Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N°15, Turath N°6, 2006, p. 27-30 | Texte intégral


 

 

 

Ahmed-Amine DELLAÏ

 

 

A côté des qacidas du Melhoun, que l’on peut considérer comme le discours amoureux par excellence des hommes, il existe d’autres formes d’expression, moins élaborées certes mais tout aussi empreintes de poésie, pour dire l’amour mais côté femme. L’une de ces formes de poésie populaire féminine usitée au Maghreb depuis des temps immémoriaux est le  ‘aroubi (العروبي) et le hawfi (حوفي) que les jeunes filles chantent en se balançant sur l’escarpolette.

 آ احمد، آ احمد*، يا مربوع القدّ

يا قرّة عينيا، يا العزيز عليا

و ما سبابي غير احمد

تفرفر قلبي و تشعل نيراني

ما عندي فوق منّك غير الفوقاني

O Ahmed, ô Ahmed ! Toi qui n’es ni trop petit ni trop grand, ô prunelle de mes yeux, ô mon adoré, il n’y a d’autre cause à mon mal que Ahmed, tu fais palpiter mon cœur et tu me donnes la fièvre, personne ne m’est plus cher que toi, si ce n’est Dieu lui-même.

Car l’amour est au principe de toute chose :

العشق في دارنا و العشق ربّانا

و العشق في بيرنا حتى حلا مانا

و العشق في الدّالية حتى رمات الاغصان

و العشق ما ينهيه لا باي لا سلطان

L’amour est dans notre maison et l’amour nous a élevé, l’amour est dans notre puits et nous donne une eau douce, l’amour est dans notre vigne et la fait croître, et aucun bey, ni aucun sultan, ne peut interdire l’amour.

Cette plainte mélancolique de la jeune fille contemplant, de sa terrasse, à Oran, Tlemcen, ou Fès, le coucher du soleil, c’est l’amour quand il se pare des couleurs de l’absence :

العشية عشّات كل طير دخل لعشّه

ما بكّاني ذهب ما بكّاني نقشه

بكّاني غير الحبيب طال عليا وحشه

Le soir est tombé et tous les oiseaux ont regagné leurs nids, je ne pleure pas à cause de l’or, ni de ses ciselures, mais je pleure à cause de mon bien-aimé qu’il me tarde de revoir.

Elle croit, fol espoir et bonheur fugace, apercevoir un pigeon messager :

شوفي يا امّيمتي هذا الطّير المخبّي

حساب لي اخبار من عند حبيبي

ساعة غير غراب رايح لنباته

و قلبي تصبّغ كيف ريشاته

Regarde, ma petite maman, cet oiseau qui se cache, j’ai cru qu’il m’apportait des nouvelles de mon bien-aimé, mais ce n’est qu’un corbeau qui retourne à son nid, et laisse mon cœur aussi sombre que ses plumes.

La jeune amoureuse se remémore alors la première rencontre et les premières paroles échangées, dans le magasin du beau et jeune tailleur :

شفت واحد الشّباب يفصّل العكري

قلت له يا شباب قيس على قدّي

قال لي يا لالّة حتى تجي لعندي

نفصّلك تاج ذهب و نزيد من يدّي

قلت له يا شباب جيرانّا عسّاس

قال لي يا لالّة يرقدوا ذوك النّاس

قلت له يا شباب نخاف على عرضي

J’ai vu un jeune homme couper du tissu écarlate :

- Prends tes mesures sur moi, jeune homme, lui dis-je !

- Viens d’abord chez moi, ma petite dame ! Je te ferais, de mes mains, un diadème en or et d’autres choses encore. 

- Mais nos voisins nous épient !

- Mais, ma petite dame, ces gens-là, il faut bien qu’ils dorment !

- Moi, jeune homme, je crains pour ma réputation !

Lui revient aussi le souvenir du premier baiser volé, un jour... de Ramadhan :

داز لي هوى و سلت عليه

قاضي فاس و قاضي كل مسالة

قلت ليهم يا سيد القاضي

واش ريق الحبيب يفطّر والاّ لا

قالو ما عالم الاّ مولانا

J’ai eu un problème d’amour et j’ai interrogé le grand cadi de Fès et le juge de toutes les affaires : « ô seigneur juge, questionnai-je, est-ce que la salive de celui qu’on aime fait rompre le jeûne ?». « Dieu seul le sait, me répondirent-ils. » 

Mais l’amant que le sort a favorisé doit s’en tenir à une discrétion absolue et ne pas se laisser aller à la vantardise car il risque de s’attirer les foudres de l’amante dévoilée et connaître un sort funeste :

إذا داركم عالية بالسّلّوم نطلعها

إذا بنتكم حاجبة نعطي لوامحها

إذا كذّبتوني خاتمي في صبعها

ويذا كذّبتوني...

 

فضحت بيا يا شباب ربّي يفضح بك

تدخل على امّيمتك مصارينك في يديك

نلبس لباس حرير و نجي نعزّي فيك

و نقول يا شباب هذا ذنوبي بك

 

Votre maison a beau être élevée, je l’escaladerais avec une échelle, votre fille a beau se dérober aux regards, je pourrais vous la décrire, et si vous ne me croyez pas, ma bague est à son doigt, et si vous ne me croyez toujours pas…

Tu m’as déshonoré, ô jeune homme ! Que Dieu te couvre d’opprobre ! Puisses-tu rentrer chez ta mère, tes tripes dans tes mains ! Alors je porterais de la soie et irais à ton enterrement, et je te dirais : « Voilà pour les fautes que tu as commises à mon égard ! »