabo-musulmane? Une Renaissance? Une Nahda?.

Mais il y a une troisième consolation, et non des moindres. Et nous avons l’espoir d'en convaincre le lecteur qui voudra bien nous suivre jusqu'au bout.

Cette consolation, nous la trouvons dans les productions poétiques du Mascaréen Mohammed Benguennoun et de son compatriote de Bel’abbès; du Bel-abessien Mestfa Ben Brahim, de la tribu des Béni ‘Amer, et plus exactement de Zfizef (Les Jujubiers, ex-Mercier Lacombe) ; dans l'oeuvre de Tâhar Ben Hawwa le chantre de l'Emir Abdelkader (pas toujours d'ailleurs, semble-t-il) ; dans l'unique poème (mais quel poème!) de Hadj Ettâhar, "Le faucon et la colombe" ; et dans les quelques chants du Sud que nous avons pu recueillir : Hiziya de Mohammed Ben Guitoun, Le Serviteur du Feu (‘Abd Ennar), de Youssef Ben Mohammed, deux grands poètes d'une modeste localité près de Biskra ; "Qamr Ellil", entre autres, de ‘Abdallah Ben Kerriou, de Laghouat ; le chant du bagnard, de Mohammed Belkheir, des Ouled Sid-Echcheikh ; en tout neuf grands noms parmi les plus connus du 19è siècle.

Pour le 18è siècle: Bna-Msayeb, Bnettriki et Ben Sahla, de Tlemcen tous trois ; Ali Koura, de la région de Relizane-El Asnam : quatre très grands poètes ; et un seul pour le 17è: EI-Mendassi ; de même, un seul nom pour le 16è, mais alors quel nom ! Celui du poète le plus populaire de toute l'Algérie peut-être : Lakhdar Ben Khlouf.

Pour le 20è siècle, nous pouvons citer, dans l'état actuel de nos investigations : Si-Lhachemi Ben Smîr et le Cheikh M'hammed d’Oran tous les deux ; le Cheikh EIkhaldi de Mascara et Hmida Bellahrach de Saïda, mort, à Tiaret, ces dernières années, ainsi que le précédent.

Un bilan assez imposant en somme, si l'on veut bien considérer qu'il s'agit presque exclusivement de la région ouest du pays, à quatre exceptions près, que les moyens écrits de transmission sont des plus limités ; que parler d’adab melhoun (littérature d'expression dialectale) est déjà un blasphème en soi ; que  tout ce qui n'est pas dit ou écrit en arabe classique ne peut mériter l’honneur d'être considéré comme de la littérature digne de ce nom ; et qu'inversement, n'importe quelle médiocrité, rédigée en arabe classique, pourvu que son rythme suive un des fameux mètres traditionnels et que ses vers se terminent par les mêmes sons, risque fort d'être diffusée avec complaisance[20].

Dans de telles conditions, pour que, à notre connaissance, une quarantaine de très belles poésies de Lakhdar Ben Khlouf aient résisté contre vents et marées à plus de quatre cents ans, il fallait qu'elles fussent d'authentiques expressions de l'âme de tout un peuple, de vraies chansons d'un vrai poète en parfaite harmonie avec son terroir.

Dans de telles conditions, étant donné l'anathème systématique contre ce "melhoun", nous sommes en droit de supposer que bien des œuvres de rang honorable, sans valoir les grands chefs-d'oeuvre, n'ont pu résister à l'usure du temps.

Remarquons aussi que plus nous reculons dans le temps, et plus se trouvent réduit le nombre d'auteurs et celui des oeuvres recueillies. Des moyens limités de conservation et de diffusion ? La voie orale. Certes. Mais, aussi prodigieuse que puisse être la mémoire de certains hommes et quelle que soit leur passion pour ces chants, c'est là un expédient aléatoire. Rien ne vaut l'écrit, surtout pour passer d'un siècle à un autre, et même, comme on l'a vu en ce qui concerne certains de nos auteurs, lorsqu'il a fallu passer le cap de plusieurs siècles.

L'on s'est souvent complu à dire que les poètes d'expression dialectale sont fréquemment analphabètes. G. Delphin a recueilli, par exemple, "Une complainte arabe sur la rupture du barrage de Saint Denis du Sig" (Paris, 1886). L'auteur en est un certain Mohammed Bou Hariz ; pressenti par l'auteur de la publication très peu de temps après avoir composé son chant, il aurait eu le plus grand mal à le dicter, ne sachant pas comment s'écrivaient les mots, étant parfaitement illettré ; et d'ailleurs il n'était plus très sûr lui-même du texte qu'il avait improvisé peu de temps auparavant. Or même si la langue de cette production est authentiquement celle de la région d'Oran, la valeur poétique est rudimentaire. L'émotion du moment a pu arracher à ce poète occasionnel quelques formules touchantes, mais le "poème" est resté lettre morte malgré les honneurs de la publication qu'il doit à un orientaliste éminent. Il commémorait pourtant un événement traumatisant que nul n'aurait oublié, s'il avait eu pour support un vrai poème.

Par contre, une simple chanson d'amour, dont l'auteur est tombé dans l'anonymat (jusqu'à nouvel ordre) cette simple chanson d'amour est fort connue et fort appréciée des connaisseurs, parce qu'il s'agit d'authentique poésie:

"J'ai beau raisonner mon coeur, Il ne m'obéit pas, Et toujours il me pousse vers les précipices dangereux"

(Nrâwed fî galbî w-lâ s’afnîch, Dîmâ yehmelnî men jrâf l-aw’âr…). Nous y reviendrons[21].

En vérité, les auteurs de melhoun sont le plus souvent au moins des talebs. Il ne s'agit pas d'une culture bien supérieure. Mais l'on sait au moins le Coran par cœur. Et si l'orthographe est parfois fantaisiste, l'auteur est sûr de son vocabulaire ; il maîtrise parfaitement sa langue. Il en est de même des transmetteurs, dont l'importance est encore plus grande pour la survie des pièces qu'ils consignent dans leurs précieux cahiers personnels, cahiers qui se conservent et passent pieusement de génération en génération.

Et c'est ainsi que fut réalisé le miracle. Miracle qui fit que le "ghetto" n'en était pas un. Que l'on s'y trouvait même tout à fait à l'aise. Entre soi. Entre connaisseurs. Et d'abord, les troubadours eux-mêmes. Le plus souvent, ils savent lire et écrire. Ce sont quelquefois de grands lettrés, de temps en temps, des faqihs. Nous nous sommes laissé dire que le regretté Cheikh Elbachir EI-Ibrahimi sacrifiait lui aussi à la poésie en melhoun. Or il s'agit d'un fin lettré, d'un grand savant en matière d'islamologie, et qui a succédé à ‘Abdelhamid Ben Badis à la présidence de l'Association des Oulémas d’Algérie.

Un de nos amis, le Cheikh Nwiwet[22],  dit Si Moussa de Bordj-Bou-Arreridj, professeur d'arabe et homme de lettres, est également un poète de melhoun très apprécié. Malheureusement, il ne veut point diffuser ses productions de son vivant parce qu'il affectionne le genre satirique, et qu'il ne voudrait causer de peine à personne. Ce poète en melhoun prononça un jour un discours devant une assemblée réunie à Sétif en l'honneur de Ben Badis. Bien des passages de cette intervention, en arabe classique, en vers, eurent l'honneur d'être "bissés". Et l'on entendait quelqu'un, ici et là, crier dans le silence religieux: « a ‘id! ».

Non, les troubadours algériens ne sont pas tous des illettrés. Tant s'en faut. Il peut arriver qu'un poète ne sache ni lire ni écrire. Mais il sait le Coran ou des chapitres entiers du Coran par cœur. Il est nourri de hadits, de légendes, de contes édifiants et profanes, de proverbes, de sagesse populaire et possède, en somme, un bagage bien substantiel pour n'être point considéré comme un ignorant, dans un milieu social où le mot de "jâhel" constitue une réelle insulte.

Et il y a les transmetteurs. Ces vrais amants du melhoun. Leur ferveur est touchante. Et elle n'est pas toujours inconditionnelle. Souvent ils savent distinguer les chefs-d'oeuvre des pièces médiocres, ou d'autres — il y en a bien sûr— qui ne seraient que tissus de platitudes. Le grand chanteur et poète Cheikh Ben Hmida d'Oran, entendit un jour deux élégies sur le Saint homme Sid EI-Hasni qui venait de mourir. De l'un des auteurs, un poète amateur oranais, il dit qu'il s'agissait d'un « rzâïmî». Entendez : quelqu'un dont les vers étaient assénés à coups de "rzâma" (pilon de mortier!).

Le deuxième auteur était une femme. Une chanteuse professionnelle qui intervenait souvent en poétesse véritable. Le cheikh connaisseur dit d'elle que ses trouvailles étaient originales et dignes d'un vrai troubadour. De la même poétesse-chanteuse une maman de notre entourage a dit par contre: "ses chansons, c'est de la parole de tous les jours, et sans charme". Ayant recueilli un assez grand nombre des chansons de cette dame bien connue à Mostaganem et à Oran, nous avons pu constater la trop grande sévérité du jugement. Nous donnerons en temps opportun quelques échantillons de feue Khaïra-SSebsajiyya[23] dont sa propre fille, âgée de plus de quatre-vingts ans, a bien voulu nous dire et nous chanter de nombreuses pièces qu'elle nous a autorisé à utiliser. Car les transmetteurs sont souvent en même temps des chanteurs professionnels.      

Et les fameux cahiers sont leurs instruments de travail. Témoins les exemples que nous venons de donner. Et leur activité s'exerce — elles s’exerçaient beaucoup jusqu'à ces dernières années — dans les cafés maures, sur les places publiques, lors des grandes rencontres, — à la campagne surtout —, au cours des fêtes de villages ou en l'honneur des saints du cru, et qui connaissent les affluences des grands jours. Mais la masse des transmetteurs est constituée par les simples amateurs qui constituent eux-mêmes leurs collections, les copiant les uns sur les autres, afin de les lire, pour soi, aux amis, dans les veillées familiales. Des veillées dont nous avons décrit une dans notre "Poésie Arabe Populaire"[24].

Et bien entendu, il y a les masses populaires qui font fête aux chanteurs. En particulier dans les noces. Pratique qui était très en vogue il n'y a pas très longtemps. C'est là que l'on était régalé de poésie et de chansons. Ces matinées et soirées, données à l'occasion des mariages et des baptêmes, constituaient les uniques distractions du commun des mortels. En outre, il n'y a pas bien longtemps non plus, presque tous les cafés avaient leurs collections de disques qui dispensaient ces chansons tant aimées, aux consommateurs et aux passants.

Car la poésie en melhoun n'est pas inconnue.

C’est même exactement le contraire. En dépit des lettrés et faqihs boudeurs, ou des semi-lettrés pédants.

Nous mettons à part ceux qui craignent sincèrement que cet arabe dialectal ne fasse concurrence à la langue classique et ne retarde l'arabisation, des jeunes surtout, devenus parfois entièrement francophones (lorsqu'ils ne jargonnent pas le français avec complaisance par un snobisme bizarre). Nous sommes persuadés au contraire que la pratique du melhoun, du vrai, celui qui est digne de ce nom, celui de Mohammed Belkhaïr et de Benguitoun et de tant d’autres vrais grands poètes algériens, contribuerait sous la forme la plus sympathique à cette arabisation[25].

En dehors de la nécessité de sauvegarder les richesses d'un patrimoine de premier ordre.

De premier ordre, et qui a toujours été répandu à travers tout le pays. Autrement, comment expliquer la conservation de quelque quarante chansons de Bna Msayeb, de plus de cinquante pour Mestpha Ben Brahim, et d’une quarantaine aussi de Ben Khlouf, quarante chants qui ont résisté à l’usure de quatre siècles !

Et c’est pour cela que nous proclamons qu'il y a eu relève. Une masse imposante de littérature poétique d'expression dialectale, d'expression populaire. Qui comporte des œuvres de valeur moyenne, et même bien des déchets, mais dont une quantité considérable de grands chefs-d'oeuvre a survécu, au cours d'une décantation plusieurs fois séculaire. Nous disons une littérature poétique d'expression populaire, car nous ne suivons pas ceux qui affirment que la langue de ces troubadours est une langue artificielle, une langue ésotérique et donc fort différente de celle du peuple. Nous consacrons un chapitre à la langue de cette poésie, dans ce travail, aussi, et nous aurons donc l'occasion de revenir sur la question. Mais que l’on nous permette de rappeler, en attendant, ce que nous en disions dans notre "Poésie Arabe Populaire"[26]  : (Dans les veillées familiales)... "On ne faisait que reprendre, en cercle restreint, ce qui se passait dans les cafés, sur les places publiques, dans les grands rassemblements annuels de chaque ville et de chaque village, ou le clou de la fête est peut-être la course de chevaux et le méchoui, mais où les fervents de poésie se rendent surtout parce qu'ils savent que de grands chanteurs comme les regrettés Ben Hmida, Madani, Khaldi, Hamada, leur offriront des moments inoubliables. Et c'est ce commerce quotidien, des petites gens comme des lettrés, avec cette authentique poésie, qui explique que la langue du peuple soit, à peu de chose près, la même que celle des bardes. L'expression de ces derniers est bien "dialectale". Elle est plus châtiée, plus littéraire, plus riche ... Mais n'en va-t-il pas de même pour toutes les littératures, pour toutes les poésies, sous toutes les latitudes?".

De même, nous ne pouvons malheureusement pas suivre William Marçais lorsqu’il proclame: "jamais la poésie ni la prose populaire ne sont fixées par l’écriture". Surtout qu'il ajoute: ..."fréquemment aussi, ce chansons, ces poèmes sont transcrits sur des cahiers. Mais de tels recueils ne sont pas destinés au public".

Loin de nous l'outrecuidance de nous comparer à ce grand savant, à ce maître de l'orientalisme international. Mais, ces "cahiers", ne prouvent-ils pas justement que la littérature poétique dont nous parlons est bel et bien fixée par l'écriture. Quant aux précieux "cahiers", s'ils ont permis de perpétuer ces productions, n'est-ce pas parce qu'elles ont été diffusées parmi le public. Naturellement il était difficile de songer à de véritables publications, au sens moderne du terme. Surtout que l'art de la "wirâqa" — celui de la calligraphie et de la multiplication des livres manuscrits— était mort depuis si longtemps et qu'Ibn Khaldoun en avait dressé l'acte de décès dès le quatorzième siècle. En fait, grâce à la ferveur qui présidait à leur constitution, grâce à la diffusion de cette poésie populaire qu'ils ont rendue possible —concurremment avec les chanteurs professionnels — on peut, encore une fois, parler du miracle de ces cahiers.

Nous déplorons seulement, le plus sincèrement, que ces "cahiers" n'aient pas attiré davantage l'attention des grands orientalistes occidentaux.

Malheureusement pour la poésie algérienne d'expression arabe dialectale, ces chercheurs qui, d'autre part, ont assumé la presque totalité de la publication des manuscrits d'expression classique, se sont relativement très peu occupés de la littérature poétique populaire. L'article "Algérie", dans l’Encyclopédie de l'Islam, de Monsieur le Professeur Philippe Marçais, s'il comporte une étude très détaillée des parlers algériens, ne souffle mot de la littérature d'expression dialectale. Pourtant, et à Tlemcen seulement, — Tlemcen où Monsieur Philippe Marçais a dirigé la Médersa [27]—, quatre noms de grands poètes du cru sont aussi célèbres (nous ne craignons pas de le dire) que celui de Victor Hugo en France : Mendassi 17è siècle), Ben-Ettriki, Ben Sahla et Bna-Msayeb. Trois chants de ce dernier auraient suffi à sa gloire : « Yâ hmâm » (ô pigeon-messager), « chewwechni hâlou » (son comportement me trouble) et « Yâ-lwahdâni » (toi l'Unique!).

Ces trois pièces auraient suffi à la gloire de Sidi Mohammed Bna-Msayeb, enterré à Tlemcen ; or on connaît de lui quelques quarante poèmes de la même importance, et qui ont survécu depuis le 18è siècle !

Nous le disons, parce que nous le pensons réellement, parce que nous le regrettons du fond du coeur, et sans vouloir flagorner personne : si les grands maîtres orientalistes comme ceux que nous venons de citer s'étaient penchés sur la poésie algérienne d'expression dialectale et en avaient découvert les chefs-d'oeuvre, ils lui auraient donné ses lettres de noblesse. De même que l’on se prend à rêver aux résultats qu'auraient donnés les explications littéraires à la française,— structuralistes, selon les "techniques de pointe" les plus poussées, ou seulement traditionalistes — appliquées au merveilleux chant d'amour de Benguennoun (Mascara, 19è siècle)[28]:

« Goul-e-lsî Mouhammed lâ ighidak hâlek,

Qâder telga ‘aïn ettaïr kîf-e-zmân… »

 (Dis à Si Mouhammed: "Ne te désole point,

Peut-être rencontreras-tu la belle aux yeux de faucon comme avant..)

Un chant qui comporte, entre autres, un vers unique, dont le seul premier hémistiche est si chargé de tendresse, d'émotion ineffable et d'intraduisible poésie, qu'il vaudrait tout un poème:

« Lâken moul el ‘achq hbîl, yehsen ‘awnek… »

 (Mais celui qui aime, il perd la raison ; et l'on te doit de la compréhension...).

       Que l'on veuille bien nous pardonner cette traduction qui tue le charme infini et indéfinissable de l'original.

Laissons le rêve. Revenons à notre réalité: les grands maîtres dont nous parlions étaient surtout des linguistes et des dialectologues ; et ceux qui parmi eux sont des historiens de la littérature, ce sont les productions d'expression classique qui retiennent leur attention. Karl Brockelmann l'avouait:

« Malheureusement, nous ne connaissons les dialectes vulgaires du Moyen-Âge           que par de maigres notices des grammairiens, et par des échantillons de la vraie langue parlée, plus rares encore, comme les quelques textes de chants bédouins donnés par l’historien Ibn Khaldoun. Ce n'est qu'au XIXè siècle que des savants européens ont étudié les dialectes arabes parlés aujourd'hui »[29].

Or KarI Brockelman est l'auteur de cette fameuse « Geschichte der Arabischen Litteratur »[30]. « Répertoire exhaustif indispensable »[31]. Et trois lignes plus loin:

« …les notices consacrées aux écrivains comprennent des renseignement biographiques, la liste des œuvres publiées, traduites, inédites ou perdues et une bibliographie très détaillée"[32].

Et c'est en particulier à cause de l'auteur de ce vrai monument que le regretté Professeur Régis Blachère conseillait instamment à ses étudiants d’apprendre l'allemand, s'ils voulaient entreprendre de sérieuses études arabes !

Mais voilà. Dans ce répertoire exhaustif, vous ne trouvez aucun grand nom de poète d’expression dialectale algérienne, puisque l'auteur ne disposait d'aucun renseignement sur les dialectes parlés aujourd'hui. Encore moins pouvait-il soupçonner l'existence des auteurs que nous étudions. Quant aux textes de chants donnés par Ibn Khaldoun, il faudrait savoir ce qu'en dit une voix des plus autorisées sur ce point. Nous voulons dire William Mac Guckin De Slane. Il lui a bien fallu y regarder de très près pour sa traduction des "Prolégomènes" (La Muqaddima) où ces chants sont donnés à la fin d'un chapitre "sur la poésie des Arabes (nomades) et des habitants des villes":

"On verra par les échantillons que l'auteur va nous donner et dont il a ramassé une grande partie chez les Arabes bédouins de l'Afrique septentrionale, que le style est très incorrect et souvent très obscur, que les règles de la grammaire et de la prosodie n'y sont pas respectées, et que le langage dans lequel ils sont écrits diffère beaucoup de l'ancien arabe et même de l'arabe vulgaire tel qu'on le parle de nos jours. Les morceaux africains appartiennent au dialecte d'une tribu qui avait longtemps habité la province de Bahreïn en Arabie, et qui s'était toujours fait remarquer par la rudesse de ses moeurs et l'incorrection de son langage"[33]

De Slane ajoute même que selon lui ces textes ne sont pas authentiques, que les manuscrits de la Muqaddima qu'il a utilisés donnent chacun une leçon différente de celles des autres en ce qui concerne de très nombreux vocables, et qu'en fin de compte la compréhension de ces chants est souvent presque impossible ! Que l'on essaye d'ailleurs de lire effectivement le début de la première de ces " poésies", une complainte de Cherif Bnou Hachem pleurant Zajya, pour être édifié sur la valeur de ces séquences, invariablement invoquées avec complaisance, depuis quelques années, par toutes les études qui abordent le "melhoun"...

Et si même le grand Brockelmann en était là, comment s'étonner que soient  absents de sa précieuse "Geschichte" les plus grands noms de la poésie nord­-africaine en général, et de la poésie algérienne en particulier? Ces grands noms dont beaucoup étaient déjà sortis du "ghetto" des "cahiers personnels non destinés au public", et ce, en particulier, depuis la parution du monument de M.C.Sonneck, "Chants arabes du Maghreb"[34], pour ne rappeler ici que la plus importance des publications dans ce domaine et nous permettre de renvoyer, pour les autres, à l'état de la question que nous avons tenté d'établir dans nos "Recherches"[35].

Nous croyons toutefois que, de toutes ces publications, celles qui rendent un réel service au domaine qui nous intéresse, ce sont celles qui comportent des textes complets de chansons. Ainsi de Sonneck, ainsi de Si Mohammed Bekhoucha, malgré les innombrables erreurs dont sont grevés les diwans réunis par ce dernier: Les Printanières, Tlemcen 1934; Bna-Msayeb, Tlemcen 1951; Ben Khlouf, Rabat 1958; Mendassi, Tlemcen 1968.

Ajoutons à ces quelques corpus le recueil si précieux et malheureusement épuisé depuis fort longtemps et introuvable: "Elkenz elmeknoun f-echche’r elmelhoun", de Mohammed Qâdi, (Alger, 1928). Ce « trésor caché de la poésie d'expression dialectale », nous le cherchions, désespérément, lorsqu'une tournée en Algérie nous permit, entre autres, de faire la connaissance de deux chanteurs-troubadours d'EI-Asnam, Si ‘Abbas Ahmed et Si Qouider Qâsmi. Le premier nous gratifia d'une poésie qu'il venait de composer la veille! C'était sa version d'un thème traditionnel : la controverse entre une fille d'ici-bas et une houri du Paradis, et qui se termine par la victoire de la première. Quant à Si-lhâj Qouider Qâsmî, il nous a laissé tout confus par sa générosité sans limite: nous avons emporté, grâce à lui, une élégie de sa façon sur le tremblement de terre qui détruisit Orléanville (El-Asnam) en 1954, et le diwan de Sa’îd Elmendassî, épuisé quelques jours après sa réédition par la S.N.E.D; et une cinquantaine de pages photocopiées du ...Kenz-Elmeknoun ... dont nous formons le voeu qu'il soit bientôt réédité. De même qu'il serait temps que soit publiée la thèse de ‘Azza avec ses cinquante chants, ou que soit restitué l'exemplaire dactylographié dont le professeur Ch. Pellat avait bien voulu se désaisir il y a quelque sept ans déjà![36]

Et l'on aurait ainsi une dizaine d'ouvrages qui feraient réellement connaître la poésie algérienne d'expression dialectale. Nous sommes persuadés en effet qu'il n'y a rien de tel que les chansons elles mêmes pour que l'on juge sur pièces, de la valeur de ces productions.

Nous l'affirmons en effet avec la plus profonde conviction. Ceux qui dénigrent ces productions poétiques en "melhoun", ne les connaissent pas Ou bien ils ne peuvent pas les goûter, parce que cette langue n'est pas la leur A moins qu'être dialectophone ne soit pour eux une tare. Que par coquetterie — à moins que ce ne soit un faux complexe de supériorité — ils ne se figurent être exclusivement ..."foshaphones". Nous nous excusons de ce néologisme un peu risqué mais qui nous parait commode, nous permettant d’éviter une périphrase trop longue. Nous mettons à part les compatriotes qui croient, sincèrement, et à tort selon nous, que le parler populaire ou la langue poétique du melhoun sont nuisibles à l'unité linguistique arabe. Celle-ci s’est en effet toujours accommodée de l'usage d'un parler courant, pourvu qu’il reste purement arabe. Quant à la poésie d'expression dialectale, ses grands chefs-d'oeuvre en tous cas — et les seuls qui soient en cause et qui nous intéressent — nous essayons par tous les moyens de prouver que par leur beauté, leur langue châtiée, la variété et la richesse de leur vocabulaire, loin de porter du tort à la langue classique, ils ne peuvent qu'aider à son approche et la faire davantage aimer. Nous croyons même sincèrement qu’étant purement arabes, nous voulons dire n'ayant absolument pas subi l’influence occidentale comme c'est le cas pour la langue classique moderne, ils constituent un facteur de premier plan pour sauvegarder ''l'arabité'' que l’apport inévitable des langues européennes met chaque jour davantage en danger. Alors que le melhoun, le vrai, reste toujours éminemment arabe. Oh, il se permet bien de temps en temps une petite fantaisie. Par exemple ce coup de fusil tiré par l'oeil de la belle, et qui ne rate jamais son coup: "souri, gueyyâs..." c'est-à-dire: "sûr" (de son affaire), "ajustant" (bien son tir).

Mai ce sont là jeux innocents, et rarissimes d'ailleurs, portant sur des vocables isolés, et non sur des tournures entières ou la syntaxe elle-même, comme cela arrive pour l'arabe classique moderne qui s'occidentalise par la force des choses et les influences permanentes des langues de l'Europe. Ce qui faisait écrire à un éminent spécialiste allemand, et déjà en 1955 :

« La langue arabe est placée en contact si étroit avec les langues de culture occidentale que l'on pourra peut-être la compter, dans les jours prochains comme membre d'un faisceau européen de langues, au sens de Troubetskoy"[37].

A cette occasion, qu'il nous soit permis de citer cette affirmation de Monsieur le Professeur Pellat qui finit par nous dire un jour: "En somme, le melhoun c'est la ‘arabiyya "!

Oui, le melhoun, c'est la ‘arabiyya. Malgré l'allure dialectale générale de sa langue : morphologie et, surtout, nombreux glissement de sens que nous aurons souvent l'occasion de noter. Il est la ‘arabiyya, parce qu'il perpétue les traditions de la poésie arabe d'expression classique, la poésie arabe anté-islamique surtout. Par sa langue qui en est si proche, bien que plus simple et malgré l'évolution qu'elle a fatalement connue au cours des siècles. Et par ses thèmes, auxquels nous consacrons un chapitre important dans notre travail, mais dont nous pouvons dire, d'ores et déjà, que bien des chants algériens rappellent à l'évidence les plus grands poètes arabes du VIè siècle, ‘Antara, Imroulqais et bien d'autres, par la force et l'originalité de l’expression, leurs trouvailles poétiques, leur énergie (mais aussi parfois leur brutalité) et la relative sincérité de leurs sentiments.

Alors, si le melhoun c'est la ‘arabiyya ; si sa langue est si proche de l'arabe classique ; si ses productions sont d'un si haut niveau littéraire et poétique ; s’il s’agit réellement d'une poésie d'expression dialectale, mais classique, comme nous espérons en apporter les preuves ; si une conspiration du silence, ou une hostilité mal inspirée, font tout de même, que ces trésors du patrimoine culturel algérien, et même arabe en général, soient si peu connue ; alors l’essentiel nous sembles bien d'essayer le plus possible de mettre le lecteur en contact avec ces chefs-d'oeuvre, et lui permettre de juger sur pièces s'il veut bien s'en donner la peine. Ce qui explique la place importante que nous donnons à un certain nombre de chants types, bien que, par ailleurs, nous examinions en détail un certain nombre d'autres, surtout dans le chapitre sur la langue.


Notes

[1] Tous les soulignages sont de l’auteur.

[2] Recherches sur une poésie d'expression arabe dialectale maghrébine. - Exemplaires dactylographiés, Paris 1969. Introduction p. XI. Abrév. "Recherches, 3è cycle".

[3] Ibid. p.182.

[4] La poésie arabe maghrébine d'expression populaire, défense et illustration d'une poésie classique, d'expression « dialectale », Ed. F. Maspéro, Paris 1973. Abrév. Poésie populaire.

[5] Die Welt des Islams, 1-4, XV, pp.268-269, W.Hoenerbach, Bonn.

[6] Sur « Muhammed Belkheir », par Boualem Bessayah, v.note, p.379.

[7]  Conf. Infra, p.252.

[8] M.Pérès, la littérature arabe et l'Islam par les textes, 19e et 20e siècles, Avant-propos, p.V.

[9] Ibid. Intr. note l, p.V.

[10] André Miquel, La littérature arabe,  coll. "Que sais-je?", Paris, 1969 pp. 85-86.

[11] Ibid. p.85.

[12] Ibid. p.86.

[13] Ch.Pellat, Langue et littérature arabes, Armand Colin, 2è éd., Intr., p.12.

[14] Voir aussi : Johann Fück,  El‘Arabiyya , trad. Denizeau-Cantineau, Paris 1955, p.192 : « ...les siècles les plus sombres pour l'histoire des Arabes, mais aussi de leur langue... ».

[15] Ibid. p.184.

[16] Tr. De Slane, Les Prolégomènes, T.II, p.406 avec quelques légères retouches, en confrontant traduction et texte arabe.

[17] Ibid p.409.

[18] Cahiers du Sud, 1947, pp.73-91.

[19] Op.cit. pp.90-91. 

[20] Un exemple éloquent est celui de cet ouvrage sur "EI-adab al-maghrebi", de M.Bentawit et de M.Essadiq Afifi, (Beyrouth, 1969), dont les 514 pages ne soufflent mot de Abdelaziz El-  Maghraoui, entre autres.

[21] Infra, pp.163, 253,266 à 271(« Dâ jîdî men Haira… »).

[22] Alias Moussa- l' ahmâdî.

[23] Voir infra, pp.254 à 265, et 176, 345.

[24] Paris, 1973. Op.cit, pp.25-29.

[25] Conf.infra, pp.252/253.

[26] pp.30-31.

[27] Et William Marçais, dans la première décennie de ce siècle !.

[28] Voir infra, pp.273 et suiv., et p.335.

[29] Semitische Sprachwissenschaft, Leipzig,1906, traduit en français par William Marçais et Marcel Cohen, Paris 1910, pp 42-43.

[30] 2 vol, Weimar-Berlin, 1898-1902, 3 vol. de supplément et refonte en un volume, Leyd, 1937 et suiv.

[31] Ch. Pellat, Langue et littérature arabes, op. cit. p.9.

[32] Ibid. p.9.

[33] Prolégomènes, tr. De Slane, T, III, p.405, Note 5.

[34] Etude sur le dialecte et la poésie populaire de l'Afrique du Nord ,en trois grands volumes in-4, 224 pages, 340 pages, et XXIII pages + 121 pages, Paris 1904.

[35] op.cit. Intr. pp.IV, V, VI, VII, et notre Poésie Ar. Pop., op.cit. pp.21-24.

[36] Conf. Nos espoirs exprimés dans nos « Recherches » (op. cit. p.VI et VIII) en 1969 déjà, et renouvelés in « Poésie Arabe Populaire » (op.cit. p.32) en mai 1973!

[37] Johann Fück, El ‘Arabiyya, traduction Denizeau-Cantineau, Paris 1955, p.193.