Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°11, 2005, p. 21- 28 | Texte intégral


 

 

Mohamed DAOUD

 

 

C’est dans le perspective des changements annoncés par le pouvoir politique des années soixante-dix qu’émerge Waciny Laredj à coté d’autres jeunes lettrés en inaugurant sa carrière littéraire par l’écriture de la nouvelle sur les pages des deux quotidiens arabophones « El-Djoumhouria » et « Ech-Chaab » et des revues « Amel » et « Et-Takafa oua Ettaoura » affiliés aux institutions officielles.

Le nouvelliste en question portait un grand intérêt à la subjectivité de ses personnages et à leurs sentiments, il s’intéressait également à la description des rapports sociaux dans les milieux ruraux où la pauvreté et l’ignorance étaient légion espérant dépasser ces conditions humiliantes par la mise en oeuvre d’un projet social et politique qui n’est pas arrivé à être couronné de succès, eu égard aux insuffisances qui l’ont accompagnées dés le départ. Après avoir expérimenté la nouvelle dans les années soixante-dix du siècle dernier, Laredj entreprend l’écriture romanesque au début des années quatre-vingt en publiant son premier roman sous le titre « Chronique d’une douleur » (1981), et c’est ainsi que se succèdent les publications pour témoigner de la naissance d’un romancier de langue arabe, qui a inscrit sa présence dans l’institution littéraire algérienne et notamment par la publication de son quatrième roman « Fleurs d’amandiers » (1983). Par le biais de ce texte, il revient à la campagne algérienne avec toutes les frustrations accumulées au fil des temps.

Le roman en question dont la fonction séductive et incitative[1] du titre est évidente, évoque pour le lecteur un début prometteur, une renaissance après une agonie certaine. Il s’agit en fait des péripéties de Salah Ben-Ameur Ez-Zoufri, un personnage au destin tragique.

Ainsi « Fleurs d’amandiers » nous introduit dans le triste univers des petits contrebandiers qui s’adonnent à un commerce illégal au niveau des frontières algéro-marocaines. Ils sont traqués par l’impitoyable loi qui ne s’applique malheureusement qu’aux lampistes. D’autres gros trafiquants, bien introduits dans les institutions étatiques tirent les ficelles du « métier » dans l’impunité la plus totale. L’industrialisation du pays battait son plein, plusieurs projets socio-économiques commençaient à voir le jour : la construction des usines, des barrages, la mise en œuvre de la réforme agraire, etc.…

L’orientation économique mise en pratique par l’Etat à ce moment là, ne permettait pas le libre échange, et surtout le commerce informel. Les militaires, les douaniers avaient l’ordre de tirer sur les contrebandiers et les passeurs. Plusieurs d’entre ces derniers périrent sous les balles meurtrières des gardes-frontières.

Acculé par la misère, et ne pouvant se départir de sa fidélité à ses compagnons d’armes tombés au champ d’honneur pour le recouvrement d’une dignité bafouée par la cruauté de l’Histoire, Salah Ben Ameur se livre à ce genre de pratiques interdite par l’Autorité.

Son activité lui créa beaucoup de démêlées avec la douane, et en particulier avec En-Nems un officier très désobligeant. Pour faire écouler sa marchandise, Salah recourait à plusieurs stratagèmes, dont la constitution d’un réseau de revendeuses, notamment à Sidi Bel-Abbes, dans les milieux de la prostitution. Il cédait, en échange de quelques sous, des robes traditionnelles très demandées par les femmes d’intérieur, et les jeunes filles promises au mariage constituaient sa clientèle préférée. Mais Salah vivait constamment sous le choc de la mort brutale de sa femme et de son bébé au moment de l’accouchement. Ne pouvant leur apporter secours ou les assister dans cette dure épreuve, parce que retenu par En-Nems à qui il vouait une terrible haine, sa femme succomba à l’hémorragie et son bébé a été dévoré par les chats dans un hôpital mal tenu.

Et depuis cette tragédie, il vit en solitaire sans femme ni enfant, ce qui lui a valu le sobriquet d’« Ez-Zoufri », un mot qui tire son origine du mot français « ouvrier » ou « les ouvriers », qui par un glissement sémantique vers le parler algérien est devenu  « zoufri » qui signifie le reclus-solitaire ou ceux qui vivent loin de leurs familles.

Salah s’adonnait dans son refuge de fortune à la boisson afin de meubler sa solitude et faire face à la rigueur du froid hivernal.

Il subissait la disparition de son épouse comme une malédiction, voire une humiliation qui le poursuivaient telle une fatalité depuis longtemps. Cette malédiction, il l’a hérité de ses ancêtres les plus reculés dans l’Histoire : les Hillalites, la reproduction de la lignée de ses ancêtres est devenue pour lui une obsession. Il vivait également sous l’emprise de la beauté mythique d’El-Djazia.

A chaque ivresse, elle envahissait son univers imaginaire pour le consoler dans sa réclusion en lui rappelant l’histoire malheureuse des Hillalites dont il est le maudit descendant.

Les tribulations de Salah enseignent sur l’univers morose des baraquements occupés par une population aigrie par la pauvreté et la rudesse d’un hiver glacial.

Une vie faite de rivalités, de commérages et de jalousies au détriment d’une convivialité, d’une solidarité tant souhaitées par une minorité de gens honnêtes.

L’administration patauge dans des affaires de corruption, le projet du barrage n’a pas encore démarré, les terres des gros propriétaires fonciers ne sont pas encore nationalisées, et même le maire qui voulait s’engager dans l’application de cette loi a été assassiné par ses alliés d’hier.

La situation de Salah ne fait qu’empirer devant l’absence de perspectives sur le plan social, l’application de la loi portant sur la réforme agraire étant retardée, il prévoyait le renoncement à son activité de contrebandier, car risquée et contraignante. Il espérait beaucoup dans une probable adhésion, en tant que membre actif dans une coopérative agricole dans le cadre de la réforme agraire. Mais, débouté dans sa quête d’un travail plus stable, il retournera avec fureur vers la contrebande. Sa dernière aventure vers les frontières lui sera fatale, il s’en sort fort heureusement avec une blessure légère à la jambe dans un barrage de douanes, toutefois son cheval était bien atteint à la poitrine d’une balle mortelle.

Dans sa retraite forcée chez Loundja, l’épouse du défunt imam du village, il découvre que celle-ci était enceinte. Elle était fécondée par lui au cours d’une fortuite escapade ; satisfait de cette heureuse nouvelle, il décida de réparer cette injustice en programmant un mariage avec elle. Mais c’était sans compter avec le zèle d’En Nems qui le rejoint tôt le lendemain afin de l’arrêter, au moment même ou l’éventualité d’être embauché dans un emploi lui permettant de ne plus subir la précarité de son statut social dégradant commençait à se dessiner. Mais Salah savait que ce n’était que partie remise, un jour très proche, il retournera chez lui, se mariera avec sa campagne la belle Loundja et prendra le chemin du barrage comme tous les autres ouvriers pour y travailler. Il n’hésitera pas, au moment où se dirigeait la voiture des gendarmes vers la prison, à contempler les amandiers dont les jeunes fleurs traversaient les pincées de neige accrochées aux branches.

Le roman nous renseigne sur l’ambiance de deux univers qui s’enchevêtrent : l’un réel et actuel dont les faits se produisent au début des années soixante-dix dans une Algérie disloquée, traumatisée par une guerre totale pendant la colonisation, et à sa libération par une lutte sans merci pour le pouvoir.

L’autre est historique et mythique, la préface du roman étant son élément le plus significatif. Il s’agit en fait d’un contrat de lecture qui avertit le lecteur de ne pas tomber dans le piège de la vraisemblance :

« Toute ressemblance, toute concordance qui s’établirait entre le roman et l’histoire d’un individu, d’un clan ou encore d’une nation existant sur cette Terre, n’aurait absolument rien de fortuit »[2].

En dépit de cet avertissement, l’auteur insiste aussi sur la nécessité de lire la Taghriba des Béni-Hillal avant d’entreprendre la lecture du roman. Cet avertissement est suivi d’un petit texte d’El-Magrizi (historien arabe du XV siècle) oriente le lecteur vers les véritables origines de l’infortune du petit peuple. L’accent est mis dans ce préambule sur la violence, comme moyen de régulation sociale, mais qui se perpétue indéfiniment, abusivement :

« De l’instant où nous sommes apparus sur Terre et jusqu’à l’heure d’aujourd’hui, nous n’avons eu de langage pour régler nos différents que celui de l’épée. »

Ainsi depuis son seuil, le roman s’inscrit dans les empreintes de l’Histoire avec ses tribulations d’hier et d’aujourd’hui, confirmant une nouvelle fois la tendance du roman algérien dans son rapport au passé conflictuel, proche et ancien.

Mais le romancier, après avoir noué un contrat de lecture explicite sur le plan idéologique, prend à contre-pied, à partir des premières phrases de son texte ou l’incipit, le lecteur en annonçant l’atmosphère fantasmatique dans laquelle vit Salah, qui dans ses pérégrinations chimériques renoue avec ses déboires, le cœur empreint de résignation. S’emmêlent dans ses rêveries, le réel et l’imaginaire, le passé et présent, ainsi que les voix de la narration qui emploient d’une manière discontinue le « il », le « tu » et le « je », s’adressant tantôt au lecteur pour l’impliquer dans la trame du récit, tantôt à Salah pour le réprimander et enfin pour exprimer la propre vision des choses du narrateur.

Dans cette première sous-partie du roman (le texte étant divisé en quatre parties et chaque partie divisée également en sous-parties, (5, 4, 3 et 3 sous-parties respectivement pour les quatre parties du roman), et dans une langue lyrique qu’on découvre l’ego profond de Salah Ben-Ameur Ez-Zoufri, ce malheureux descendant des Hillalites qui vivait tout seul avec son cheval Lazreg et sa chatte Chtiba. Il n’a hérité de ses ancêtres que « l’épée toujours brandie, l’errance, la faim et la vanité creuse ». Il rêvait de devenir comme Abouzaid El-Hillali connu par son intrépidité et sa fourberie, mais en vain.

Le parallèle est fait entre la disgrâce que subit Salah et la déchéance des Hillalites, cette célèbre tribu originaire du Nadjd (Arabie Saoudite) qui émigra vers le Maghreb, dont la geste hillalienne relate l’épopée faite d’intrigues amoureuses et de combats violents.

D’autres voix se mêlent à celle du narrateur :

- celle de Tounani le chroniqueur, qui raconte la fin chaotique de cette tribu.

- celle de Ammar Bouhlaqui, le prédicateur qui n’entretient son auditoire que de mort, d’apocalypse et du retour infructueux d’El Mahdi El Montadar

- celle de Sidi Abdelkader El Djilani, qui reprend dans les mêmes termes, les mêmes thèmes.

C’est dans ce climat mémoriel confus et délétère que surgit l’enfance de Salah avec les personnages fantastiques (Benes Ness, Elyasnani,…) qui hantaient les nuits du gamin. Mais aussi dans ces croyances légendaires  qu’a grandi ce reclus, qui troublé par la mémorisation de ces résidus du passé, ne peut résister au brouillage fantasmagorique ou se mêlent plusieurs visages féminins :

- celui d’El-Djazia, la belle héroïne de la geste hillalienne.

- celui d’El-Msyrdia, sa défunte femme.

- et enfin celui de l’admirable Loundja, sa nouvelle campagne qui est venue d’ailleurs. Elle s’est retrouvée sans attaches, après la mort de son mari l’imam du village, et pour cette raison que Salah s’est épris d’elle.

Mais ce n’est qu’à partir de la page (29) que se glisse en filigrane les traces de la hiérarchisation sociale : alors on trouve d’un coté les habitants des baraquements, pauvres et misérables,  et de l’autre coté les gars de Laligeau (les légionnaires) : les gros bonnets dont le comportement est semblable aux soldats de la légion.

La bataille pour le contrôle de la contrebande ou sa monopolisation est très rude entre les deux camps. L’application de la loi dans toute sa rigueur est évidente pour les premiers, plusieurs d’entre eux sont tombés sous les balles des militaires qui surveillent les frontières ou emprisonnés, tandis que les gens puissants mènent dans l’impunité la plus totale des opérations de grande envergure dans le transfert illégal des marchandises.

Le roman qui s’ouvre sur les dédales d’une destinée, celle dont Salah Ben-Ameur Ez-Zoufri est l’archétype, met le lecteur en relation avec l’incertitude des temps qui pousse le personnage à s’adonner à la petite contrebande en espérant mieux.

Ceci pour dire que le texte en question est une absorption de « sociolectes et de discours oraux ou écrits, fictionnels, théoriques, politiques ou religieux »[3], qui ne souffre d’aucune ambiguïté. Il pourrait permettre en même temps une analyse sociologique et intertextuelle. Les intertextes introduits au début du roman, nous montre l’ambition du texte à vouloir refléter un drame psychosocial par le biais de la fiction.

En exposant dans un style pathétique le quotidien de Salah, le descripteur s’emploie à donner une vision du monde qui tranche par ses choix politiques pour une catégorie sociale : celle des marginaux. « Les gens des baraquements » sont ici une centralité sociale qui ambitionne à une vie meilleure, dont le souvenir des sacrifices des martyrs sont encore vivaces et la crédulité dans ces actes de bravoure allait porter ses fruits. Seulement, les institutions nées de cette révolution s’avèrent impopulaires et fermées à toute négociation sociale. La municipalité, dont le rôle est de répondre favorablement aux doléances de la population, est la face opposée « du cimetière des martyrs qui symbolise l’Histoire pour l’indépendance, tandis que la mairie représente les reliques du colonialisme »[4].

Cette opposition ou binarité spatiale partage sur le plan idéologique et symbolique la société : les lieux de pouvoir, de la centralité politique et économique, qui sont en même temps les lieux d’injustice et de trahison, en face d’eux on trouve les lieux de la marginalité et des opprimés.

Le paradoxe dans cette vision est que le salut ne peut venir que des institutions et grâce à des hommes politiques partageant les mêmes symboliques, celle de la fidélité aux martyrs.

L’espoir était très grand dans la constance de cette qualité morale, mais c’était sous-estimer la férocité du camp rival qui ne démorde pas.

L’adversité (humaine et naturelle) dans laquelle vivent ces gens démunis est un prétexte pour dénoncer l’injustice. L’intégration dans une vie sociale décente est un objectif, un rêve, un espoir. L’absence de la démocratie au plein sens du terme en est la cause de ce dénuement. Mais la remise en cause de cet ordre ne vient pas par le fait d’une action concertée entre les composantes sociales de la marginalité mais d’une soumission à une croyance idéologique populiste qui a mis en avant le caractère nationaliste d’une guerre de libération pour s’accaparer les lieux du pouvoir et de la rente distributive, c’est-à-dire « une formation imaginaire qui permet aux sujets de se cacher la réalité des inégalités sociales à travers des représentations qui l’intègrent dans une cohérence illusoire »[5].

Le combat que mène Salah et que mènent d’autres marginaux pour améliorer leurs conditions sociales n’est, en fait, que des actions individuelles, non réfléchies. Elles sont motivées par l’illusion de la revanche des morts (ici les braves martyrs) sur les vivants (les gouvernants qui ont dévoyé les valeurs de la révolution par leurs appétits et leurs égoïsmes).

Mais cela est une autre question.


Notes

[1]- Mitterrand, Henri : (in) sociocritique.- Paris, Editions Fernand Nathan, 1979.- p.91.

[2] Laredj, Waciny : Fleurs d’amandiers.- Beyrouth, Editions Dar Elhadata, 1983.- p.5.

[3] Zima, Pierre : Manuel de sociocritique.- Paris, L’Harmattan, 2000.- p.139.

[4] Bourayou, Abdelhamid : Logique du récit.- Alger, O.P.U, 1994.- p.148.

[5] Dirkx, Paul : Sociologie de la littérature.- Paris, Armand Colin, 2000.- p.82.