Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N°15, Turath N°6, 2006, p. 17-22 | Texte intégral


 

الدّشرة

Un village (dans les griffes des vauriens)

 

Auteur : anonyme

 

 

Ceux qui pensaient que le Melhoun était mort et enterré, après une vieillesse interminable et une non moins longue agonie, seront bien déçus. Car, à la lecture de ce texte, on constate avec soulagement que le génie de la poésie habite toujours le peuple et que sa capacité d’indignation est toujours aussi grande devant tout ce qui peut heurter ses convictions séculaires. En l’occurrence, ici, un principe fondamental de sa culture politique de base, à savoir que la direction de ce peuple, qui n’a pas perdu le souvenir des vieilles hiérarchies traditionnelles du commandement (chorfa et djouâd) ne doit jamais tomber, au risque d’une dangereuse régression sociale et morale, dans les mains d’individus sans noblesse d’origine et sans noblesse d’âme, sans capital culturel, dirait un sociologue, et sans traditions bien intégrées du commandement et de la gouvernance.

En outre, il importe peu de savoir qui est ce poète en colère, ni de quelle ville du pays transformée en trou perdu il s’agit, car le propos peut s’appliquer à n’importe quelle « dachra » de n’importe quel région du pays. Le lire comme l’expression d’un règlement de compte personnel entre un habitant déçu et sa ville, lui enlèverait toute sa charge  et sa dimension, et ferait le jeu, justement, de ceux que notre courageux poète stigmatise. Toute la littérature religieuse, d’ailleurs,  retentit de ces histoires de prophètes dont la mission a commencé d’abord par vitupérer leurs compatriotes. Notre auteur n’est pas, bien sûr, un prophète, ni un saint, mais son anathème retentit, à nos oreilles, comme l’écho obsédant d’une insondable colère.   

Texte arabe

1

ابقاي على خير يا هذا الدّشرة * لي غاشيها غي[1] فلان يسكّ فلان

راني حالف ما نولّي ذا المرّة * يا لو كان نموت في صحرا عطشان

نعشر برّ الرّوم و بلاد الكفرة * و لا نعشر برّ الشّماية و الرّعيان

الحديث تنوفيق و الضّحكة صفرا * و الصّحبة تحيى و تفنى بالقضيان

بلسانه يعطيك قنطار مسرّة * و الحيلة متلمّدة تحت البيطان

بالرّشوة تلڨاه ماشي للعمرة *و يصلّي في البيت فآخر رمضان

و يولّي بكلاح و عباية صفرا * و يعطيها للزّور و كلام البهتان

يحلف لك ليمين ڨدّاه ان مرّة *و يحلف بالكعبة و يحلف بالقرآن

و يحرّم البزوز و يحرّم المرا *و غير يصدّ عليك تلڤى كذبه بان

اخزيهم يا خالقي في ذا الدّشرة *ذا القوم الّي حلفها ما فيه أمان

2

ابقاي على خير يا هذا الحفرة * لي يحكمها غي الجاهل و الخوّان

تلڤى الّي فشلو ڤبال الصبّورة * للسّيّاسة داخلين بلا سلطان

المرفوعة تاليتها مجرورة * و العطف يورّوه غي لفلان و فلان

و الفعل المجهول مبني بالكسرة * و الاسماء الخمسة يديرو لهم شان

تلڤى المير حمار و النّايب بڤرة * و المجلس ثعبان يختل في ثعبان

ما تفرز أمّي على واحد يقرا * و لا تفرز صاحي على واحد سكران

غي حيدورة لاسقة في هيدورة * و غي خاين مدسوس في وسط الخيّان

و كي الكلاب مدرّبين على الحڤرة * و يا ويح الّي جا لهم بين النّيبان

ما يهدو الاثار ليه و لا جرّة * و ليا عاش يعيش مبهوت و حيران

3

و العالم في برّهم يغرق ڤدرة * و الجاهل في ديارهم يلڤى الامان

فتّش في التّاريخ تلڤى ذا الصّورة *و للواقع تلڤى لذا الهدرة برهان

كي تسمع لحديثهم عند الهدرة * تڤول انت الابطال هذو و الشّجعان

و لو تعجنهم ما يجو في ساڤ امرا * و لو توزنهم ما يوفّو لك ميزان

كي الغراب منين يعلا في شجرة * يحسب كل الخلق تحته غي ذبّان

4

ابقاي على خير يا هذا الدّشرة * الّي لاحت تاريخها في عڤب زمان

يا سعد الّي جا موضّف من برّا * بالوصلة يحضى عزيز و مولى شان

يهدوله الفراش و يزيدوه امرا * و كل خميس عشاه مشوي عند فلان

ما يحتاجش لا حليب و لا خضرة * كلّش خالص جاي من عند الرّعيان

هذا باهز جايب مخدّة حمرا * و هذا يجري جايب قريعات دهان

تلڤى المشمت غي توصّل فالهدرة *و تلڤى المرعن غي تجرجر فالخرفان

أخزيهم يا خالقي في ذا الدّشرة * ذا القوم الّي شانها ما جا كي شان

و ارزقهم العجاج و معاه الغبرة * و الزّلط الّي بدراهمه بالصّح جيعان

5

إذا راد الله من هذا المرّة * ما نرجعش خلاص لبلاد البهتان

و نڤول على خير يا هذا الحفرة * راها ليكم يا المشمت و الرّعيان

ما رانيش على الرّجال أهل النّعرة * لي كلمتهم ما لڤات منين تبان

و ما رانيش على البزوز الّي تقرا * و ما رانيش على الّي سكنو الاكفان

و ما رانيش على الشّجرة و الحجرة * و ما رانيش على الوليا و الحيوان

مقصودي رعيان ما ليهم جرّة * و كي عكست الايّام ولّى لهم شان 

كانو مدسوسين في وقت الكفرة * و ياسر منهم كان في صفّ العديان

و دروك جاب شهود و دخل فالثّورة * و خرج عنده كاميو قهوة و بلان

و لحق له راپيل[2] حجّ و زاد امرا * و صبح فالتّاريخ يفتي بالبرهان

و يعاود و يڤول بيا واش صرى * كي كنّا في الزّيش نا و حياة فلان

فوڨ حمار و لاحڤتني طيّارة * و ذاك الشّي و ضربتها بين الجنحان

و هجمت على شار بعمود و حجرة * دڤدڤته و ڤديت في جدّه نيران

أخزيهم يا خالقي في ذا الدّشرة * ذا الحركة الّي عايشة غي بالبهتان

و ارحم من شافو الكحلة و المرّة * و ماتو شهدا عن الصّدق و ليمان

متّعهم بالحور فالجنّة الخضرا * و سكّنهم يا خالقي خير الجنان.  

Traduction

1

Adieu, village que voici, dont les habitants, ne cessent d'échanger des ruades. J’ai juré de ne plus y remettre les pieds, cette fois-ci, dussé-je mourir de soif dans le désert. Je préfère m’installer au pays des chrétiens et des infidèles, que de vivre au pays des salauds et des moins- que- rien. Leurs paroles ne sont pas sincères et leurs sourires sont forcés, ils te donnent et te retirent leur amitié en fonction des services rendus. Par leurs beaux discours, ils te font voir monts et merveilles, tout en  prenant bien soin de camoufler leur malice. Tu les vois partir pour la ‘omra avec l’argent de la corruption, et faire la prière à la Mecque  à la fin du Ramadan. Puis  ils reviennent avec le cordon[3] et une blouse jaune, et  se mettent à débiter des faussetés et des mensonges. Ils te jurent leurs grands dieux, avec force insistance, invoquant la Kaaba et le Coran. Ils vont même jusqu’à déclarer leurs enfants et leur femme illicites, mais sitôt qu’ils s’éloignent tu te rends compte que tout n’était qu’affabulation. Couvre d’opprobre, ô mon Dieu, les gens de ce village ! Cette engeance aux serments de laquelle on ne peut pas se fier.   

2

Adieu, ô trou perdu que voici ! Qui n’est dirigé que par des incultes et des escrocs ! Ceux qui ont échoué devant le tableau noir, en classe, tu les retrouves à faire de la politique alors qu’ils n’en ont pas les capacités. A la fin du nominatif il mette le signe du  subordonné, et la coordination il ne la dévoile qu’à untel et untel. Et le verbe au mode passif ils le construisent invariablement avec la kasra, mais des « cinq noms »[4], ils font un très grand cas. Tu t’aperçois que le maire est un âne et que son adjoint est un abruti, que l’assemblée est un nid de gros serpents vénimeux se guettant les uns les autres. On ne peut y distinguer l’analphabète de celui qui a étudié, ni celui qui est ivre de celui qui a l’esprit clair. Ce ne sont que toisons de mouton collées à  d’autres toisons de mouton, et ce ne sont que voleurs dissimulés au milieu d’autres voleurs. Et comme les chiens, on les a dressés à faire injustement du mal, malheur à celui qui leur tomberait entre les crocs ! Ils n’en laisseront rien, et si par chance il survit, il en demeurera complètement choqué et déboussolé. 

3

 Le savant, dans leur pays, est au plus bas de l’échelle, et l’ignorant, chez eux, n’a aucun souci à se faire. Cherche dans l’histoire passée, tu y trouveras l’exposé de ce que je décris, et des preuves qui confirment ce que je raconte sur la situation actuelle. Quand tu les entends parler, tu jurerais que ces gens-là sont des héros et des braves. Mais si tu les malaxe pour en faire de la pâte, tu ne pourras même pas en remplir le mollet d’une femme, et mis sur la balance, ils ne font pas, non plus, le poids. C’est comme le corbeau quand il se juche au sommet d’un arbre, il croit que tous les gens, en bas, sont des moucherons.

4

 Adieu, village que voici ! Qui a renié, depuis longtemps, son histoire. Heureux le fonctionnaire qui vient de l’extérieur, dès qu’il pose les pieds, leurs faveurs et leur considération lui sont acquises. Ils lui offrent les meubles et lui rajoutent la femme et, tous les jeudis, pour son souper, il a droit à un méchoui chez untel. Il ne manque jamais de lait et de légumes, tout lui est offert gratuitement par les minables. L’un accourt portant un coussin rouge[5], tandis que l’autre se hâte avec ses pots de beurre[6]. Il y a toute cette bande de salauds occupés, à longueur de temps, à cafarder, et toute cette bande de minables qui ne cessent de ramener des agneaux. Couvre d’opprobre, ô Seigneur, les habitants de ce village ! Ces gens dont les mœurs sont si particulières ! Donne-leur en abondance des bourrasques et des tourbillons de poussières ! Et donne-leur la misérable condition de celui qui a de l’argent mais qui a toujours faim !

5

Si Dieu veut, à partir de ce jour, je ne retournerais plus jamais au pays du mensonge. Et je dirais adieu, ô trou perdu ! Je vous le laisse, bande de salauds et de minables ! Je ne parle pas des hommes prompts à défendre l’opprimé, ceux dont la parole n’a pas trouvé le moyen de se faire entendre. Je ne parle pas des enfants qui vont à l’école, et je ne parle pas de ceux qui sont morts. Je ne parle pas des arbres et des cailloux, et je ne parle pas des saints et des bêtes. Je vise les minables qui n’ont pas de racines, et qui, à la faveur d’un retournement de situation, se sont retrouvés aux premières loges. 

6

A l’époque coloniale, ils étaient cachés et beaucoup d’entre eux étaient dans les rangs ennemis. Et aujourd’hui, ils ramènent des témoins et deviennent des révolutionnaires, et se retrouvent avec des camions, des cafés et des lots de terrains. Ils reçoivent un rappel, font le pèlerinage à la Mecque et se remarient, et ils se mettent à réécrire l’histoire preuves à l’appui. Ils racontent et disent : « Si vous saviez ce qui m’est arrivé ! A l’époque où j’étais dans l’ALN du vivant du fameux untel. J’étais sur un âne et un avion me poursuivait, malgré cela j’ai réussi à le toucher entre les ailes. Et j’ai aussi attaqué un tank avec un bâton et une pierre, je l’ai complètement démoli et j’y ai mis le feu à cette saleté ! ». Couvre d’opprobre, ô mon Dieu, ces gens du village ! Ces harkis qui ne vivent que grâce aux mensonges. Et étends ta miséricorde sur ceux qui ont goûté à tous les malheurs et sont morts en martyrs, avec conviction et foi. Donne-leur la jouissance des houris dans le vert paradis, et installe leur demeure dans le plus bel endroit de ce jardin.


Notes

[1] غير

[2] پ = p (rappel)

[3] Qui est un élément de la coiffe traditionnelle des Arabes du Moyen-Orient.

[4] Père, frère, beau-père ou beau-frère, bouche et dhou. Tous ces noms réfèrent à la famille et à la parentèle. Il y a ici des jeux de mots intraduisibles.

[5] Allusion au billet de 1000 dinars.

[6] En fait, des bouteilles de Ricard ou de Whisky.