Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°12, 2005, p. 41-51 | Texte intégral


 

 

 

Hacène MERANI

 

 

Introduction :

« Depuis 1970, je réponds aux besoins des entreprises, est-ce de la sociologie ? Je répondrais que je ne sais pas si la sociologie existe : Car, les méthodologies que j’utilise sont des  méthodologies qui ressortent soit du champ de la psychologie sociale, soit de la sociologie, soit de   l’ethnologie….. » (M. Bessières in J. P. Durand et R. Weil, 1989, p.597). Ces mots provenant  d’un praticien de formation à la fois philosophique, historique et sociologique sont, à notre avis, admirablement et efficacement aptes à nous présenter, et d’un seul coup, une idée, certes préliminaire et globale, mais suffisamment claire sur la nature, l’importance et le bien-fondé du problème que nous espérons, à travers cette communication, pouvoir soulever et soumettre au débat.

En d’autres termes, nous sommes convaincus de l’existence d’un vrai problème de nature épistémologique. Touchant au statut même du savoir produit par les sociologues quand ils se lancent, dans des cadres divers, dans l’étude de ce qu’on nomme le management.

Autrement dit, et toujours à propos de ces travaux, peut-on vraiment dire que, quels que soient : la nature des études qu’ils effectuent, des questions qu’ils soulèvent, des résultats auxquels ils aboutissent en s’occupant du management, les sociologues restent toujours fidèles aux fondements et aux objectifs de leur discipline, qu’est la sociologie telle qu’elle est généralement définie par les sociologues eux-mêmes au delà des divergences de vues qui les distinguent les uns des autres dans ce domaine ? Ou s’agit-il seulement d’un travail où ces auteurs, même de formation sociologique, procèdent à des emprunts des méthodologies de ce champ de savoir sans trop se soucier du reste tant que les résultats de leurs activités demeurent favorablement accueillis par les entreprises, les administrations ou tout autre organisme désirant, au moyen de ces résultats, améliorer ses méthodes de gestion tel que semble l’avouer l’auteur des propos susmentionnés ?

A partir de ce constat, notre travail tente, d’une certaine manière, sinon répondre, du moins apporter quelques éléments de  réponse à ces questions d’abord, en essayant d’exposer les principales formes, réelles ou  éventuelles, que pourraient prendre les travaux des sociologues dans ce domaine et ensuite proposer une forme qui constituerait, à notre avis, la manière la plus acceptable de l’étude du management par les sociologues sans risquer de remettre entièrement en cause la nature sociologique même de leur travail.

Pour ce faire, nous avons pensé qu’il serait possible de suivre, dans notre exposé, la démarche suivante :

1°- sans trop s’y attarder, car il serait fastidieux et inutile, nous allons tenter de cerner l’objet de la sociologie en s’appuyant sur différentes définitions de sociologues célèbres ;

2°- presque  de la même manière que précédemment, nous essayerons de définir ce qu’est le Management en tant que pratique en évoquant également les sens qu’ils lui ont été donnés par de nombreux spécialistes :

3°- nous tentons d’énumérer les déférentes voies empruntées jusque là par beaucoup de sociologues lorsqu’ils s’intéressent au Management et les critiques dont ils font l’objet ;

4°- et enfin, nous nous efforcerons à montrer, selon notre point de vue, à quelles conditions le sociologue réussit à étudier les questions relevant du domaine managérial sans aller jusqu’à sacrifier le statut de sa propre discipline qu’est justement sa raison d’être en tant que sociologue.              

I. Qu’est ce que la sociologie?

Bien sûr, nous ne prétendons pas donner une réponse définitive à cette éternelle question. En effet, l’accord sur une définition de la sociologie est loin d’être réalisé. Nous n’allons pas non plus trop nous attarder sur ce sujet et notre objectif n’est que de tenter de présenter une conception sur l’objet de cette discipline, conception que nous considérons nécessaire pour la suite de notre travail, car La définition que nous adopterons nous permettra de constituer une sorte de référence à notre éventuel jugement quant à la nature du statut épistémologique de telle ou telle tendance des travaux de recherche entrepris par des sociologues traitant du management.

En vue d’y arriver, nous allons rappeler quelques définitions prises presque au hasard mais que nous avons voulu diverses, variées et appartenant à des sociologues de grande notoriété. Raymond ARON, par exemple, déclare que  «  la sociologie, science de l’action humaine, est à la fois compréhensive et explicative. Compréhensive, elle dégage la logique ou la rationalité implicite des conduites individuelles ou collectives. Explicative, elle établit des régularités et insère des conduites partielles dans des ensembles qui leur donnent un sens » (R. ARON, in J. P DURAND et  R. WEIL, 1989 p.607).

Quant à Weber, il définit la sociologie comme étant « une science qui se propose de comprendre par interprétation l’activité sociale et par là d’expliquer causalement son déroulement et ses effets » (Idem p.679).

En revanche, la sociologie est, pour GURVITCH,  «la typologie qualitative et discontinuante, fondée sur la dialectique des phénomènes sociaux totaux  structurels, structurables et structurés, qu’elle étudie d'emblée à tous les paliers en profondeur, à tous les échelles et dans tous les secteurs (…) en trouvant leur explication en collaboration avec l’histoire » (G. GURVITCH, 1968.p.10).

De son côté, C. W. MILLS Souligne que  "les problèmes de la sociologie, s'ils sont formulés comme il convient, doivent recouvrir à la fois les épreuves et les enjeux." C. W. MILLS, 1968. p.235)

En lisant cet échantillon de définitions de la sociologie proposées par ces célèbres sociologues, nous ne manquons pas, certes, et on l’a souligné plus haut, de remarquer une diversité d'opinions quant à l'objet de cette discipline. Toutefois, en y regardant de plus prés, nous pensons qu’il nous serait possible de dire qu’au delà des divergences, parfois ne  relevant que du simple vocabulaire, il existe au sein de ces différentes définitions plusieurs points communs qui peuvent constituer un minimum d’accord entre les sociologue, même d’horizon divers, quant à l’objet de la sociologie.

Cette base commune est constituée par l’utilisation, parfois explicite, parfois implicite, de deux concepts fondamentaux. Il s’agi de : l’action et la structure. En effet, et à travers les quelques définitions proposées, il est aisé de distinguer généralement deux grandes tendances. D’une part, ceux qui insistent sur la compréhension et l’explication des conduites (WEBER, ARON) et d’autre part, ceux  qui mettent l’accent sur l’aspect structurel des phénomènes que la sociologie doit étudier (GURVITCH, MILLS). Mais ni les uns ne semblent écarter la structure sociale des conduites, ni les autres occulter les conduites et les actions humaines plus ou moins socialement structurées

Autrement dit, il semble bien que ces sociologues et beaucoup d’autres (sinon tous) s’accordent d’une certaine manière à considérer l’objet de la sociologie comme étant : l’étude des actions et pratiques humaines au sein des ensembles socialement structurés dont ils font partie.

Plus exactement, ce que font les hommes, à prendre le mot Faire dans son sens le plus étendu, du fait de leur appartenance à cette réalité qu’est la société non comprise comme un simple agrégat d’individus (DURKHEIM a trop insisté là dessus) mais comme un ensemble, fort complexe certes, mais pouvant être plus ou moins clairement pensé.

En d’autres mots, la sociologie considère la société comme un ensemble comprenant tout ce qui donne à ce même ensemble sa qualité de société, c’est-à-dire en tant que système général constitué de beaucoup d’autre sous-systèmes, mais un système humain d’où son ouverture non seulement sur les autres sociétés humaines, mais aussi sur lui-même et donc susceptible d’évoluer, de changer, de connaître des tension, etc.

La société doit aussi être considérée comme un ensemble humain mettant en œuvre non seulement des individus, mais des groupes divers qui peuvent se trouver, selon les cas, en état de coexistence, de coopération, de compétition, de conflit.

C’est pour les raisons sus–évoquées que nous avons trouvé très avantageux d’adopter la définition proposée plus récemment qui semble prudente et même prendre en considération les différentes remarques que nous avons mentionnées plus haut et selon laquelle la sociologie est: "l'analyse scientifique  des déterminants sociaux de la pratique " (F. ABALLEA in J. P DURAND et R. WEIL, op.cit p. 606).

Autrement dit, l’analyse sociologique et donc scientifique du management ne peut consister, à notre avis, qu’en l’étude de cette pratique dans sa relation avec les cadres sociaux, ou les déterminants sociaux de tous ordres au sein desquels elle s’exerce. Cela veut tout simplement dire que la sociologie doit, au delà des conduites, valeurs, normes, …en découvrir l’origine sociale, les enjeux, les difficultés, etc. Et mettre les différents acteurs concernés en face de cette réalité.

II- Qu’est –ce que le Management ?  

Après avoir tenté de donner un sens clair à l’objet de la sociologie, nous allons à présent essayer de définir ce que l’on entend  par Management en s’appuyant ici également sur certaines définitions proposées dans ce domaine. Evidemment, on s’en doute, il existe à ce niveau aussi plusieurs  points de vue concernant la nature et l’objet de cette activité qu’est le Management.

C’est ainsi que pour G. R TERREY et S. G FRANKLIN, par exemple, le Management est considéré sous forme de  "processus spécifique consistant en activités de; planification, d'organisation, d'impulsion et de contrôle visant à déterminer et à atteindre des objectifs grâce à l'emploi d'êtres humains et à la mise en œuvre d'autres ressources. "

Ou encore, le Management est «  une activité qui transforme des ressources humaines et physiques inorganisées en réalisations utiles et efficaces. » et alors,  "elle permet  à la  société de disposer d'équipements, d'usines, de bureaux, de produits, de services et de réalisations humaines meilleures. " (G. R TERRY et S. G FRANKLIN, 1985, pp .4-5).

Pour un autre spécialiste, le Management est "une façon de diriger et gérer rationnellement une organisation (Entreprise, organisme public, association….), d'organiser les activités, de fixer les buts et les objectifs, de bâtir des stratégies. Il y parviendra en utilisant au mieux les hommes, les ressources matérielles, les machines, la technologie, dans le but d'accroître la rentabilité et l'efficacité de l'entreprise " (M. CRENER, 1979 p 1).

En lisant ces définitions, on constate, entre autres, l’accent mis par leurs auteurs sur l’aspect technique du Management. Cet aspect est présenté sous forme d’une série d’opérations et d’activités visant l’efficacité et la rentabilité des organisations et occultant, à notre avis, d’autres aspects non moins importants. Il s’agit surtout de l’aspect social de cette fonction que même FAYOL ne semble pas avoir totalement négligé.

En effet, ce précurseur du Management et contrairement à ce que semble le croire certains, il ne parait pas considérer la gestion (qui est, pour la plupart des spécialistes, le synonyme Français du Management Américain) comme l’équivalent d’administration bien que celle–ci semble faire partie de celle–là. En effet, si administrer c’est : prévoir, organiser, commander, coordonner et contrôler, il demeure une partie d’une activité plus large ou plus exactement se trouvant à un niveau et ayant un statut différent. Cette activité est, selon les termes de Fayol, « Le gouvernement de l’entreprise vers son but en cherchant à tirer le meilleur parti possible de toutes les ressources dont elle dispose …. ». A. MEGLIN, un ancien praticien du Management, veut certainement dire la même chose quand il reconnaît que la gestion ne peut être que le fait  d’une minorité", même si  « la masse doit pouvoir  suggérer et  être écoutée » (A. MEGLIN, 1968, p.156).         

Le Management est donc loin d’être, tout simplement à la tête des organisations de toutes sortes, une activité de planification, d’organisation, de motivation, de contrôle, etc. Il est aussi une détention et un exercice de pouvoir par les dirigeants sur d’autres hommes, dans des conditions sociales, culturelles, politiques données formant les cadres sociaux au sein desquels s’exerce cette activité. Et ceci le sociologue plus qu’aucun autre doit, non seulement, le savoir mais à en tenir continuellement compte.

Le Management est une activité sociale, qui met en œuvre nécessairement  plusieurs acteurs et groupes sociaux.

III- Le Management comme domaine d’étude par les sociologues : 

Dans ce qui à précédé, nous avons notamment souligné qu’en définitif, les sociologues, en dépit ou au delà de leurs divergence de vue, s’accordent d’une certaine manière, à considérer leur discipline comme étant la sciences dont l’objet est la compréhension et l’explication des pratiques humaines à la lumière des cadres ou  déterminants sociaux.     

Nous avons vu également que le Management est non seulement un ensemble d’opérations et de techniques visant l’efficacité des activités au sein des entreprises et autres organisations, mais aussi une pratique sociale mettant en relations différents groupes sociaux agissant dans le cadre d’agencements particuliers dont les  fondements  se trouvent dans la société toute entière.  Nous allons, à présent tenter de présenter les caractéristiques des différentes manières prises par les travaux des sociologues lorsqu’ils s’intéressent au Management. Evoquer les principales critiques formulées à leur égard. Enfin, proposer ce que nous considérons comme une des voies les plus fidèles à la sociologie que les sociologues peuvent emprunter lorsqu’ils s’intéressent au  Management.

Nous pensons que beaucoup de sociologues s’intéressant aux sujets de la gestion, de l’administration et du Management voient leurs efforts se pencher vers l’une de ces deux grandes tendances :

1°. Mettre au service des managers tout ce qu’ils ont appris de leur formation de sociologues : leurs savoir, techniques, méthodes et les outils d’analyse, etc. En d’autres termes, les sociologues, dans ce cas, tendent carrément à aider les gestionnaires à atteindre les objectifs qu’ils définissent eux-mêmes. Donc, le but recherché ici est de découvrir les meilleures techniques possibles d’atteindre les plus hauts nivaux de productivité en assurant le maximum d’exploitation des « ressources humaines » dont disposent les Managers.

A cet effet, les sociologues veilleront à découvrir et proposer des méthodes et des techniques toujours nouvelles qui permettent aux responsables des organisations de tirer le maximum du travail humain à tous les niveaux de qualification, en mettant entre leurs mains toutes les découvertes, théories, techniques, etc. Dévoilant ainsi  les secrets de la «  nature humaine »  dans le domaine des comportements individuels et collectifs.

Tout ce qui pourra se faire dans cette voie ne sera, à notre avis, que la continuité plus au moins brillante, de l’effort entrepris par les auteurs des théories classiques dont le coup d’envoi a été donné essentiellement par les travaux des fondateurs des « Relations Humaines » à HOWTHORNE.[1] Bien entendu, cette tendance semble posséder la part du lion dans les travaux des sociologues dans les domaines de la gestion et le Management. C’est elle aussi qui parait être la plus critiquée par les sociologues, car, ils estiment que c’est la forme de «  sociologie de service » par excellence et la plus éloignée de la sociologie en tant que science humaine critique. Ces travaux sont alors comme une simple soumission des sociologues au service d’une partie de la société, après avoir adopté ses normes, ses références, ses parti-pris, etc. Allant par delà à contre sens de l’un des fondements  essentiels de la sociologie qu’est : la mise en cause des normes et des valeurs  en tant que produits sociaux.[2]

Pour P. BOURDIEU entre autres, les auteurs de ces travaux sont considérés comme étant des « ingénieurs sociaux », car ils « ont pour fonction, selon lui, de fournir des recettes aux dirigeants des entreprises privées « en leur offrant « une rationalisation de la connaissance pratique ou demi- savante que les membres de la classe dominante ont du monde social » (P. BOURDIEU, in J. P DURAND et R. WEIL, op.cit. p.296). C'est une voie condamnée également par Omar AKTOUF, qui soutient à son tour que : "la psychologie et la sociologie de l’entreprise dont elles sont issues ne sont, à son avis, ni conformes aux critères essentiels de la démarche scientifique, ni fidèles à la réalité dont elles prétendent rendre compte " (O. AKTOUF, 1985.P.13).

2°- La seconde tendance que nous pouvons également distinguer dans les études du Management par les sociologues est celle où ces derniers semblent remettre en cause le bien–fondé de cette pratique, souligner et dénoncer  le caractère idéologique de la « science du Management ». Selon les auteurs de cette tendance, le Management, quelles que soient ses formes, n’est,  au bout du compte, qu’un simple instrument aux mains des classes dominantes en vue d’asseoir d’avantage leur hégémonie sur le reste de la société.

Cette opinion est généralement répandue chez les chercheurs de doctrine marxiste et néo-marxiste etc.

En général, les auteurs appartenant à cette école de pensée sont très hostiles au Management qu’ils dénoncent parfois implicitement et très souvent explicitement, en tant que pratique et discipline. Quand ces auteurs s'intéressent aux problèmes de la gestion et l’administration des organisations, notamment les entreprises, c’est  pour remettre en cause son caractère soi-disant neutre et scientifique et souligner sa qualité d’idéologie capitaliste,  bourgeoise, conservatrice, etc.

On peut citer comme exemple illustrant ces opinions l’un des auteurs les plus connus de cette école en l’occurrence Richard Hyman. Ce dernier déclare que : « les écrivains bourgeois ont pendant longtemps mis l'accent sur la signification historique de la soi-disant « révolution managériale » qu'ils ont érigé en une grandiose discipline, la science du management".   Mais la faiblesse essentielle de ces thèses « est, selon Hyman, qu'elles impliquent une autonomie exagérée des stratégies managériales par rapport à la dynamique structurelle de la production et de l'accumulation capitaliste. »

IV. Proposition d’une voie d’étude dans la Sociologie du Management :

Les deux  tendances exposées précédemment représentent, à notre avis, non pas les seules, mais les habituelles grandes directions que prennent les travaux des sociologues dans le domaine du Management. Notre objectif est de soutenir que ces types d’analyse et de recherche ne sont nécessairement pas les seuls possibles et qu’il pourrait en exister d’autres peut être plus fécondes. C’est pourquoi, il nous a semblé justifié de proposer une autre approche dans l’étude sociologique des thèmes relevant du Management, car nous pensons qu’à l’état actuel des choses, l'individu et la  société peuvent tirer certainement profit à la fois de la sociologie et des techniques de gestion.

Nous estimons que tout cela ne sera possible que si les sociologues s’intéressent au Management comme étant, à la fois, une activité de direction, d’organisation et d’encadrement et une pratique sociale s’exerçant dans des cadres sociaux donnés. A entendre par cadres un certains nombre de déterminismes relevant de la structure sociale toute entière avec ses agencements relationnels, ses enjeux, sa culture, etc. Cela impliquera également que les sociologues sont appelés à étudier le Management comme activité s’exerçant dans l’entreprise ou toute autre organisation de travail humain et à prendre cette dernière « comme une unité sociale large et complexe, dans laquelle plusieurs groupes sociaux interagissent ».

Ces groupes sont à considérer comme des acteurs sociaux ayant «certains buts en commun, mais (ils) peuvent avoir des intérêts divergents simultanément sur d'autres points », et « ainsi, selon la nature des problèmes, les groupes se retrouvent en situation de coopération, de compétition ou d'opposition "  et les conflits « ne peuvent être indéfiniment niés ou reportés. » (Claude PIGANIOL, 1980.pp.122.123).

En d'autres termes, nous estimons que la sociologie, en s'intéressant en tant que telle au management, est appelée à étudier les problèmes qu'il soulève en n'isolant pas les organisations où il s'exerce du reste de la structure sociale, mais au contraire, à les considérer, car ç'en est bien le cas, comme faisant partie d'un grand univers plus général, aux dimensions multiples, structurés, complexes. Cet univers est la société.[3] 

Plus concrètement, nous pensons que les sociologues ont pour mission dans ce domaine, entre autres, de rendre tous les acteurs concernés, notamment les managers, conscients des structures sociales, des enjeux sociaux de leur activité, des forces sociales concernés par la vie des entreprises, de leur mission, en tant qu'animateurs principaux au sein de la société moderne à œuvrer, non seulement à réaliser toujours plus de profit, mais aussi à trouver sans cesse le point d'équilibre, certes mouvant et instable, mais non moins existant, entre les intérêts des différents partenaires, non seulement ceux qui travaillent dans l'organisation considérée mais tous ceux qui sont concernés par elle.

Afin de réussir dans cette mission, nous pensons que les sociologues seront appelés à fournir des explications, des données, des informations sur le management dans sa relation avec le fonctionnement de la société et à éviter de transformer leur discipline en une "sociologie de service" uniquement. Car, il est sans doute juste de croire avec C. Javeau "qu'il y a sociologie de service chaque fois que la sociologie est appelée en consultation par un pouvoir, qu'il s'agisse de l'Etat, d'un syndicat, d'un parti politique, d'une association quelconque ou d'une entreprise".  (C. Javeau, 1976, P.178).

Le sociologue semble donc obligé ès- qualité, en s'occupant du management, comme tout autre domaine de réflexion, à le faire nécessairement selon une attitude critique même si cela ne l'empêche peut être pas de présenter des services, car il semble que G. BALLANDIER dit vrai quand il soutient "qu'une sociologie critique pouvait être une sociologie de service, alors qu’une sociologie de service ne pouvait être une sociologie critique."  (Id. P. 181).

Bibliographie

  1. Aktouf, O. (1985), Les sciences de la gestion et les ressources humaines, ENAL/ OPU, Alger.
  2. Crener, M. (1979), Le Management, Presses de l'université du Québec, Montréal.
  3. Durand, J- P. et Weil, R. (1989), Sociologie Contemporaine, VIGOT, Paris.
  4. Fayol, H. (1990), Administration industrielle et générale, ENAG, Alger.
  5. Gurvitch, G. (1968), La vocation actuelle de la sociologie, Tome 1, PUF, Paris.
  6. Javeau, C. (1976), Comprendre la sociologie, Marabout-Université, Verviers (Belgique).
  7. Meglin, A. (1968), Le Pari humain, MAME, Paris.
  8. Mills, W. (1971), L'imagination sociologique, Maspero,  Paris
  9. Pigniol, C. (1980), Techniques et politiques d'amélioration des conditions du travail, Entreprise moderne d'édition, Paris.
  10. Terry, G. R et Franklin, S. G. (1985), Les Principes du Management, Tendances actuelles, Paris.

Notes

[1] Ceci à commencer bien avant par W. F. Taylor au début du vingtième siècle dans ses travaux publiés dans son fameux « Principles of Scientific Management » en 1913 (l’éditeur  Pr. Anser)

[2] En réalité, la sociologie dans ses fondements premiers n’a jamais été critique des normes et valeurs dominantes, tout à fait au contraire, elle les a soutenu et défendu. Ceci était la raison d’être même de la sociologie depuis A.  Comte et E. Durkheim. L’analyse critique de la société a vu le jour avec le matérialisme historique, et récemment par les sociologies nouvelles, et non pas avec la sociologie positive.   (l’éditeur Pr. Anser)

[3]  C’est exactement ça qu’essaye de faire la deuxième tendance citée plus haut. Et ceci écarte la possibilité de la voie médiane  proposée par l’auteur qui ressemble plutôt à une tentative de réconciliation des deux tendances opposées. (l’éditeur Pr. Anser)