Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°11, 2005, p. 7-20 | Texte intégral 


 

 

 

Ahmed ABI-AYAD

 

 

La Gardienne des ombres, œuvre du romancier Waciny Larej [1] a davantage conquis ses lecteurs grâce à une savoureuse combinaison de l’imaginaire et de l’histoire qui remonte  à l’époque moderne pour aborder une réalité amère et cuisante de la mémoire et du patrimoine de la ville d’Alger. Mais si le récit nous rappelle l’épisode de Miguel de Cervantes et ses péripéties dans les prisons algéroises à une étape cruciale de la fondation de l’état algérien, c’est justement pour une meilleure appréhension  de notre histoire actuelle dont les derniers événements de la décennie noire ont failli ébranler ses institutions et déstabiliser le pays.

En effet, cette narration qui situe l’histoire et l’action de ses personnages essentiellement dans le centre d’Alger, se veut être le témoignage d’une réalité quotidienne dans une cité entièrement repliée sur elle-même en raison de la terreur omniprésente des fondamentalistes religieux et politiques qui ruinent et saccagent son patrimoine culturel et mobilier dont la valeur anthropologique et scientifique est inestimable. Ce que souligne d’ailleurs, Leila Sebbar en affirmant : “ le pillage systématique du patrimoine culturel, muséal, va de pair avec le trafic de médicaments et de voitures... Rien d’absurde, tout est rationnel, tout marche bien du côté de la destruction  du corps et de l’âme d’une ville, au profit des marchands et des puissants. Le lecteur assiste ainsi au désastre calculé, ordonné, d’une ville, Alger, mise en coupe réglée, l’ordre des rapaces règne dans le désordre des ordures et de la ville, devenue elle-même une ordure. Alger subit les sévices de criminels organisés d’un côté et de l’autre, ceux qui se servent de d'Etat  et ceux qui utilisent Dieu. ” Les forces du mal, les extrémistes des deux camps s’associent pour détruire son patrimoine et effacer sa mémoire.  Toutes ces aventures, images et scènes inimaginables sont vécues et rapportées par le narrateur H’sissen qui, durant tout le récit nous tient en haleine grâce à l’histoire rocambolesque de son hôte espagnol, Vazquez de Cervantes de Almeria, journaliste venu à Alger pour remémorer et retrouver les traces de son aïeul, Miguel de Cervantes, captif dans les bagnes d’Alger de 1575 à 1580.

Seulement la présence de cet étranger à Alger, avec un passeport sans aucune mention de sa date d’entrée au pays, à une période où les européens sont tous sommés de le quitter plonge H’sissen, fonctionnaire du ministère de la Culture, chargé des relations hispano-algériennes, dans une mésaventure périlleuse où le danger les guette à chaque instant et recoin de la capitale.

La visite programmée des lieux et sites rappelant le passage de l’auteur de Don Quichote de la Manche  sur notre terre,  entraîne Vazquez de Cervantes de Almeria et son guide H’sissen dans une promenade pleine de découvertes surprenantes et inespérées qui bouleversent profondément nos personnages tellement le dépérissement de la ville est immense et tragique à la fois, au vu et au su des autorités et représentants de l'Etat insensibles et corrompus.

Amoureux et passionné par notre belle capitale qui illustre tout le passé et la mémoire algérienne par la richesse et variété de ses monuments, l’exubérance de sa végétation exotique et les hauts lieux symboliques, révélateurs de la présence de tant de personnalités littéraires, artistiques, qui l’ont jalousement gravée et évoquée dans leurs œuvres, H’sissen se sent offusqué et bouleversé par l’ampleur des dégâts culturels et moraux qui sévissent dans notre société en pleine crise politique.

Le narrateur, toujours selon Leila Sebbar,  raconte avec humour, un humour noir et cinglant, le sinistre de sa ville. Une ville qu’il aime, qu’il a aimé et qu’il ne sait plus rêver comme sa grand’ mère  l’Andalousie qui, aveugle, peut croire encore à la ville chérie d’autrefois[2].

Tout semble basculer vers l’horreur et l’anéantissement de tout un riche patrimoine.

Aujourd’hui un présent aveugle est en train d’effacer et d’assombrir un passé glorieux de notre histoire. La mémoire du peuple est piétinée et avilie par “ les banikelboun ”, assoiffés de richesse qui ont enseveli la culture et  ruiné le pays. Tout se vend et s’achète sans aucun scrupule. Pas de considération pour les biens culturels et patrimoniaux  qui fixent le temps et marquent notre identité. Et c’est d’ailleurs, ce qui révolte même tous nos personnages y compris les lecteurs avertis. Le spectacle baigne dans l’absurdité et la folie provoquant immédiatement de nombreuses réactions.

Les réflexions et observations du journaliste espagnol, Vazquez de Cervantes de Almeria, qui devant ces scènes horribles et comportements odieux des responsables complices et insensibles à la dévastation des biens publics et historiques, reste stupéfait. Tout est absurde. Il est difficile, voire impossible de comprendre une situation aussi complexe qui entraîne toute la ville vers une dérive périlleuse et fatale. L’enjeu est énorme et le dilemme fracassant.  L’angoisse est présente durant tout le récit.

Dés le début de la narration, la peur s’empare de tous les personnages pour envahir aussi vite le lecteur, tant préoccupé par le narrateur qui, terrorisé, a perdu le “ sexe et la parole ”.

Seul le don de l’écriture lui est resté pour pouvoir sauver sa peau et transmettre ce qu’il ne peut pas dire. “ C’est une longue histoire que je m’interdis de raconter, non pas par peur de perdre mon travail au ministère de la Culture comme conseiller chargé des relations  hispano-algériennes, puisque c’est déjà fait, mais tout simplement par peur d’être  tué ou kidnappé dans des conditions que personne ne pourrait déterminer. Et pourtant,  Dieu seul sait que j’ai toujours essayé d’être un  citoyen modèle, c’est à dire sans histoire, mais je n’ai pu y parvenir. Raconter, pour moi aujourd’hui, c’est me dégager de cette lourdeur qui m’emplit le cœur et la mémoire. Quelque chose me brûle les lèvres (puisque j’ai perdu l’usage de la langue), me fait très mal au cœur. Il faut que je raconte, en vous laissant le soin de compléter ce que je ne peux raconter. Je me propose au moins de vous parler de  l’histoire de Don Quichote, en évitant de fourrer mon nez  dans ce qui ne me concerne pas, c’est à dire de parler de la famille des Verts qui est  taboue. (La famille des Verts fait partie de la grande famille des Pieuvres. Elle possède des milliers de tentacules. Une tentacule est capable de parler avec vous en même temps que d’en écouter un autre qui se trouve à des milliers de kilomètres, au moment même où une autre tentacule fait un travail de criminel qui ne sait qu’étrangler les gens ou les égorger, et qu’une troisième tient un discours aux Nations Unies sur les droits de l’Homme.... C’est compliqué. Je veux en dire plus, mais quelque chose m’interdit de le faire.) Je vous en prie, ne me coupez pas, laissez-moi d’abord en terminer avec ce silence imposé : vomir toute cette vermine qui me ronge comme un vieux saule et cette gangrène qui se propage en moi tel un feu estival difficile à cerner.”[3]

Ce long et audacieux témoignage de H’sissen sur le comportement odieux de certains personnages immoraux, à travers un simple récit de l’histoire du journaliste espagnol, Vazquez de Cervantes de Almeria en visite à Alger en 1995 sur les traces de son aïeul,  Miguel de Cervantes, en dit davantage sur pas mal de facteurs politiques, sociaux, culturels qui démolissent actuellement notre ville et notre société. La dénonciation et la mise à nu de certains individus responsables de cette crise multiple n’épargne personne. Pour le narrateur, « Les Bani-Kalboun, ont une manière extraordinaire de se reproduire et de se régénérer, comme l’Hydre. S’ils sortent par la fenêtre, tout petits, humiliés, lézardés, il faut les attendre de l’autre côté parce qu’ils ne tarderont pas à revenir par la grande porte lavés de tout soupçon. »

 Vasquez de Cervantes de Almeria, fidèle aux liens sacrés de la famille et de la mémoire veut retrouver les traces et découvrir les lieux de la détention de son ancêtre Miguel de Cervantes. Le port, la caverne qui fut son refuge lors de son évasion, la ville ancienne avec ses portes, enfin tout ce qui peut l’aider à comprendre l’expérience exemplaire que vécut Cervantes à Alger. Le rappel des différentes péripéties, entreprises et actions qui, depuis l’Italie le conduisirent à Alger sont revécues ici avec rigueur,  précision, passion et beaucoup d’émotion par le protagoniste.

 Tous les éléments de la narration fonctionnent en parfaite harmonie et se déroulent merveilleusement dans le texte. Thèmes et contenus, temps passé et présent, mémoire et histoire, personnages fictifs et réels, fanatisme, tolérance, obscurantisme et culture se confrontent dans une atmosphère tragique et angoissante.

L’objectif de l’auteur semble vouloir remuer les consciences et démasquer les différents et sordides criminels occultes qui exaspèrent les citoyens et provoquent  leur profonde amertume et colère en raison de la terreur et l’horreur qu’ils sèment quotidiennement.

Mais face à la fiction qui engage le narrateur H´sissen et son hôte espagnol dans une visite historique, programmée et bien guidée, des vestiges et lieux connus de l'écrivain M. de Cervantes, se greffe la découverte du paysage d’Alger,  centre unique de leurs réflexions et préoccupations. Sa géographie, son histoire, ses mythes, personnages historiques, sites mémoriaux, bâtisses, végétation et arbres exotiques, enfin tout est passé en revue pour rappeler et mettre en relief l'élément sacré de l’héritage culturel local et national.

La mémoire d’Alger est racontée et évoquée par périodes, thèmes, scènes et images conformément aux étapes historiques.

 Aussi bien l'arrivée à Alger de Vàsquez Cervantes de Almeria que son départ vers l'Espagne constitue l'argument le plus énigmatique et mystérieux de cette fiction.

On apprend que la venue à Alger du journaliste espagnol Vàsquez Cervantes de Almeria, prétendu descendant de M. de Cervantes, [4] et surnommé Don Quichote, pour réaliser  un reportage sur son séjour   en Algérie, devient vite le parcours le plus horrible et le plus angoissant. En effet, le protagoniste H’sissen, hispaniste, fonctionnaire du Ministère de la Culture et responsable des relations hispano-algériennes, accueillit Don Quichote, sur recommandation d’un ami, pour l’aider à visiter les lieux et les endroits les plus évocateurs et significatifs de la captivité de l'illustre écrivain Miguel de Cervantes à Alger.

Mais depuis qu’il a foulé le sol algérien, notre héros, Don Quichote, a vécu, en compagnie de son hôte H’sissen, l’aventure la plus malheureuse et la plus poignante en se mettant à la recherche de la découverte du buste de Cervantes disparu de la grotte et ramené par les mafieux contrebandiers  à la décharge de la ville, où apparemment on y jette les ordures, alors qu’en réalité, on y cache là-bas toutes sortes  de marchandises de l'Etat, tels les médicaments, les appareils médicaux, matériels de construction, pièces de musées volées, monnaies anciennes, tableaux de peinture, livres de grande valeur, etc., etc.,...

Tous ces produits sont considérés périmés, caduques, désuets, vieux et nuisibles par les représentants administratifs corrompus par les trafiquants négociants qui les revendent ensuite à un prix inimaginable. La fiction romanesque est d'autant poignante et bouleversante qu'elle entraîne le lecteur dans une situation ambiguë et confuse où l'imaginaire fleurte avec la réalité.

Dans ces lieux de rebuts et de déchets de la capitale, nos deux protagonistes Don Quichote, H’sissen, à la recherche des traces de Cervantes, découvrent, dans ces galeries secrètes, bien gardées et organisées, des agents connaisseurs et spécialistes dans la revente de tout ce matériel. Mais la présence de ces deux personnages sur ce site bien protégé, embarrasse quelque peu les gardiens qui,  suite à la conversation avec H’sissen et vu l’intérêt manifeste de Don Quichote pour le buste de Cervantes, se pressèrent de le leur offrir à un prix exorbitant.

L’existence dans cette décharge à ordures de tant d’objets culturels, historiques et anthropologiques, représentant la mémoire du pays et destinés, de manière insolite, à la vente par la mafia criminelle de la culture, révolte et préoccupe profondément nos deux visiteurs  qui abandonnent  l’endroit avec une intense amertume et une immense peine face à ce spectacle honteux et désolant.

La visite de la grotte où se réfugia Cervantes avec les autres captifs avant de tenter son ultime fuite et le souvenir de la plaque commémorative représentent une autre scène sentimentale et douloureuse  qui rappelle le défi et l'héroïsme de l’illustre soldat de la bataille de Lépante. Le passage par Bab L'Oued, Bab Azzoun[5], portes qui donnent l'accès à la ville, l'espace qui dans le passé occupait les bagnes, le port et autant de places révélatrices de la présence Cervantine sur les terres algériennes représentent des moments forts de réflexions et d’interrogations de la part des deux compagnons qui, profitant de l'occasion même, arrêtent le temps, pour examiner et évoquer l'histoire commune des relations hispano-algériennes, remplie de conflits, paix et de multiples échanges en même temps. [6]

Le circuit  tumultueux par la sinistre capitale n’a pas cessé de nous révéler ses divers recoins et lieux étranges, souvent interdits au citoyen ordinaire parce qu’ils occultent  les trafics  dans lesquels sont impliqués des personnalités de haut niveau.  La ville est soumise au pillage par une caste de trafiquants,  (la famille des verts, les fils de chiens ou banikelboun ) qui ont transformé une grande partie des aires de savoir et de culture en espaces et centres commerciaux.

Mais ce qui impressionna le plus Don Quichote, c’est la grand-mère de H’sissen qui l'accueillit dans sa maison lorsqu’il ne trouva aucune chambre d'hôtel, à un moment où la plupart d’entre eux affichaient complets en raison de leur occupation par les fonctionnaires de l'Etat et journalistes menacés par les terroristes et les fanatiques religieux. Agée et aveugle, Hanna, très fière de son origine andalouse et de la culture qui générait jadis la splendeur du monde occidental, espérait toujours la venue et la rencontre de son parent mythique qui lui apporterait de nouveau la lumière scientifique et l'espérance salvatrice tout comme Don Quichote dans sa démarche vers son aïeul.  Cependant, elle se complaisait à raconter et rappeler tout ce passé glorieux  non sans une certaine amertume et peine en évoquant l’expulsion des Morisques de leur terre natal. [7]

Chacun revit son passé et son histoire à sa façon, tellement le besoin de la mémoire est nécessaire.

Finalement, tard le soir, les deux protagonistes, fatigués et très affligés par toutes ces scènes et images violentes que leur offrait cette visite bien programmée, ils décidèrent de rentrer à la maison où les attendait Hanna, la grand-mère de H’sissen.

Sur le chemin du retour, une mystérieuse voiture les arrêta soudainement, et un des hommes qui les avait aperçu dans la décharge les interpella et contrôla leur identité. Il se rendit vite compte que le passeport de Don Quichote, en dépit du visa d’entrée en Algérie qu’il portait, y manquait par contre, le tampon de la police des frontières qui notifiait la date de son arrivée en territoire national.

Ce qui d’ailleurs va compliquer davantage sa situation et celle de son hôte H’sissen pour être en compagnie d’un étranger entré illégalement à une période où les terroristes religieux avaient lancé un ultimatum à tous les européens pour quitter le pays.

Ramené au poste de police, où Don Quichote fut soumis à l’enquête et à l’interrogatoire les plus extravagants.  De son côté, H’ssissen, très inquiet  et connaissant les insolites circonstances de son voyage à Alger,  va recourir à toutes ses relations professionnelles et amicales  pour le sortir de cette complexe et grave mésaventure.

 De service en service et de bureau à un autre, Don Quichote expliquait à ses interlocuteurs  les motifs sentimentaux et familiaux  qui l’avaient conduit jusqu'à Alger, utilisant lors de son voyage, depuis Almeria un bateau de transport qui devait passer par Marseille pour une cargaison de sucre destinée à Alger.

Mais par malchance et ignorant tout l’aspect mystérieux qui couvrait l’importation de cette marchandise,  Don Quichote voyageait dans un bateau impliqué dans une affaire de corruption et de trafic,  puisque l’achat de la cargaison de sucre par des trafiquants mafieux complices de hauts fonctionnaires de l'Etat fut dénoncée et provoqua un scandale politique et des mesures de représailles contre ses auteurs. D’ailleurs même l’équipage du bateau fut arrêté et emprisonné.

Son implication conjoncturelle et involontaire dans ce parcours méditerranéen lui avait au moins offert la joyeuse et nostalgique aventure de pouvoir revivre, expérimenter et imaginer les différentes péripéties et étapes de son prétendu ancêtre M. de Cervantes. Cependant, il lui avait généré en même temps, de terribles et inextricables problèmes avec les services de sécurité nationale qui considéraient sa présence en territoire algérien illégale et sans doute, reliée à un réseau étranger d’espionnage pour déstabiliser et aggraver la situation du pays.

Dans le labyrinthe et galeries de sa détention, en pleine nuit, Don Quichote plongé dans ses réflexions, revit toutes les scènes et les discussions de la décharge de Oued Smar où tout le patrimoine historique et culturel était soigneusement déposé et gardé par des prédateurs assoiffés de richesse.

Il ne comprenait pas comment une décharge pareille pouvait abriter une plaque commémorative concernant Cervantes ou celle en marbre représentant le “Comité du Vieil Alger” à la mémoire du poète Regnard qui fut esclave à Alger de 1678 à 1681.D’ailleurs, son roman la provençale retrace toute l’histoire de sa captivité à Alger et son amour pour Elvire conduite au Harem de Baba Hassan.

Son émotion s’intensifiait et les frissons s’accumulaient devant le tableau d’Etienne Dinet ou encore face à la merveille du Cordello de Stein esclave à Alger vers 1625. Tout ce spectacle absurde remuait dans la tête de Don Quichote qui, devant un tel gâchis, se souvenait des explications de son ami H’ssisen relatives à la supercherie et escroquerie fabriquées par des hauts fonctionnaires.

Les rêveries d’Al-Wahrani, une autre merveille faisait partie de ce lot culturel dont la valeur patrimoniale et historique est inestimable.

Une richesse pareille, tout un patrimoine dans une poubelle, c’est inadmissible, un crime contre la Nation s’écria Don Quichote. Il réalise finalement  que cette gigantesque décharge cachait aussi une institution mafieuse bien organisée à la recherche du gain facile.  Mais la surprise de Don Quichote fut grande lorsqu’il découvrit avec H’sissen la petite décharge de Belcourt, où est supposée se trouver la grotte de M. de Cervantes.

Sa réaction ne se fit pas attendre face à l’état déplorable de ce site historique. “ Mais où est la grotte ? Dios mio ! C’est tout votre patrimoine national qui est en train de se perdre ! Et H’sissen exaspéré lui aussi lui répondit “ Dis ça à ceux qui se bouchent les oreilles. Une inconscience généralisée…” D'ailleurs, dit-il, “ récemment,  l’un de nos grands responsables,  n’a rien trouver de mieux à offrir  à un visiteur officiel, qu’un tableau rare de Delacroix, propriété du musée national des Beaux Arts. L'hôte très gêné de l’offre généreuse et inattendue,  déclara devant la presse nationale que ce tableau n’aurait certainement d’autre place que le musée des Beaux Arts de son pays... ”

Au fait, de la grotte, il ne restait qu’un semblant d'abri où seul une plaque de marbre rappelait le refuge  de Cervantes avec quelques compagnons en 1577 préparant son évasion, qui fut dédiée en 1887 par le Marquis de Gonzalez en hommage au grand écrivain.[8]

Soudain, Don Quichote fut réveillé par la relève des hommes qui l’interrogent sur sa venue à Alger, sur le bateau de sucre, sur sa visite à la décharge de Oued Smar, etc., etc...

De cette enquête, les charges retenues contre lui  sont lourdes de conséquences. Il est accusé  d'espionnage, de piratage du patrimoine national, de complicité dans l'opération commerciale et d’entrée illégale en territoire national. Mais devant ces accusations ridicules et insensées, Don Quichote, furieux,   répondit: " Monsieur, ce n’est pas moi qui a mis ce patrimoine dans cette décharge; je suis conscient des dangers de ce voyage. Mais n’oubliez pas que je suis journaliste et le travail que je mène est passionnant. Ecrire un livre sur l'itinéraire de Cervantes est ma première préoccupation, pour moi et pour la mémoire de mon père et ancêtre.  Le reste je m’en fiche royalement" [9]

Don Quichote va plus loin et fait allusion aux véritables détracteurs qui non seulement effacent la  mémoire nationale mais aussi ils ruinent l'économie de son propre pays : "votre pays est menacé d'amnésie. Certains de ses repères culturels sont en train de céder la place au vide ".[10].

Mais pendant ces cinq jours  de captivité,  Don Quichote se remémora les cinq années de Cervantes passées dans les bagnes tout proches du port ; cependant, la rencontre de la traductrice, Maya, durant l’audience de l'interrogatoire a causé en lui un sentiment d'espoir et de bonheur, et a permis d’améliorer ses conditions de détention et l'annonce de bonnes nouvelles à chaque fois.

La présence de cette femme lui a donné une sensation d’intense émotion lui évoquant par-là même l’image de la belle Zoraida qui avait tant séduit Cervantes dans son roman. 

Maya est cultivée, médecin avec une formation en traduction. En outre, elle connaît  l’histoire des relations hispano-algériennes tout comme celle de Cervantes. Etant l'interprète de Don Quichote dans ces difficiles circonstances, elle a pu le réconforter en réexaminant avec lui l’histoire d’Alger.  Dans sa conversation elle évoqua les personnages historiques et littéraires ; allusions à de nombreux personnages qui marquèrent profondément les relations entre l’Espagne et l’Algérie. Tout un rappel qui concerne la mémoire de la capitale : Aji Mourad, Lala Meriem, Kherredinne Barberousse, Pedro de Navarro et Martin de Vargas lors de leur affrontement pour libérer le Peön d’Alger en 1528. Discussions intéressantes sur tout ce qui rappelle ce passé commun. Les belles et intelligentes paroles de Maya ressemblent à celle de Hanna, la grand’mère de H’sissen qui, la première nuit, avait tellement impressionné Don Quichote, en lui racontant sa propre histoire et celle de sa famille, lorsqu’ils étaient obligés d’abandonner leur terre, natale, l’Andalousie, expulsés par l’Inquisition aveugle et inhumaine. L’absurdité humaine de ce bas monde se répète toujours. Confrontation entre deux mondes et deux générations, passées et présentes, vieilles et jeunes. L’Histoire, la mémoire et le patrimoine occupent une importance significative dans ce récit où les protagonistes féminins selon Don Quichote, sont les véritables  représentantes et garantes de toutes ces richesses et traditions : “ Maya est comme Hanna, quand elle raconte, elle devient la gardienne des ombres ”.

Le discours  de Maya et ses réflexions clairvoyantes laissent D.Q. très méditatif.

En effet, les haines religieuses sont aveugles et destructrices, seule la tolérance ouvre la voie et permet le progrès des hommes. 

La réapparition de Maya après l'audience des juges est une prémonition de bon espoir et un autre élément positif.

Elle s'approcha de Don Quichote et le salua avec beaucoup d'humour lui donnant ainsi plus de confiance et lui chuchota à l'oreille: " - Et bien.  Comment va notre cher hôte ? Ne me dites pas que vous êtes un prisonnier ! Votre situation s'est améliorée nettement. On attend seulement la décision du grand patron. Il n'y a pas de raison de vous retenir encore davantage. " 

Mais, Maya continue sa conversation et fait tout un réquisitoire  sévère envers les responsables qui, à cause de leur ignorance culturelle et opportunisme politique, sont en train d'assassiner la culture et effacer la mémoire de la capitale. Les derniers vestiges de Cervantes sont abandonnés, la caverne ou la plaque commémorative de son passage par Bab L'Oued, révèlent l'insouciance totale des autorités administratives pour tout un patrimoine culturel.

Maya fait même mention de la variété des arbres centenaires qui   « ont la même noblesse  que les ancêtres. S'ils existaient toujours,  ils feraient revivre la sève intarissable de l'Histoire. La légendaire platane de la Casbah qui ombrageait la résidence des Deys et que la tradition fait remonter à Barberousse. Les grenadiers de la Jenina. Le figuier, le tremble que Zenkat Safsafat rappelle. Les vieux oliviers du Hamma et du Ruisseau, les saules et peupliers d'Italie des fontaines de Birmandreis et de Bir Khadem. Le vieux cyprès et l'antique noyer  de la mosquée berbère de Sidi Ramdane... Rien de cela n'existe plus aujourd'hui. L'impitoyable  mentalité du vide et de l'étroitesse a tout emporté avec elle. Pourtant Alger était une grande ville, agréable, bigarrée, cosmopolite où se mêlaient maures, Juifs, Renégats, Chrétiens, savants provenant de diverses nations  d'Europe.

Soudain, un mauvais matin, en ouvrant les yeux, on s'est retrouvé face à une ville close, repliée sur elle-même, manifestant une haine sans précédent contre son essence, contre son histoire..."

Pour Maya, ce sont les gens qui transforment les villes en cimetières. C'est l'éducation qu'on leur donne qui les rend amoureux de leurs villes ou pyromanes qui effacent tout. Notre monstre nous l'avons créé et dorloté nous mêmes, on ne récolte que ce qu'on sème.

Le séjour de Don Quichote dans ce labyrinthe lui a permis de rédiger lui aussi un livre qu'il intitula Le Cordello et dans lequel nous retrouvons toutes sortes d'analyse et de réflexions sur tout ce qui se passe dans notre pays,  de l'absurdité totale  des hommes face à leur histoire et patrimoine jusqu'aux comportements odieux et barbares de certaines personnes assassines de la culture, du savoir et de la mémoire.

Dans la conclusion de son livre, Don Quichote de Almeria  acheva son étude par cette profonde et significative phrase : " Je crois que maintenant cette histoire a surpassé la  simple histoire  visitée encore de l'itinéraire de Cervantes, pour devenir la mienne et une partie de celle des citoyens de cette île vaste comme une étoile et étroite comme le chas d'une aiguille " [11].

Antagonisme profond et réflexion significative laisse le lecteur perplexe et méditatif. Finalement, Don Quichote est libéré, il reprend le chemin du retour vers L'Espagne tout comme son prétendu ancêtre, Miguel de Cervantes, illustre écrivain du roman Don Quichote de la Manche.

C’est à travers une simple fiction picaresque, que Waciny Larej, nous plonge dans l’histoire et la mémoire d’une ville aussi prestigieuse qu’Alger.

Le récit de l'aventure de ses protagonistes et l’analyse historique de la capitale permettent de nous sensibiliser davantage sur la valeur inestimable de son patrimoine public et culturel qu'il faut à tout prix sauver de ces prédateurs immoraux à l'affût de tout ce qui peut se monnayer et les enrichir.

Passionnante et passionnée, cette œuvre dramatique et poignante a le mérite de crier haut et fort ce que tout le monde pense et ressent durant toute cette décennie noire qui n'a fait que semer la terreur, l'horreur et ouvrir la grande porte aux vils mafieux du trafic et banditisme, qui devant l'appât du gain ont sacrifié malheureusement tout un patrimoine national.

 


NOTES

[1] Laredj, Waciny : La Gardienne des ombres.- Editions Marsa, Paris, 1998.- 239 p. Traduit  en français par Zeinab Laawedj et Marie Virolle.

[2] Idem.- p.p. 237-239

[3] Idem.- p. 15.

[4] Miguel de Cervantes, Don Quichote de la Manche,  l'importance de ce romancier espagnol revêt pour nous un caractère particulier de part sa captivité à Alger durant 5 années et ses  oeuvres dramatiques relatives à l'Algérie. Voir mon article sur ce sujet. “ Argel fuente literaria de M. de Cervantes ” Colloque organisé par l'Institut  de Cervantes à Marrakech, marso 1988. "Alger : source littéraire de M. de Cervantes " "Las protagonistas femeninas de Miguel de Cervantes en las obras de captividad de Argel", publicado en la revista de la Asociaciَn Internacional de los Cervantistas.  Actas del VIII. Coloquio internacional de la Asociaciَn Internacional de los Cervantistas sobre " Cervantes y la Generaciَn 98 ", organiszado por el Ayuntamiento del Toboso (Toledo) y la Universidad de la Mancha -Castilla, del 23 al 26 abril 1998.

[5] Ces portes qui donnent accès à la ville d'Alger sont souvent mentionnées dans l'œuvre romanesque de Cervantes.

[6] L'histoire des Relations hispano-algériennes couvre une période de trois siècles environ. Il faut signaler qu'il existe dans les fonds d'archives espagnols une considérable documentation concernant notre pays.

[7] “ Le 30 juin 1608, coup de théâtre. Le Conseil d'Etat  décida à l'unanimité l'adoption du principe de l'expulsion générale comme solution définitive au  problème morisque. Le 29 mai 1610 on publia l'Edit d'expulsion des morisques de Catalogne et d'Aragَn.  En juin on expulsa ceux de l'Andalousie. Le 16 juillet, l'ordre d'expulsion se generalisa ”. Voir l'article de Abdelkhalek CHEDDADI,  “ 1492 : De la conversion à l'expulsion forcée : Les Morisques espagnols ” in Revue Historia n° 541, 1992. p.p. 18-25      

[8] En 1887 L'Amirauté et les Chefs officiers de l'escadrille espagnole, lors de son passage à Alger a dédié une plaque commémorative en hommage à M. de Cervantes où il est écrit : " Cette grotte fut le refuge de l'auteur  de Don Quijote de la Mancha en 1577"

[9] Laredj, Waciny :  ob.,cit.- p.p. 182-183

[10] Idem.

[11] Idem.- p. 212.