Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°15, Turath N°6, 2006, p. 23-26 | Texte intégral


 

هذا حكم جديد

Le temps de l'iniquité est venu

De Cheikh Abdelkader El Mejjâji[1]

 

 

Les poètes populaires, est-il utile de le rappeler, sont les témoins directs, les rapporteurs fidèles et les mémorialistes incontournables de l'histoire immédiate de leur communauté. De plus, leurs œuvres  peuvent nous éclairer sur un élément essentiel de la structure idéologique de la société, l'opinion publique, que les historiens habitués à écrire l'histoire "par le haut" (élite, chefs, partis, groupes, etc.) n'abordent quasiment jamais. Le point de vue du peuple et sa vision propre des événements sont, à notre sens, des éléments à ne pas négliger dans toute analyse de la dynamique sociale d'une société ou dans toute tentative d'écriture et de lecture de l'histoire d'une nation comme la nôtre.

Et dans la longue succession historique des malheurs qui se sont abattus sur notre pays, l'un des plus dramatiques a été, sans aucun doute, la conquête-colonisation française. Ainsi ce texte d'un poète algérien du XIXè siècle appelé cheikh Abdelkader Ben Ahmed El Mejjâji nous décrit avec force et netteté le grand scandale et la grande hérésie qu'a constitué pour les populations musulmanes de notre pays la substitution de la justice et des lois étrangères du vainqueur à la justice traditionnelle basée sur la loi islamique et les us et coutumes locales.

A ceux qui auraient la mémoire trop courte, il n'est pas inutile de rappeler, à travers ce texte témoignage d'un poète populaire, porte-parole autorisé de son peuple, ce que fut la triste réalité de la «mission civilisatrice de la France » au travers d'une critique acerbe de l'une de ses institutions lourdes, à savoir, l'appareil judiciaire mis en place. Outil privilégié de ce long, profond et raisonné "façonnement" de l'indigène musulman vaincu en un être déculturé, mineur, malléable et amorphe, seul à même de garantir la pérennité du système colonial basé sur l'assujettissement de la majorité autochtone.

Texte arabe

جانا ذاك اليوم مرسول القايد * ببريّة ڤال جات من عند الفسيان[2]

كي قراها بقات الأمّة تتوحّد * تتلطّف و تڤول أستر يا رحمان

ڤالو جات اليوم قوانين جدد * حكم شرع جديد ما راته الاعيان

الّي حبّ العيش لفرانصة يسجد * و الّي يڤول علاش يدّوه لكايان[3]

القاضي تركوه خلاّوه يسهد * راها الكلمة اليوم للعسكر نيشان

ما بقى لا خليل لا شرح مقيّد * لا طلبة تفتي بآيات القرآن

المفتي و الفقيه مجمرهم برد * عاد الكاغط يرسله لك بن دايان

فالكاغط التّنبري[4] راه مجرّد * يسوى دورو في حوانت بن سوسان

الّي يبغي الحكم لازم له يجبد * و يدير وكيل للشّرع قاريه لسان

يلغولك باسمك و اسم امّك و الجدّ * كونك تالف جاي من برّ السّودان

كي تدخل بوجور[5] تبدا بالسّيّد *و بوجورين لكل واحد من الاعيان

ويذا كنت فطين تجبد هاك تمدّ * من الشّاوش و روح لكبار الديوان

ويذا ساهي و جاي على الحقّ معمّد * وكيلك يڤول أجبد يا قرّان

هذا حكم فرانصة من جدّ لجدّ * يدّو للقرطة و ينفو من البلدان

ويذا تعرف شي يهودي بوس اليدّ * و ڤردف[6] و بايع براسك عريان

و اشري الدّنيا بلاخرة للحقّ اجحد *و دير شهود الزور عمّد على البهتان

هذا حكم جديد جانا متعمّد * بالعسكر و الڤوم طوّع العربان

ما خلّى سيرة و لا عرف مسڤَد * نصروه الباغضين بدّالة الاديان

المسلم مسكين ما طاڨ يعاند * و ارواح تشوف ما طرى في ذا الزمان

فزعت النّاس كل واحد وين شرد * و عمر سوڨ الفساد من كثر الطغيان

حكم الغالب جا يخرّب و يفسّد * لن يرجع الشجيع فالأمّة ندمان

ما زلت تشوف يا الّي عقلك جامد * يديرو قاضي جهّال اسمه بن دايان

الكافر من ڨبيل للمسلم حاسد * ويذا طاڨ يذلّها أمّة عدنان

أخذلهم يا إله بجاه الأمجد * و استرنا من كيد ذا القوم العديان

و المجّاجي كون ليه في يوم اللّحد * عبد القادر بن احمد طالب رضوان

أرحم بويا مع امّي والّي شاهد * و السّامع و الّي حفظ هذا الغيوان.

Traduction

Le messager du Caïd est venu l'autre jour, avec une lettre  émanant, dit-il, de l'officier. A sa lecture, l'ensemble des musulmans se mit à invoquer Dieu l'Unique, à implorer sa clémence et à dire : "Protège-nous, ô Miséricordieux !". « De nouvelles lois ont été promulguées aujourd'hui, dirent-ils, une nouvelle législation a cours, dont on n'a jamais entendu parler ». Celui qui tient à la vie doit se soumettre à la France, et celui qui proteste est emmené au bagne de Cayenne. Ils ont donné congé au Cadi, le laissant prostré, ce sont les militaires, sans conteste, qui ont le dernier mot aujourd'hui. Adieu  Sidi Khalil et son commentaire, adieu les talebs qui délivraient des consultations basées sur le Coran. Le Muphti et le Faqih n'ont plus compétence en la matière, maintenant c'est Ben Dayan qui t'envoie la convocation. Un timbre y est apposé, il coûte un douro chez Ben Sousan. Celui qui fait appelle à la justice doit débourser, et s'adjoindre un avoué qui connaît par cœur les lois. On t'appelle à la barre, en citant ton nom, le nom de ta mère et celui de ton grand-père, fusses-tu un inconnu sans racines venu du lointain Soudan. Dès que tu pénètres tu dois dire bonjour en commençant par Sa Seigneurie, puis deux fois bonjour à chacun des notables. Et si tu es intelligent, tu sors l'argent de ta poche et tu distribues, du chaouch jusqu'aux plus grands personnages de l'assemblée. Mais si tu oublies, tout à ta ferme détermination à exiger que justice te soit rendue, ton avoué te rappellera à l'ordre en te disant : " Sors l'argent, espèce de cornard!". C'est la justice à la française, et ça, depuis des générations, on t'envoie à la guillotine ou alors on te déporte loin de chez toi. Si tu as de la chance de connaître un Juif alors baise-lui la main, mets-toi au garde à vous et fais les salutations d'usage avec ton crâne découvert. Achète le monde d'ici-bas en vendant ta vie future et dissimule la vérité, soudoie les faux témoins et ne recule devant aucun mensonge. C'est un nouveau pouvoir qui vient pour nous dominer, par la force de son armée et de sa cavalerie il a soumis les Arabes. Il n'a laissé subsister ni mode de vie traditionnel ni coutumes locales, il a été soutenu par les gens qui nous haïssent, ceux qui changent facilement de religion. Le pauvre musulman n'a plus la force de lutter, d'ailleurs viens voir ce que notre époque-ci nous a réservé. La panique a gagné les gens et ils ont fui dans toutes les directions, tandis que le désordre et la corruption prospèrent à l'ombre d'un pouvoir de plus en plus inique. La loi du plus fort est venue tout détruire et tout pervertir, jusqu'à ce que le plus courageux d'entre nous finisse par s'en repentir. Tu n'as encore rien vu, homme à l'esprit lourd, car ils nommeront, un jour, un juge qui mettra tout le monde dans le même sac et qui s'appellera Ben Dayan. Les mécréants ont de tout temps porté envie aux musulmans, et quand ils en ont le pouvoir ils accablent de mépris la communauté de 'Adnan. Rabaisse-les, ô mon Dieu, par l'intercession du Glorieux, et protège-nous de la perfidie de cette nation ennemie. Et quant à El Mejjâji sois pour lui un soutien le jour de sa mise en terre, Abdelkader Ben Ahmed souhaite t'être agréable. Accorde ta miséricorde à mon père et à ma mère, ainsi qu'à celui qui récite le témoignage de foi, à l'auditeur et à celui qui apprend par cœur ce poème.


Notes

[1] Texte extrait de l’ouvrage intitulé :

" المقاومة الجزائرية في الشعر الملحون"، إعداد و تقديم: جلول يلس و أمقران الحفناوي، Sned، الجزائر، 1975، ص.100-102.

[2] فسيان : du français « officier ».

[3] كايان : le bagne  de Cayenne, dans la Guyane française.

[4] تنبري : le timbre(fiscal).

[5] بوجور : bonjour

[6] ڤردف : du français « se mettre au garde à vous ».