Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 32, 2016, p. 49-58 | Texte Intégral


 

 

Abdellah MESSAHEL

 

 

Introduction

L’urbanisation que subissent les anciens ksour est avérée. Les paysages sont complètement transformés. Qu’il s’agit des ksour de l’Atlas saharien,  ou de ceux de la vallée de la Saoura ou de ceux du Touat-Gourara-Tidikelt, on assiste à un développement socio-spatial sans commune mesure.

Notre approche des populations ksouriennes, constituant des sociétés locales, consiste à mesurer le degré de changement social à travers le système des alliances en général et des relations matrimoniales en particulier. Les anciens ksour du Sud-ouest de l’Algérie font face à des changements sociaux notables. L’urbanisation, comme phénomène démographique, est le moteur des transformations non seulement sur le plan spatial mais surtout sur le plan social. Le mode de vie séculaire du couple nomades-ksourien a complètement changé. Y-a-t-il des résistances ?

Les stratégies d’alliance, les relations matrimoniales entre les différents groupes sociaux  et entre ces derniers et le monde extérieur constituent des indices pertinents quant à la mesure du changement et des résistances. C’est à partir d’enquêtes de terrain, d’une série d’entretiens et de dépouillement des données de l’Etat civil que nous analysons ces deux aspects importants des rapports sociaux dans des sociétés locales dont les territoires et les trajectoires sont différents.

De nouvelles alliances se mettent en place : des stratégies de groupes aux stratégies familiales (individuelles)

La composante sociale des anciens ksour est différente selon les espaces étudiés. Dans l’Atlas saharien et la vallée de la Saoura on y rencontre des ksour arabophones, dans une mouvance d’anciens groupes nomades ; c’est le cas de Ghassoul avec les Ouled Moumen, ou Kenadsa avec les Doui Menaa et des ilots berbérophones comme Boussemghoun et Chelala dans les wilayas d’El Bayadh ou Mogheul dans la wilaya de Béchar. On y trouvait une organisation sociale plus ou moins égalitaire. Lors de nos entretiens avec des ksouriens de souche, ces derniers nous affirmaient que « le nomade n’est que le berger chez le ksourien et que ce dernier n’est que le khames de ce même nomade ». En réalité, l’ascendant du groupe nomade sur les sédentaires est avéré à travers l’histoire de ces espaces et continue de l’être jusqu’à aujourd’hui. En effet, les élus et, tout particulièrement, les maires dans ces ksour appartiennent aux groupes nomades. Dans le Touat-Gourara-Tidikelt, la mouvance nomade à depuis fort longtemps disparu ; on y rencontre des ksour berbérophones, c’est le cas de Timimoun (Gourara) et des ksour arabophones comme ceux de Tilouline (Touat). L’organisation sociale est inégalitaire, de véritables groupes en présence persistent comme celui des chorfas, des mrabtines et des haratines, en plus de la distinction assez marquée des arabes et des harar (zénètes).

L’influence de la zaouïa est plus importante dans le second cas que dans le premier. Quels que soient les ksour en Algérie, le système lignager est patrilinéaire, en d’autres termes, la référence est au père jamais à la mère sauf lorsque l’on veut tisser une relation ou une stratégie[1].

Les anciennes organisations des sociétés locales fondées sur la tribu ou la confédération et les grandes zaouïas n’existent plus en tant que telles. Ainsi, et comme l’a relevé Maamar Bouguerba à propos de la tribu, « (…) le fait qu’il existe plusieurs souches dans le même regroupement tribal montre des prédispositions d’intégration affirmées par la nécessité de consolider l’unité de la croyance religieuse et par le souci d’accroitre la puissance pour maitriser le sort des combats. Parfois un noyau central autour duquel s’articule le reste demeure, mais avec le temps, même cet axe subit d’importants ajustements. Peu de membres de tribus sont capables de remonter leur généalogie à plus de cinq ou six générations. Les filiations sont enchevêtrées et la mémoire refuse, parfois, de remuer des souvenirs douloureux, d’où cette faculté de la culture de l’oubli. Le culte du groupe est beaucoup plus prégnant dans ces zones que le culte des aïeux  comme c’est le cas dans la société urbaine… C’est une société qui vit volontairement au présent … »[2].

Le nouveau mode d’organisation se fonde sur le groupe familial. Ce dernier recourt à son groupe lorsqu’il en a besoin[3]. Les alliances se font au gré des opportunités sans considération d’appartenance.     

Dans les ksour de l’Atlas saharien et la vallée de la Saoura  la référence à l’ancêtre éponyme, qui était l’apanage de tous les membres d’une tribu, n’existe pratiquement plus. On se définit ksourien sans plus. Ce n’est pas le cas des nouveaux arrivants dans le ksar qui continuent à se définir par rapport à leur appartenance à tel ou tel groupe.

Dans les ksour du Sahara où les populations sont très anciennes  la référence se fait par rapport à l’origine.  

En fait, dans les ksour d’aujourd’hui, de nouveaux liens se tissent en dehors de toutes les considérations d’appartenance. Ces dernières deviennent secondaires, mais ne s’estompent pas ; on peut dire qu’il y a un phénomène de résurgence dans ce cas. on utilise souvent son  appartenance à un groupe ou un ksar, ou son origine dans le cas saharien  pour mieux négocier un marché. Cette stratégie est utilisée en particulier lorsque le décideur (élus, cadre, représentant de l’Etat…) se réclame de la même appartenance. Nous considérons cela comme une stratégie de groupes par moment face aux autres acteurs. C’est un  capital symbolique peut être aussi fort que celui que l’appartenance à un autre groupe tel que celui des anciens moudjahidine ou enfants de chouhada

Par ailleurs, les anciennes alliances, comme celle du nomade (éleveur) et du ksourien (agriculteur), du propriétaire et du khammès, tendent à s’effacer aux profits d’individualités. On assiste à un passage des formes traditionnelles de la communauté (cohésion), aux formes plus complexes du monde moderne (monnaie, institutions, émigration…). L’individualisme, ou le « chacun pour soi » que l’on constate aujourd’hui, puise ses racines dans la période coloniale ; il est constaté dès la fin des années 1950.  Gaudry Mathéa note dans une étude de sociologie rurale sur le Djebel Amour et les Monts des Ksour que « … le séparatisme entre tribu s’est accentué. A l’intérieur des familles, en général, l’indivision subsiste. Toutefois, elle n’est souvent qu’une apparence. Tous les fils travaillent la terre familiale
et jouissent de ses fruits, mais la propriété en est reconnue par eux, à l’ainée. Les cadets le respectent et respectent la tradition. Cependant cette état des choses, tout à leur détriment, est quelquefois cause de conflits au décès du père. Lorsque les terres arch deviendront melk, l’indivision d’apparence cessera. Déjà dans diverses familles les fils se partagent ce qu’ils considèrent, par anticipation, comme patrimoine familial. L’individualisme semble donc progresser… »[4]. En favorisant la propriété melk au détriment de la propriété arch, la puissance coloniale a cassé les anciennes alliances fondées sur le groupe et uniquement le groupe, au profit de relations strictement individuelles.

L’Etat est aujourd’hui l’acteur principal dans les transformations des anciens ksour quel que soit l’espace considéré. C’est l’Etat, extérieur à la société locale qui va bouleverser la structure sociale ancestrale, à travers des programmes économiques importants comme la mise en valeur agricole, les activités industrielles et surtout les logements et les équipements. La structure sociale, très hiérarchisée par le passé, a tendance aujourd’hui à s’égaliser grâce à l’intervention de l’Etat.  

Les relations matrimoniales : un indicateur du changement social

La mesure des relations matrimoniales est pertinente pour appréhender le changement social. Ce dernier est-il le même pour tous les anciens ksour du Sud-ouest algérien où y a-t-il des différences ? Si, par le passé, de manière générale, les mariages se faisaient à l’intérieur des groupes d’appartenance pour certains, à l’extérieur pour d’autres, comment sont-ils aujourd’hui ? Les liens de parenté entre les époux sont un indicateur de la résistance au changement dans toute société locale. Plus ce lien est fort et plus il y a un refus à toute transformation. La relation matrimoniale est le « dernier bastion » dont disposent les ksouriens face à l’extérieur. Si dans les anciens ksour de l’Atlas saharien et de la vallée de la Saoura ce verrou a depuis longtemps « sauté », il n’en n’est pas de même dans les ksour du Touat- Gourara-Tidikelt. 

En effet, dans ces derniers les liens de parenté entre les époux est fort. L’ancienne structure sociale résiste et le démontre face à l’extérieur. Cette dernière ne fait que s’adapter, la hiérarchie qui en découle n’est pas définitivement cassée. Nous restons dans ce cas en face d’un espace social ou d’un territoire réfractaire, rebelle ne tolérant l’hégémonie d’un Etat central que dans la mesure où il ne bouleverse pas trop l’organisation sociale et amène de l’investissement.

Le dépouillement des données de l’Etat civil relatives à la nuptialité sur 11 des 28 communes de la Wilaya d’Adrar entre 1996 et 2000, nous a permis une première approche qui a été complétée par une enquête ménage et des entretiens.

C’est la rubrique lien de parenté qui nous a le plus intéressé dans les enquêtes de l’ONS ; elle mentionne les cas de cousins germains, parents éloignés et aucun lien de parenté.      

D’une manière globale, pour l’ensemble de la Wilaya d’Adrar, la part des époux ayant déclaré un lien de parenté représente 40 % des mariages déclarés à l’Etat civil. Cette part ne dépasse guère les 20 % dans les Wilayas d’El Bayadh, de Naama et de Béchar.

Tableau 1 : Répartition des mariages selon le lien de parenté et la commune  1996-2000 (W. d’Adrar)  

 

 

Communes

Liens de Parenté entre les Epoux

Total

Cousins paternels             ou maternels

Parentés éloignées

Aucune parenté

ND

Adrar

168

88

716

02

974

Timimoun

64

49

405

15

533

Reggane

91

42

79

05

217

Talmine

69

47

13

11

140

Tamentit

15

16

49

09

89

Sali

32

11

15

00

58

Tsabit

22

17

19

19

77

Timi

05

13

37

01

56

Bouda

06

04

19

02

31

Akabli

11

08

11

01

31

Timokten

28

09

18

00

55

Total

511

304

1381

65

2261

Source : ONS, enquête annuelle, état civil - questionnaire mariage.

La moyenne de la Wilaya d’Adrar est révélatrice d’un conservatisme dans les échanges matrimoniaux, d’autant plus que le reste des 60 % peut s’avérer un échange à l’intérieur du groupe d’appartenance. Les lieux d’origine des épouses n’ayant aucun lien de parenté avec leur époux sont à 90 % de la Wilaya d’Adrar, avec une grande proportion de la commune d’origine de l’époux. Ceci confirme la tendance aux relations matrimoniales à l’intérieur du groupe.             

Tableau 2 : Les liens de parenté entre époux à Timimoun

     Epouse

 

Epoux

Arabe Chorfa

Arabe

Merabtine

Arabe Chaamba

Ahrare Zénète

Harratine

Total

Arabe Chorfa

9

2

4

3

-

18

Arabe Merabtine

3

15

2

9

-

29

Arabe Chaamba

1

1

36

8

-

46

Ahrare Zénete

1

2

4

22

3

32

Harratin

-

-

-

2

44

46

Total

14

20

46

44

47

171

Source : enquête de terrain, 2012.

Cependant, cette tendance n’est pas la même selon le groupe social considéré. Ainsi, à Timimoun (tableau 2), c’est le groupe le plus faible, celui des haratines qui semble encore fait l’objet de fermeture et ce, indépendamment de sa volonté. Ce sont des considérations historiques qui restent à l’origine. Par contre, l’exemple de Tilouline (tableau 3) montre que les trois groupes en présence maintiennent un statut-quo et donc une forte résistance. La quasi-inexistence du groupe Ahrare Zénète dans cette commune du Touat peut nous expliquer cette situation.    

L’enquête ménage et les entretiens de terrain nous ont confirmé que si dans les anciens ksour de l’Atlas saharien et de la vallée de la Saoura, l’ouverture vers l’extérieur est réelle, il n’en est pas de même dans le Touat-Gourara-Tidikelt.

Tableau 3 : Les liens de parenté entre époux à Tilouline (commune de In Zegmir)

       Epouse

Epoux

Arabe

Chorfa

Arabe Merabtine

Harratine

Autres

Total

Arabe Chorfa

25

-

-

3

28

Arabe Merabtine

-

61

-

8

69

Harratine

-

1

43

7

51

Autres

-

-

-

2

2

Total

25

62

43

20

150

Source : enquête de terrain, 2012.

La mesure du changement social à travers les relations matrimoniales montre une résistance dans le cas des anciens ksour de la wilaya d’Adrar du fait de la structure sociale de la  population. Cette structure reste marquée par la hiérarchie de la vieille organisation sociale. L’uniformisation  et l’ouverture de la société dans cet espace pressentie par Bisson[5] ne sont peut-être que stratégie face au monde extérieur. Tant que l’échange matrimonial ne se produit qu’à l’intérieur de son groupe, le changement social se trouve perturbé.

Conclusion 

La ville d’une manière générale, y compris les toutes petites, est un enjeu majeur dans toute société. Elle est le lieu où se focalise de nombreuses difficultés liées aux besoins des populations.  Les anciens ksour du sud-ouest algérien sont devenus depuis au moins une décennie des lieux où se focalisent de nouveaux  rapports sociaux avec  des enjeux autour des actions  publiques, notamment celles de l’emploi et du logement. Des conflits, méconnus dans les anciennes sociétés ksouriennes, voient le jour. Ces derniers entrainent de nouvelles stratégies qui ne se fondent plus sur l’appartenance ou non à tel ou tel groupe, mais plutôt sur la famille. Si, dans le passé, toute stratégie d’action intégrait la référence à l’ancêtre éponyme, aujourd’hui se sont des rapports informels de type « capitaliste » qui guide l’action individuelle. Ce récent changement dans les sociétés locales  est dû à l’intervention quasi-exclusive, et dans tous les secteurs, de l’Etat qui leur est extérieur. Celui-ci fait table rase de l’organisation sociale antérieure et tente d’imposer sa vision et son projet de société qui sont identiques à toute la société algérienne.

La résistance au changement s’est considérablement affaiblie notamment dans les anciens ksour de l’Atlas saharien et de la vallée de la Saoura, et à un degré moindre dans ceux du Touat-Gourara-Tidikelt. Cette différence tient des vicissitudes de l’histoire et notamment de la colonisation, mais surtout du modèle sociétal ancien. En effet, dans le premier cas l’organisation sociale se fondait sur la tribu et sur la confédération avec une égalité relative entre les tribus, tandis que dans le second cas la société locale était plus cloisonnée entre notamment les groupes de chorfa-mourabitine ; harar (berbères zénètes)- arabes et les haratines (groupe de descendants d’esclaves).

On observe aujourd’hui un passage des formes traditionnelles de la communauté (cohésion) aux formes complexes du monde moderne (émigration, monnaie, institutions de l’Etat). Comme tout groupe humain, celui des anciens ksour, en dehors de son organisation sociale, est en mouvement et en changement à travers le temps.

Depuis l’indépendance du pays, les populations ksouriennes, comme toute autre population algérienne, ont subi les actions de  l’Etat dans leur territoire. Les stratégies convergent parfois et divergent parfois. L’affrontement est rare. Les populations s’adaptent à tout ce qui est nouveau et l’orientent vers leurs intérêts. 

Les sociétés se transforment, s’adaptent toujours face à l’extérieur. Elles tirent profits de leur passé, mobilisent les anciennes alliances et les anciennes pratiques. Elles abandonnent ce qui n’est plus adapté à leur nouvelle vie  comme le travail dans le terroir, le ksar en toub ou en pierre.

La société locale ksourienne, très hiérarchisée par le passé, a tendance aujourd’hui à s’égaliser grâce à l’intervention de l’Etat.   

Bibliographie

Bisson, J. (1983), « Les villes sahariennes: politique volontariste et particularismes régionaux », in Revue Maghreb-Machrek, n° 100, Paris, éd. ESKA, p. 25-41.

Bouguerba, M., « Le Sud-ouest : du passé ignoré à l’avenir incertain », in journal Le Quotidien d’Oran  du  19/02/2001.

Boukhobza, M. (1982), L’Agro-pastoralisme traditionnel en Algérie : de l’ordre tribal au désordre colonial, Alger, Office des publications universitaires.

Crosier,  M. et Friedberg,  E. (1977), L’acteur et le système : les contraintes de l’action collective, Paris, éd. du Seuil.

Gaudry, M. (1961), La société féminine au djebel Amour et au Ksel : étude de sociologie rurale nord-africaine., Alger, Société algérienne d’impressions diverses.


Notes

[1] Crosier, M. et Friedberg, E. (1977), L’acteur et le système : les contraintes de l’action collective, Paris, éd. du Seuil.

[2] Bouguerba, M., « Le Sud-Ouest : du passé ignoré à l’avenir incertain  », Le Quotidien d’Oran du 19/02/2001.

[3] Nous préférons utiliser le terme de groupe à celui de tribu pour désigner le type fondé sur l’appartenance. Ceci du fait que la notion de tribu nous renvoie aux liens de parenté alors que dans la notion de groupe, il n’y a pas que la parenté, elle est même parfois inexistante. Par ailleurs, le terme de tribu est un terme à connotation coloniale et ancien. Il nous semble qu’il n’est plus possible d’utiliser le terme de tribu pour qualifier les populations locales. Si l’organisation sociale précoloniale s’articulait autour des tribus, aujourd’hui il n’en reste de celles-ci que des « morceaux », des « chutes » qui souvent n’ont plus de liens très forts, et cela ni entre les membres ni avec leur lieu d’origine.

[4] Gaudry, M. (1961), La société féminine au djebel Amour et au Ksel : étude de sociologie rurale nord-africaine, Alger, Société Algérienne d’impressions diverses.

[5] Bisson, J. (1983), « Les villes sahariennes : politique volontariste et particularismes régionaux », in Revue Maghreb-Machrek, n° 100,  Paris, éd. ESKA., p. 25-41.