Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°15, Turath N°6, 2006, p. 31-34 | Texte intégral


 

 

 

Ahmed-Amine DELLAÏ

 

 

L’auteur de ce texte, le poète Khaled Mihoubi est né le 11 janvier 1938 à Tiaret. Il appartient à la tribu des Ouled Cherif qui, nous dit-il, a combattu au côté de l’émir Abdelkader et de cheikh Bouamama. Ses maîtres en poésie ont été les défunts cheikhs Abdeslam Ouazzani et Mohammed Bentaïba. Parallèlement à son métier de peintre-décorateur, qui est sa formation d’origine, cheikh Khaled Mihoubi a exercé comme chanteur bédouin durant 20 années, de 1963 à 1983.

Il arrête définitivement la chanson après son retour du pèlerinage à la Mecque en 1984.

Cette composition appartient à un genre satirique et didactique voué à la défense du métier de poète-chanteur bédouin (المشياخة). A travers la caricature des mauvais poètes sans formation sérieuse et sans « licence » délivrée par un ou plusieurs maîtres, comme il est de coutume immémoriale, l’auteur veut donner une leçon d’art poétique et de conduite à tous les aspirants-poètes qui désirent s’engager dans la voie.

Texte arabe

شيخ بلا شيخ ما رڨـّم نسخة * مطروزة بقياف باهي متشيّخ

ما سلكوها فحول مهد المشياخة * باتو فيها سهور فالكعب تأرّخ

معطن واده شلوڨ امرر من السبخة * سيله مالح ما يڨدّوه مخايخ

ما روى ملهوف اعطافه مفسوخة * ما سجّى مروان في نبته زايخ

خيط ضفيره نسيبل مجبّد من ملخة * حين يشمّ الما سيوره تترخوخ

من نده الجلاّس تمّكنه دوخة * يسكن جوفه فزيع يزروط و يفردخ

ما يقدر لجواب معتوله بالخا * الخا خاوي مفخوخ من وجده فايخ

من قلّة عرفه  يدوّرها صرخة * من تفسير اقفالها فكاكه تتلخلخ

إذا هدّت ڨوم حزامه يترخّى * يبقى سهم عڨاب ما يڨطع فرسخ

بلا تدبير يلضّ عوده للطّبخة * يقرص بالقطعان البارود مشمّخ

لا هدّة لا فراش لا كعب رخيخة * لا عاطف معطوف لا ريشة زايخ

خاطف كالجحموم من بيحات رخا * ادّايه لجّ الشيخ بالوهم مشيّخ

مزعوم بجيش بلا هواها يتفاخى * يصبح يدنّي على دابر مكلّخ

بلا دليل يفسّر القوافي مكلوخة * ينطق نطق الرخم مالعرف امّخّخ

و المتڨندز توالمه المشياخة * محضّر مالحضّار ذا الحضر مرسّخ

يمشي بالترباص يناڨر بتناخة * عينه دامي ما ترفّ و لا ترمخ

ما يسطاد وليع بڨطيع الكلخة * ڨاطع رمحه سميم في طعنه طابخ

يرمي رميه على شبور الكواخة * يصدق في الرمية ضعيره يتبطخ

إذا نال طريدته يذبحها بسخا * ما يصفّڨش اجنابها يتمهّل في السلخ

نطقه بالمربوص دارس معنى الخا * أصل الخا خوّاف مسلّم للمشايخ

أهل قياف منسّقة منازل بن دوخة * بين الهدّة و الفراش ريشتهم رايخ

المازوني و العامري فالبدو زياخة * بعد عساس الليل ڨبليها يصرخ

تهلك بالدندين صيغة دوّاخة * نشوة للممحون الغيوان يدبّخ

سايڨ قولي للقوام الزوّاخة * حرحزين الذكير بضفير مشلّخ

روّامين الأصيل للدّابر مسخة * يجيب ضني مبهوم وذنيه شوامخ

ما يفرز فالنبات ناظف من جلخة * غير يغمّر ما يكودوه سوارخ

خالد جاب اقوالها ما داعي نفخة * وارث من الاطواد ذا الظل مزيّخ

اتيارت جدار مهد المشياخة * برزو منها جواد متعلّي شامخ

نقمة للكرّاه و الّي فوّاخة * تنطق بالبرهان و الوجد يدوّخ

كسرو عيطة فواه كانو شيّاخة * طاعو يالتسليم من بعد التشياخ.


Traduction

Un poète sans maître ne peut calligraphier un texte, enjolivé de jolies rimes dignes des grands poètes. Et ceux-ci, dépositaire de l’art poétique,  ne l’ont point examiné, passant la nuit à admirer ces vers. La source de sa rivière est saumâtre, encore plus amère qu’une saline, son eau salée n’intéresse pas les experts. Elle n’étanche pas la soif de celui qui a le corps déshydraté, elle ne fait pas pousser de beaux épis de blé dressés fièrement. Les fibres de sa corde sont tendues, aussi rigides que le cuir cru des semelles, mais sitôt qu’elles sont mouillées ses lanières se ramollissent. La tête lui tourne quand il est interpellé dans une assemblée, l’angoisse lui noue les tripes et il se met à parler à tort et à travers.

Tel qu’il est monté il n’est pas capable de la moindre répartie en kha, la (lettre) kha est creuse et piégée et le laisse coi. Comme il ne sait pas grande chose, il se met à donner de la voix, et ses mâchoires se mettent à branler dans ses efforts à élucider ses énigmes. Quand la cavalerie charge, voilà que sa ceinture se relâche, et il reste en queue du peloton incapable de couvrir la distance. Sans savoir-faire il éperonne avec rage son cheval, il veut tirer un coup de fusil mais sa poudre est mouillée. Pas de strophe, pas d’antistrophe, pas de vers joliment tournés, pas de liaison, pas d’hémistiche inter strophe bien amenée. Comme le merle, il picore par ci par là, aveuglé par son illusion d’être un véritable poète. Fort du soutien de ses nombreux flatteurs, il fait l’important, mais il se retrouvera un jour à galoper sur un âne mal en point.     

Sans aucun argument, il s’avance dans l’explication des vers obscurs, il crie comme le vautour qu’il est un puits de science. Quant à celui qui a eu un maître, il mérite d’avoir le titre de poète, car il a été à bonne école. Il se comporte avec prudence, et dans ses attaques, il est mesuré, son regard est celui d’un lion, il ne se trouble pas et reste fixe. Il ne s’attaque pas au fauve avec une férule, mais avec un javelot qui transperce de part en part quand il le plante. Il tire après avoir pris sa mire, fait mouche et abat sa proie. S’il met la main sur le gibier qu’il poursuit, il l’égorge d’une main ferme, sans trembler et il prend tout son temps pour l’écorcher.

Il ne parle qu’après mûre réflexion, connaissant le sens du kha, le kha est crainte et soumission aux maîtres. Les gens qui enfilent des vers à la manière d’un Ben Doukha[1], entre la hedda et le frach, ils savent placer la richa qu’il faut. Le style mazouni et le style ‘amri sont un excellent prélude, mais une fois la nuit tombée, c’est le gabli qui doit se faire entendre. Son rythme lancinant déchire le cœur et fait monter l’ivresse, il grise l’amoureux malheureux que le chant berce. Je vise par ces paroles les vantards qui s’échinent à vouloir scier l’acier avec des folioles de palme brisées. Ils font couvrir, chose monstrueuse,  la jument de race par un âne, et le résultat est un animal bizarre aux grandes oreilles.

Il ne fait pas la différence entre la bonne et la mauvaise herbe, se contentant d’avaler tout ce qu’il trouve sans discernement. Khaled a composé cette pièce, il n’affiche point de vaine prétention, il est heureux et fier d’avoir hérité d’une place à l’ombre des montagnes massives. Tiaret est une ville antique, c’est le berceau de la poésie et des poètes, d’elle sont sortis des hommes nobles, de très haute distinction. Pour le plus grand dépit des ennemis et des bonimenteurs, ils parlent en connaissance de cause et ont la répartie cinglante. Ils ont imposé le silence à bon nombre de prétendus poètes, et ceux-ci ont reconnu leur autorité en la matière après s’être mis à leur école


Notes

[1] Ancien poète de la tribu des Souids, antérieur à Ali Kora.