Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°12, 2005, p. 77-81 | Texte intégral


 

 

Mourad ABID

 

 

L’intelligence émotionnelle est l’ensemble des facultés essentielles à la maîtrise de soi et des relations avec les autres.

On parle d’intelligence interpersonnelle, d’intelligence sociale ou de compétence émotionnelle dans la mesure ou il s’agit d’une faculté qui peut s’acquérir et se développer.  ‘emotional intelligence is the ability or tendency to perceive, understand, regulate and harness emotions adaptively in the self and in the others’ (Schutte2001)

1- Observations

Des chercheurs ont retracé la carrière de 90 étudiants de l’université de  Harvard des  années 40, ont constaté que ceux qui avaient obtenu les meilleurs résultats aux examens  n’avaient pas mieux réussi que les autres  en termes de revenus ou de statut professionnel. Ils n’étaient pas plus heureux dans leur vie privée.

Une autre étude a été menée sur 81 majors et seconds de promotion de collèges de l’Illinois, sortis en 1981. Ces collégiens ont continué à obtenir d’excellents résultats à l’université mais à l’approche de la trentaine, ils n’avaient pas  mieux réussi que la moyenne de leurs  pairs.

2- Position du problème

Les systèmes d’enseignement se fondent sur les résultats scolaires ou sur le quotient intellectuel. Il a été noté que la corrélation entre la réussite  aux  tests d’intelligence et les performances scolaires est très forte.

La qualité des études et du diplôme conditionne souvent les opportunités offertes à un individu lors de sa vie professionnelle, mais le fait qu’un individu soit parmi  les premiers de sa classe montre seulement qu’il est particulièrement apte à obtenir de bonnes notes. Cela ne nous apprend rien sur ses capacité  a réagir  face aux vicissitudes de la vie.

De nombreuses études montrent que le quotient est un mauvais indicateur du potentiel de réussite professionnelle ou sociale.

Les psychologues et les spécialistes en ressources humaines s’orientent vers l’étude des émotions, des relations interpersonnelles et leur maîtrise comme atout de la réussite sociale et professionnelle d’où le nouveau concept d’intelligence émotionnelle.

3- Les cinq piliers de l’intelligence émotionnelle:

a. La conscience de ses émotions ou conscience de soi.

Cela signifie que le néocortex (siège de la pensée) est pleinement informé des messages génèrés par l’amygdale (siège des émotions).

En psychologie:

Conscience de sa propre pensée: métacognition

Conscience de ses propres émotions : méta humeur

D.Goleman parle de conscience de soi pour designer cette attention  permanente à son état intérieur. « Il faut être conscient de ses propres émotions au fur et a mesure de leur apparition ».

b. La maîtrise de ses émotions

La maîtrise de ses émotions  est la capacité d’adapter ses sentiments à chaque situation: elle dépend  de la conscience de soi, elle permet de conserver sa présence d’esprit  en toutes circonstances parce que des émotions excessives mal maîtrisées, peuvent être néfastes.

Le cerveau émotionnel possède la faculté de paralyser la pensée: il a été montré que des émotions trop fortes, comme l’angoisse et la colère, perturbent le fonctionnement de « la mémoire active », c’est a dire la capacité de garder en mémoire les données nécessaires  pour résoudre un problème ou accomplir une tache. Ce qui explique que nous sommes parfois incapables de nous concentrer.

Le danger de la colère est qu’elle a tendance à ‘‘s’autoalimenter” la colère entraîne une libération  de la catécholamine, génératrice d’énergie pendant quelques minutes ainsi qu’une poussée d’adrénaline plus durable. Cet état d’excitation est séduisant et explique pourquoi  beaucoup de gens ont tendance à laisser libre cours à leur colère. Le risque est de générer d’autres libérations successives de catécholamine, qui accroît le niveau d’excitation et conduit  rapidement vers la fureur. Le cerveau pensant est alors paralysé, et l’individu peut être conduit a des actes qu’il ‘‘regrettera amèrement par la suite“. 

Pour maîtriser ses émotions il est conseiller de:

1- Dès le déclenchement de la colère: faire l’effort de contester intérieurement les pensées qui  conduiraient à sa montée en puissance.

2- La distraire temporairement de l’objet de la colère, afin de laisser passer la montée  d’adrénaline.

c. La capacité de se motiver

Le contrôle de ses émotions implique le fait d’être capable de remettre à plus tard la satisfaction de ses désirs et de réprimer ses pulsions. Il y a une fluidité psychologique qui nous permet d’être productifs et efficaces. Elle repose sur deux facultés à développer:

1-  Savoir maîtriser ses pulsions en vue d’atteindre un objectif à plus long terme.

L’expérience des bonbons est très significative: à des enfants de 04 ans on a proposé le marché suivant :

S’ils acceptaient d’attendre que l’expérimentateur fasse une course, ils recevraient 02 bonbons à son retour.

A défaut ils avaient le droit de prendre immédiatement un seul bonbon placé en face d’eux, mais n’auraient pas droit au 2eme

Les enfants ont été suivi jusqu’à la fin de leurs études secondaires: Ceux qui avaient su résister étaient de bien meilleurs élèves. Le résultat au test du bonbon prédisait 2 fois mieux que le quotient intellectuel et les résultats aux examens d’entrée à l’université.

2-  Savoir entretenir une humeur positive et optimiste

Dans une étude, une équipe de chercheur a constaté que sur les deux premières années d’activité, les vendeurs optimistes réalisaient 37  pour 100 de ventes de plus que leurs collègues pessimistes.

Elle a convaincu une compagnie d’assurances d’embaucher des candidats qui avaient de bons résultats aux tests d’optimisme, mais avaient échoué aux autres tests d’admission.

Les résultats ont montré qu’au cours de la première année, leurs chiffres d’affaire a dépassé de 21 pour 100  celui des pessimistes et de 57 pour cent au cours de la deuxième année.

Cette différence de performance s’explique par une attitude”émotionnellement intelligente” face à l’échec. Suite à de multiples refus, les optimistes ne se laissent pas aller au défaitisme. Ils considèrent que c’est la situation qui est responsable de l’échec, et non pas eux mêmes. Ils analysent donc leur façon d’agir, et cherche à la modifier pour progresser.

d- L’empathie

Elle repose sur la capacité de déchiffrer les signes non-verbaux. C’est la faculté de percevoir les émotions des autres. Savoir déchiffrer les signes non verbaux de la communication avec les autres gestes, expression du visage, intonation de la voix.

Il est rare que les individus expriment verbalement leurs émotions. Pour les comprendre, il faut percevoir les signes non-verbaux. Dans ce cas, la conscience et la maîtrise de ses émotions sont clés.

e- La maîtrise des relations avec les autres

Elle est synchronisée par la capacité d’ajuster son attitude sur celle de son interlocuteur. La capacité d’influencer l’émotion des autres repose sur le phénomène de synchronisation, c’est à dire de se mettre sur la même longueur d’onde.

Il faut en premier lieu se synchroniser sur les ou la personne, puis progressivement faire passer les émotions que l’on souhaite transmettre. Le mimétisme en est un bon exemple: face à un visage souriant ou en colère, nous imitons inconsciemment l’expression émotionnelle de nos interlocuteur, ensuite la transmission se fait mieux lorsque le comportement de l’interlocuteur est synchronisé. (Mêmes gestes, mêmes voix,  même expression du visage…)

4 – Implication sur le management et la pédagogie

On comprend l’effet néfaste que peut avoir sur les collaborateurs ou les collègues l’incapacité d’un dirigeant à maîtriser sa colère ou comprendre ce que ressentent les autres. Des émotions trop fortes perturbent fortement les capacités à raisonner et  à travailler.

Aux  USA,  de nombreux  programmes ont été mis en place pour l’éducation émotionnelle et sociale.

Groupe W.T.GRANT sur le développement des aptitudes sociales dans le cadre de l’éducation 

Child development project

Seattle social development project (Programme de développement social de Seattle)

Yale-new haven social competence promotion program.

Ces programmes visent à:

L’amélioration des aptitudes cognitives et sociales.

La maîtrise de soi.

Une plus grande efficacité dans la résolution des conflits.

Moins de violence en classe  et moins d’agression verbales.

Meilleure gestion des rapports interpersonnels et plus grande aptitude à communiquer.

Bibliographie

Gardner, H: Frames of Minds. Basic books, London 1983.

 ________   Leading Minds: An Anatomy of Leadership. Basics books, London 1995.

Goleman, D: L’intelligence Emotionnelle. Robert Laffont,  Paris 1997.

Schutte, N: Emotional Intelligence and Interpersonal Relations, Journal of Social Psychology,  14, (4), 2001.