Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 07, 2004, p. 39-43 | Texte Intégral


 

 

 

Mohammed BOUHEND

 

 

L’introduction de la littérature comme discipline dans l’enseignement en général ne semble pas préoccuper les spécialistes ces jours ci puisqu’elle  est devenue un fait de facto. Il semblerait  aussi qu’on ait dépassé la controverse que la question : faut-il enseigner la littérature ou pas, avait longtemps soulevée vers ce qui serait déjà une nouvelle orientation qu’on peut résumer en ces quelques questions : que peut-on plutôt enseigner dans un cours de littérature ; pour quel objectif et surtout comment diriger un cours de littérature ?

L’objet de cette communication n’est sans doute pas d’essayer d’apporter des réponses à toutes ces questions – cela exigerait une longue recherche et plus de temps, mais d’examiner l’attitude générale que les différentes approches existantes dans l’enseignement de la littérature ont vis-à-vis du texte littéraire.

Ron Carter a identifié trois types d’approches du texte littéraire: Une insistant sur l’apprentissage d’informations sur le texte littéraire et la littérature en général (The information-based approach) ; une deuxième sur l’exploration du coté linguistique du texte sujet de discussion en classe ; (the language-based approach) ; et une troisième qui tente de créer une relation interactive entre le lecteur (l’apprenant) et le texte littéraire préalablement choisi sur la base de sa capacité à le motiver pour ensuite faire appel à son imagination et son inspiration[1].

En fait beaucoup de critiques ont été dirigées contre ces approches-contre les deux premières en particulier. On a souvent reproché à la première approche d’être excessivement centrée sur l’enseignement. Il est vrai que suivant son objectif, l’apprenant est sensé devenir bien armé d’informations concernant les auteurs, les contextes sociaux      et historiques de leurs œuvres, mais il est clair que cet  apprenant se verra dans l’obligation d’apprendre par cœur ces informations en vue d’éventuels examens ce qui risque de créer en lui une dépendance[2]. Il est  à rappeler aussi que la quête d’informations sur la littérature comme unique objectif- peut facilement devenir une fin en soi[3].

L’approche linguistique a, à son tour, soulevé de nombreuses réserves. Plusieurs spécialistes n’ont pas manqué de souligner que ce genre d’approches risquerait de démotiver l’apprenant dans le cours de littérature. M. H. Short, par exemple, considère que la  littérature est un art dans lequel la fiction et la subjectivité sont deux de ses principales caractéristiques. Elle ne peut donc pas, selon lui, être conçue dans le cadre d’une analyse linguistique - c’est à dire objective[4].

En débattant le même problème, N. Minnis s’est montré plus catégorique. Il a déclaré que la littérature ne devrait pas être enseignée à des fins linguistiques essentiellement parce que ses bienfaits ne se résument pas à ce qu’un langage pourrait offrir dans le sens ou elle ne reconnaît pas de barrières linguistiques[5]. Par conséquent cette approche ne voie pas de lignes de démarcation entre ce qui appartient à la littérature et ce qui n’y appartient  pas[6] . En bien d’autres  termes, il se peut très bien qu’un texte sur la pollution nucléaire, un article sur la croissance économique dans un pays du tiers monde ou même  un manuel sur l’utilisation d’un appareil électroménager soient étudiés au même titre qu’un poème d’El Bayati, ou une nouvelle de Chekhov.

Il reste enfin pour les enseignants la troisième option que R. Carter appelle (The Personal - Response  Based Approach). Cette dernière accorde une grande importance à la motivation de l’apprenant en classe afin qu’il lise davantage d’œuvres littéraires et faire en sorte qu’il prenne l’habitude de trouver un lieu entre ses expériences personnelles avec celles relatées, dans  les textes qu’il pourra lire[7]. Pour cela le cours de littérature est souvent conçu sous forme de débat en classe[8].

En plus de leurs divergences autour de la nature des objectifs à atteindre, ces trois visions ne semblent pas être unanimes sur le traitement du texte littéraire. Si les deux premières approches se limitent à une étude superficielle se souciant de ce qui est sur les lignes plutôt que ce que ces lignes peuvent cacher derrière, l’approche dite interactive, essaie d’abolir l’idée de texte ‘sacrosaint’. En d’autres termes cette approche se permet la possibilité d’explorer ou d’envisager ce que l’auteur ne dit toujours pas dans son œuvre. Elle est supposée encourager le lecteur  (l’apprenant) à voyager dans son imaginaire à partir  et au-delà même de l’œuvre littéraire – ce que C. Brumfit appelle ‘un vol en dehors du texte’. (a flight from the text)[9].

Cette attitude envers le texte littéraire et cette façon de l’aborder en classe nous rappelle « la théorie de la mort  de l’auteur » qui a été avancée par Roland Barthes en 1968[10]. Dans cette théorie, Barthes critique la vision traditionnelle de l’auteur comme ultime explication de son œuvre. Cet auteur devient donc une simple hypothèse, une personne projetée par la critique en dehors de son propre texte alors que le  lecteur est libre de voir la "pluralité" de ce même texte[11].

Sachant maintenant que nous n’abordons jamais un texte "les mains vides" ; que la lecture est donc un processus de création de signification diverses, il serait temps d’essayer de situer l’apprenant   et établir ce qu’il doit saisir de cette théorie. Pour cela il est possible d’avancer quatre points importants:

  1. Que le sens n’est pas ce que son auteur voulait dire mais plutôt ce que l’œuvre veut dire pour différents lecteurs[12].
  2. Que ce sens dépasse souvent l’auteur lui-même.
  3. Que chaque nouvelle interprétation fera désormais partie de la tradition littéraire[13] comme elle change au fil du temps[14].
  4. Qu’il n’y a sans doute pas d’interprétation exacte.

Pour résumer ces points, on pourrait dire que puisque aucune interprétation ne peut épuiser les sens d’une œuvre littéraire, il  est légitime de  dire que l’apprenant  doit être encouragé à saisir cette généreuse marge de manœuvre où il lui serait; comme Hans–Georg Gadamer ; avait souligné, possible  de faire ce qu’il peut à partir de ce qu’il a. L’important, faut-il le rappeler, n’est sans doute pas à ce que son interprétation du texte littéraire sujet de discussion soit exacte mais à ce qu’elle soit plausible[15].

Enfin, je ne pense pas que Shakespeare, Donne, Molière, Dante ou Eliot seraient déçus (s’ils étaient parmi nous) par l’immensité mais aussi par la diversité des études  critiques qui ont été réalisées et qui sans doute continueront à l’être à travers le monde et dans plusieurs langues. Au fond toute cette littérature sur la littérature ne devrait pas simplement être perçue comme un héritage mondial mais aussi comme un hommage à ces auteurs qui nous ont donné le  plaisir que nous essayons de partager avec nos apprenants.

Bibliographie

  1. Carter, R., The Integration of Language and Literature in English Curriculum : A Narrative on Narrative, In Susan Holden (ed.) Literature and Language, Modern English Publication in association with the British.
  2. Carter, R., and Long, M., Teachig literature, Longman Group LTD., Uk., 1991, p.4
  3. Ibid, p.4.
  4. Short, M.S., Sfylistics and Teaching of literature. In Brumfit C.J., (ed), Teaching literature Ouverseas : Language-Bases approach, ELT Documents, 114, Pergamon Press/British Council, 1983, p.67.
  5. Minnis, N., Linguistics at large, Gollanez, London, 1971.
  6. Carter, R., and Long, M., op.cit. p.07
  7. Icoz, N., Teaching Literature, why, what and How. In English Teaching Forum, vol. 30, N°1, USIS, 1992.
  8. Carter, R., op.cit. p.3.
  9. Brumfit, C., Language and Literature Teaching : From practice to Principles, Pergamon Press, Britain, 1985, p.108.
  10. Cuddon, J.A., Dictionary of Literature terms and literary theory, Penguin Book, 3rd edition, 1992, p.67.
  11. Ibid, p.67.
  12. Eliot, T.S., On Poetry and Poets, Faber and Faber, New York, 1957, p.126.
  13. Hirsh E.D., Validity in interpretation, Yale university Press, 1967, p.215.
  14. Il faut rappeler ici que cette idée a été à la fois adoptée par T.S. Eliot et R. Wellek. Néanmoins, au lieu de situer le principe de changement dans celui de l'opinion du lecteur, T.S. Eliot le situe dans la tradition littéraire qui selon lui ne cesse de changer au fur et à mesure que les œuvres littéraires apparaissent sur la scène publique, Ibid, p.215.
  15. Hirsh, E.D., Op.cit, p.127.

Notes

[1] Carter, R. : The Integration of Language and Literature in English Curriculum : A Narrative on Narrative, In Susan Holden (ed.) Literature and Language, Modern English Publication in association with the British council, Briton, 1988.- p.3.

[2] Carter, R. and long, m. : teaching  literature.- longman group ltd., uk., 1991.- p.4.

[3] Ibid..- p.4.

[4] Short, M.S. : Sfylistics and the teaching of literature.- In brumfit C.J., (ed.), teaching literature ouverseas: language-based approach, elt documents, 114, pergamon press/ British council, 1983.- p. 67.

[5] Minnis, N. : Linguistics at  large.- London, Gollanez, 1971.

[6] Carter, R. and long, M. : Op.Cit..- p. 07.

[7] Icöz, N. : Teaching literature, why, what and how.- In english teaching forum, Vol. 30, n° 1, Usis, 1992.

[8] Carter, R. : Op.Cit..- p.3.

[9] Brumfit, C. : Language and literature teaching : from practice to principles.- Britain, pergamon press, 1985.- p.108.

[10] Cuddon, J. A. : Dictionary of literature terms and literary theory.- penguin book,  3rd edition, 1992.- p.67.

[11] Ibid..- p. 67.

[12] Eliot, T.S.  : On poetry and poets.- New York, faber and faber, 1957.- p.126.

[13] Hirsh, E.D  : Validity in interpretation.- Yale university press, 1967.- p.215.

[14] Il faut rappeler ici que cette idée a été à la fois adoptée par T.S. Eliot et R.Wellek. Néanmoins, au lieu de situer le principe de changement dans celui de l’opinion du lecteur, T. S. Eliot le situe dans la tradition littéraire qui selon lui ne cesse de changer au fur et à mesure que les œuvres littéraires apparaissent sur la scène publique.- Ibid.- p. 215.                         

[15] Hirsh, E.D.  : Op. Cit..- p.127.