Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°15, Turath N°6, 2006, p. 51-53 | Texte intégral


 

 

 

Ahmed-Amine DELLAÏ

 

 

 

A côté de la grande qacida chantée sur un rythme lent, dans le melhoun marocain, existe une forme de chanson plus courte, exécutée sur un rythme plus rapide, que l’on appelle la « serraba ». Elle se chante avant la qacida et lui sert d’introduction et de mise en train.

Chaque qacida, dit-on, avait nécessairement sa serraba introductive et celui qui outrepassait cette règle n’était pas considéré comme un véritable poète. Mais, avec le temps, cet usage a fini par être abandonné et les serrabas ont été négligées puis perdues, hormis quelques-unes qui figurent encore comme les vestiges d’un style de melhoun archaïque. Les deux serrabas que nous vous présentons, écrites toutes les deux  pour une certaine Mina, font partie de celles que nous pouvons écouter encore dans les enregistrements des grands interprètes de melhoun marocain, aujourd’hui disparus, comme les cheikhs Harouchi, Bouzoubaa père, Guennoun, et Toulali.        

 

Serraba 1

شاين كتب العالم * فوق جبين بنادم * ما يمحي وعده ملام

قل لذاك اللايم * سلّم تضحى سالم * من طعن سيوف الغرام

ما بهضوك عوارم * ما جرحوك صوارم * ما ذقتي كاس المدام

ما بات رقيبك من ضناك خايف * ما نكيتي حسود

ما حزتي بيدك سابغ السوالف * ما عنّقتي نهود

عايش هايم واه يا اللايم * نوصيك اليوم لا تعود تلوم * و لا تبوح بالمكتوم

أما من امثالك لامو * نبلاو بالغرام و هامو * و ضحاو للبها خدّامه

و رضاو سيرة احكامه * بغراض عانسي لامو

أه يا سيدنا يوم تجينا * توڨة الهلال تزهّينا * كاس الشتيّة تسقينا

طلعة البدر مينا

 

 Ce qu’a écrit le Savant sur le front de l’homme, les reproches ne peuvent pas en annuler la fatalité. Dis à ce réprobateur-là : soumet-toi et tu sortiras indemne des coups d’épées de l’amour. Tu n’as pas été ébloui par les belles, tu n’as pas été blessé par les lames, tu n’as pas goûté à la coupe de vin. Ton guetteur n’a pas passé ses nuits dans l’appréhension des souffrances que tu lui infligeras, tu n’as pas nargué les jaloux. Tu n’as pas tenu dans tes bras une belle à la chevelure noire et tu n’as pas serré sa poitrine contre la tienne.

 Tu vis dans l’égarement, ô réprobateur, je te donne ce conseil, aujourd’hui, cesse de faire des reproches et de dévoiler les secrets cachés. Combien de gens comme toi qui réprouvaient, ont finalement connu le mal d’amour et l’errance, et sont devenus les esclaves de la beauté, lui obéissant au doigt et à l’œil. C’est ma belle qu’ils visaient dans leurs reproches. Ah, mon seigneur ! Le jour où elle viendra, la femme à l’éclat de la lune nous réjouira, la coupe de vin nous servira, Mina au visage rayonnant comme la pleine lune.

 

Serraba 2

معظم يوم الخميس طاب السلوان * أه يا لالّة

بعد طول الهجرة في بساطنا زهينا

زارتني درّة البها غصن البان * أه يا لالّة

بعد ما كانت مدّة غايبة علينا

اهدات لنا على رضاها كيسان * أه يا لالّة

الظريفة المسرارة من هويت مينا

امّي دادا امّي العادا * امّي دادا امّي

قلت لمينا هكذا بغينا * ساعة فيها سنين

بوجودك يا مكمولة المحاسن * خلّينا ناشطين

حين حضرتي كل خير كاين * حرمة ذاك الجبين

كبّ الخمرة واش كتعاين

وارى نزهاو يا رقيق الحجبان * أه يا لالّة

يا الّي بوصولك من ضرّنا برينا

يا من صلتي على جميع الغزلان * أه يا لالّة

بعيون صرادة و شفارك الطعينة

يا خدّ الورد في بياض السوسان * أه يا لالّة

يا الّي ثغرك جوهر خاتمه حصينة

و الشفّة عاطرة بنينة*بها تحيى الروح الوهينة * وقت الوساد و السينة

أه يا الغالية بك زهى لي * على السرور نادى فالي * نسّي الفارغ بالمالي *يا الريم و اسقينا * حتّى نقول يكفينا

يا لالّة ما يروينا * غير الرّيق الّي تسقينا * حرّ الجفا فايت فينا*يا العانسة مينا

 

Inoubliable ce jeudi où nous avons passé d’agréables moments de détente, après une aussi longue solitude, nous avons fait la fête dans notre salon. La perle de beauté, le rameau de saule est venu chez moi, après une période d’absence, loin de moi. Elle nous a offert, avec plaisir, des coupes, la gracieuse, la charmante, Mina mon amour. J’ai dit à Mina : c’est tout ce que nous désirons, une heure qui vaut des années, par la magie de ta présence, alors laisse-nous dans cette euphorie, puisque tu es là, nous n’allons manquer de rien, je t’en conjure au nom de ce front, verse-nous à boire, qu’attends-tu ?

 Et donne que nous goûtions au plaisir, toi dont les sourcils sont si fins, toi qui nous a rendu la santé par ta compagnie. Ô toi qui surpasses toutes les belles filles, par tes yeux d’un noir profond et tes cils comme des flèches. Ô joues comme des roses posées sur la blancheur des lys, ô toi dont la bouche recèle des perles bien celées, et la lèvre parfumée délicieuse, qui rend la vie à celui qui n’a plus qu’un souffle, au moment où l’on pose la tête sur l’oreiller, pour un somme. Ô femme sans prix, tu m’apportes la gaieté et tout annonce que les beaux jours sont arrivés pour moi, alors je m’efforce d’oublier le vide (de ma vie) par le plein (de boisson). Ô gazelle, verse-nous jusqu’à ce que je te dise assez. Ô ma dame, rien ne peut étancher notre soif, hormis la salive que tu nous donnes à boire, car  la brûlure de l’abandon nous l’éprouvons, ô belle Mina !