Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°15, Turath N°6, 2006, p. 13-14 | Texte intégral


 

 

 Ahmed-Amine DELLAÏ

 

 

Si nous avons décidé de consacrer ce numéro de Turath principalement au melhoun comme texte (poétique) et prétexte (à étude) c’est parce que l’intérêt pour cette littérature non seulement ne faiblit pas, mais il augmente, multipliant sa visibilité aussi bien dans les médias que dans l’édition où de nombreuses publications voient le jour régulièrement. Ceci est réconfortant pour les chercheurs et justifie amplement le travail de sensibilisation que nous avons entrepris à ce sujet depuis des décennies et dont la publication de ces cahiers est un des supports privilégiés.

Ce numéro de Turath, comme annoncé plus haut, est divisé en deux parties complémentaires :

1.Une partie « textes » où nous avons présenté cette production dans sa diversité fondamentale : textes anciens (Belkheïr, Bensahla) et textes contemporains (Hadj Khaled), poésie citadine (Bensahla, Bettobdji) et poésie bédouine (Belkheïr, Hadj Khaled, El Medjadji), thématique sociale et critique (Eddachra, le temps de l’iniquité), satirique aussi (Bettobdji, Hadj Khaled) et thématique lyrique (Bensahla), dimension nationale (poésie de Sidi Khaled) et sa dimension maghrébine (la serraba). Indirectement, nous désirons aussi, à travers ces quelques textes inédits, attirer l’attention sur l’importance et l’urgence de la collecte afin de sauver ce qui peut l’être encore de l’immense production poétique en langue « maghrébine » appelée melhoun.

2. Mais s’il est toujours nécessaire de le « démontrer » d’abord et avant tout par les textes, il est tout aussi important de mettre en valeur les études qui s’attellent à reconstituer ce savoir perdu qui s’était bâti, siècle après siècle, autour de lui : savoirs sur la langue, la métrique, et la terminologie technique. Ainsi, dans la partie intitulée « Documents », nous présentons des textes inédits, rares ou difficiles d’accès qui l’ont tous pour thème ou ses auteurs. De Belhalfaoui, nous pouvons lire une sorte de « sa défense et son illustration » devant l’institution académique française, plaidoyer qui reste toujours d’actualité du fait d’une certaine réticence de l’institution académique algérienne à intégrer, par exemple, celui-ci dans le cursus d’enseignement. En vérité, la question plus générale qui y est débattue est celle de son statut, littérature qui ne peut, à y voir de plus près, se plier à la typologie traditionnelle des genres littéraires (poésie savante/ poésie populaire, littérature classique/littérature dialectale ou vulgaire, etc.), sans se diminuer.

Avec Ahmed Tahar, nous avons là une intéressante description des rapports du poète mascaréen Benguennoun avec ses contemporains et de ses démêlés avec l’école de Mazouna, institution de légitimation incontournable dans le champ du savoir de l’époque. La problématique, ici, est celle du rapport du poète à sa société et à l’autorité légitimante dans le contexte algérien dès le XVIIIème et XIXème siècles. De Hachelaf, une précieuse étude sur la terminologie technique du melhoun (chant et poésie), qui est une tentative de reconstitution de l’un de ces savoirs perdus dont nous parlions plus haut. Ainsi qu’un essai d’ordonnancement de quelques étapes de la vie terrestre de Sidi Lakhdar Benkhlouf à partir de son œuvre. El Boudali Safir nous livre une lecture personnelle, très impressionniste, de la vie artistique à Tlemcen à travers la vie de l’un de ses plus grands poètes de haouzi, Boumédiène Ben Sahla. Une autre façon, plus sentimentale qu’intellectuelle, de nous introduire dans son univers poétique et musical. Ahmed Lamine, enfin, nous transporte du côté de Biskra, à Sidi Khaled, pour nous révéler des liens insoupçonnés entre poésie melhoun et légende dorée, culture populaire du Maghreb et récits légendaires de la gentilité arabe, substrat berbèro-chrétien et hagiographie musulmane locale.

Ne finissons pas sans signaler la partie « Matériaux » avec, un texte du poète Remaoun où sont chantés les louanges de l’hospitalisation à la française, pièce à ajouter au débat d’actualité sur les supposés bienfaits de la colonisation française, le répertoire d’un chanteur oublié du constantinois qui suscite beaucoup d’interrogations, et enfin d’autres productions de la littérature populaire orale recueillies par nos collègues Boumedini et Dadoua.  

Ahmed-Amine Dellaï