Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N° 06, Turath n°3, 2003, p. 21-45 | Texte Intégral


 

 

 

Mohamed Nadhir SEBAA

 

 

 

Avant propos

Ce modeste travail de recherche peut être une première lecture d’informations recueillies sur la vie des Chaouias, habitants des Aurès. Le fragment de la réalité socio-culturelle qu’il décrit peut paraître insuffisant, tant la vie de ces groupes ethniques est difficile à apprécier et leur « hermétisme » légendaire. Cela a donné lieu à une recherche de sources et de documents officiels ou non officiels, nationaux ou étrangers, très peu nombreux, à des déplacements « in situ » à travers douars, communes et daïrates, pour recueillir quelques éléments de culture se rapportant à cette immense région que certaines circonstances ont délibérément voulu tenir ignorée par le biais d’une sous-information ou d’un véritable enclavement culturel d’ordre médiatique. Cette étude va s’efforcer de rectifier autant que possible, certaines données ou faits avancés, contenus dans certaines sources ou documents étrangers - et quelque fois locaux - dans un dessein / d’apocryphiser pour mieux récupérer, falsifier, substituer, certains aspects lumineux des Aurès et des civilisations qui se sont succédées sur ce sol qui jouit d’une réputation de faiseur d’hommes, mais également de valeurs tenant, aux origines, à l’histoire, aux arts, aux poètes, et aux religions

« Dionysiaque quant au style de sa culture »,** famille agnatique comme cellule de base sociale au sein de laquelle un patriarche ou une patricienne (par référence au matriarcat), exercent une autorité, le groupe aurassi sur lequel très peu d’encre a coulé, reste mystérieusement inconnu. Tout reste objectivement à écrire pour mieux faire découvrir, nonobstant les insuffisances ou erreurs susceptibles d’être décelées et que complèteront tous les esprits curieux, avides d’histoire et de vérité.

1. Les Aurès : données géographiques, historiques et culturelles

1.1. Les habitants des Aurès : Répartition géographique et numérique

Une sagesse nous enseigne que « Les Aurès sans (ses) chaouis est un « Achekridh » sans (ses) fruits ». En ce sens que « Chaoui » évoque les Aurès et que réciproquement « Aurès » implique l’appartenance culturelle aux « Chaouis ». Il est valable de considérer donc les Aurès en elles-mêmes et de tâcher d’y discerner les grandes variétés culturelles et linguistiques. C’est le point de vue que nous adoptons ici. Les grands ensembles humains supports des civilisations, se situent dans l’espace et dans le temps. Dans ce « Subsum work », il faut tenir compte de ces dimensions. Les Aurès - ou l’Aurès - tiennent-elles cette composition substantive du nom d’une plante, magique détergent, « Tawrass-net thaghighith », ou comme nous l’explique l’encyclopédie berbère  « (…) que cette désignation « Awrass » ait primitivement référé à la couleur dominante de la montagne (Fauve roussâtre) ? Pour certains historiens, « Aurès » est singulier et se rapporte à une seule montagne : « Ikgfnet-Kalthoum » ; dans le Chélia- cela nous parait quelque peu réducteur quand ont sait qu’il a été recensé 47 massifs (Chélia, Belezma, Rfaâ, Adhrar Nouziza, Titaovine, Merouana, Metlili, Mahmel, Telmet, Ichmoul, Touggert,…etc..) autour desquels se sont progressivement et historiquement sédentarisées les principales tribus berbères par réflexe de survie et /ou de résistance. Ces Aurès qui appartiennent à l’Algérie orientale, constituent la majeure partie de ce que l’on a coutume d’appeler le sud constantinois. Elles sont séparées de la Tunisie par la bande qui, de la mer au Sahara, forme la Wilaya d’Annaba. Au Nord, elles confinent aux Wilayates de Sétif, de Constantine ; à l’ouest à la Wilaya de Médéa, au sud à la Wilaya de Biskra, au centre à la Wilaya de Msila. Elles se situent entre 4°30 et 8°30 de longitude Est et entre 34° et 36° de latitude Nord. La plus grande partie des Aurès s’inscrit dans un rectangle de 225Kms - d’ouest en Est, sur 168Kms du Nord au Sud,

Une superficie de 49915 Kms environ, soit 1/7 de l’Algérie du Nord. A cheval sur le saharien et l’atlantique, « les Aurès sont un point de contact brutal entre ces deux mondes » [1]

Cristallisation ou « phagocytose » culturelle, le qualifiant des habitants des Aurès « Ichawiyene » a subi au cours des âges des déformations phonétiques, des glissements sémantiques et des affublements péjoratifs pour se fixer définitivement autour de Chawiya ou Chaouias.

Puissant groupe ethnique, les Chaouias-Ichawiyene- les guerriers pâtres transhumants- berbères, appartiennent selon Greenberg et Westermann [2] à « la famille chamito-sémitique, que tout deux préfèrent qualifier d"afro-asiatique parce que c’est la seule famille que l’on rencontre à la fois en Afrique et en Asie et qui comprend quatre sous-familles proches : Le berbère Tamazight, le couchite, le sémite, le Tchadien et l’ancien égyptien, yemenite. »

Le berbère Tamazight comprend des sous-ensembles aux expressions Chelhi Kabyle, Targui, Mjadi, Chnoui, Tadzari [3] et Chaoui.

1.2. Répartition numérique et géographique des principales tribus Chaouiyas ?

Aujourd’hui les principales tribus Chaouiyas occupent un territoire approximativement réévalué - car constitué par l’interpénétration de 05 Wilayates - [4] à plus de 49915 Kms2 pour une population sédentaire et nomade, citadine et rurale de près de 03 millions d’individus qui se répartissent à travers 106 communes, 50 dairates, circonscriptions, triages, lieux-dits, douars… et toute extension géomorphologique.                       

َA. Les grandes tribus chaouiyas de la rive nord ou les Aurès inférieures

Les grandes tribus de la rive nord sont :

  1. Les Ouled Fatma –zoltan –
  2. Les Ouled Sellam
  3. Les Herractas
  4. Les Jratna
  5. Les Thleth
  6. Les Segnia
  7. Ouled Mhenna
  8. Ouled Menaâ
  9. Lahlaymia
  10. Hiddoussiyene
  11. Houarra
  12. Ouled Mhemmed
  13. Ouled sidi Lhadj

Le regroupement tribal a été facilité, car ses individus présentent un ensemble de caractères physiques, artistiques, linguistiques, communs. Cette ethnie occupe toute la région plate et montagneuse au nord-ouest de la ville de Batna, au sud est de la ville de Sétif et au nord est de la ville de Msila .

Ici commencent les monts des « Ait Fatma-zoltan », des « Therwent er », Tichaou, Tinexars, Tafrent, Taxlent, Boughioul, Mestawa, Tissoures, Markounda, Tinibaouine, etc… velus et giboyeux. Il s’agit d’une suite de dômes dissymétriques souvent faillés au sud, où affleurent les calcaires du liasique et du jurassique. On se situe en quelques sorte à une charnière des chaînes atlassiques. Aux pieds, au creux, sur les crêtes de ces djebels, comme pour rechercher une majestueuse protection, des villages qu’à première vue, on aurait pu ne pas remarquer à cause de leur similitude de matière et de couleur avec le sol, se fondent dans la nature, aux consonances harmonieuses ; Aourir, Taffenjalet, Aberrou, Chiddi, Bouilef, Kasserou, Isseffra….. 

C’est dans ces poches montagnardes que subsistent encore les dernières originalités culturelles et linguistiques chaouies.

Du point de vue nombre, nul ne peut donner un chiffre exact d’évaluation de ce premier ensemble, tant les éléments de ce groupe social sont mobiles. On les retrouve à Batna, Merouana , Seriana, Ouled El Ma Bernelle, Ngaous, Chaaba etc.….

L’influence qu’ils exercent dans les domaines de l’histoire, de l’art, de la poésie, de la culture en général,… n’est plus à démontrer : poterie, montage de tapis, de burnous, sculpture et architecture, peinture, bijoux, chants et danses, fabrication d’instruments aratoires et d’armes. A ce titre, aucun mariage, aucune fête de saisons, de « l’Afsouth », du « Tamenzouth », aucune fête religieuse du « Mouloud », de l’Aid, des circoncisions, n’a son charme, sans les « Irahaben » des Ait-Fatma-zoltan. On dénombre 27 groupes folkloriques de « Rahabas » : Issa Guellil, Mhand Oubelaid, Mrabet Saddek, Mhand Oussouba, Taous ziqûn, Aissa Djermouni, Meziane Bouthaâlaweth, Lalla Khoukha, Rhiouna Boudjenit…. Ils chantent l’amour, la bravoure, la générosité des montagnards et leur résistance séculaire. Mais l’hommage rendu aux femmes de combat, comme Fatma « Tazouguerth » et d’où descendent les Ouled Fatma –est historiquement unique.

Un exemple d’organisation tribale : le royaume de Fatma Tazouguerth (La rousse)

Née dans la montagne de Hitaouine (Merouana - Les Aurès Inférieures, Titaouine), Fatma « La rousse », autre reine berbère, qui réussit sous son règne non seulement d’unir plusieurs groupes berbères aux Arabes mais à perpétuer le matriarcat en désignant uniquement des femmes au sein du conseil des sages. Elle fit exécuter son frère Zoltan et poussa à l’exil Sellam son cadet, qui contestèrent certaines de ses décisions. Guerrière redoutable, elle avait un remarquable sens de l’organisation et du commandement à la tête de ses troupes. Habillée en hoplite, elle restait libre tout en dirigeant la multitude et exerçait sur les montagnards un incontestable ascendant. Pythonisse crainte, prêtresse admirée, elle jouissait d’un grand prestige grâce à sa culture ancestrale. Sa mère –Adhfella- l’avait initiée à la sélection des plantes et aux soins à prodiguer aux malades et blessés. Elle savait être une bonne mère (elle eût-dit-on- dix sept enfants), juste maîtresse envers des esclaves quand les circonstances l’exigeaient. Lalla Khoukha Rhioua Boudjenit (1904-1963) poétesse chawie et artiste de renom lui rend hommage à sa manière :

« Hommage à vous, Fatma Tazoughert

  Hommage à vous, Maîtresse de la fécondité  

  Hommage à vous, reine des cieux et des terres

Nous avons travaillé pour vous « l’azrif » (argent) pour mieux parer vos oreilles d’argent, le seul minerai divin porteur d’éclat.

Hommage à vous Fatma Tazoughert

Nous avons complété vos trésors en choses merveilleuses, rempli vos réserves d’orge, d’huile d’olives, de miel et de blé »

Dans nos cœurs, avons gravé votre nom magique pour l’éternité »

Que savons-nous de Fatma Tazoughert ? Descendante d’Imouren (général berbère, lieutenant de Tarek Bnou Ziyad fondateur de l’Andalousie), trisaïeule de Bouthaâlaweth l’inventeur du canon léger en bois de chêne (1908), de Hména Zekka Zéqun fabricant des tromblons et fusils à clous, de Mjand Oussouba, l’autre bandit d’honneur, Zâabet Mhand Mektar Khenchli, Issa Guellil, Aissa Djermouni, Lalla Rhioua Khoukha Boudjenit, Mbabet Saddek, Mhand Lakhdar El Fathmi….. Poètes oubliés qui ont réussi, par la parole aussi bien que par le geste, a obligé les faits à se transformer et les hommes à se définir. Que savons-nous de cette reine légendaire, qui récitait le Coran par cœur, entretenait des relations commerciales avec chrétiens et juifs, montait « les tapis, les burnous - ajridi » et les chevaux avec habileté, grâce et adresse ? Unique femme dit-on des siècles après la Kahéna, qui a régné avec majesté sur les Aurès et perpétué le matriarcat. On la retrouve partout dans les chansons des « Rahabas » et les contes :

Taisez-vous tourterelles colombes !

Chênes, oliviers, cèdres et pins.

Les cascades d’eaux vives se figent,

Dans une expiation extase

Tazoughert Reine des Aurès

L’aphrodite, l’autre déesse

Se baigne dans le lit envoûté de Tifouress

Dans un insolite corsage liquide faiseur

De l’historique copulation.

« Soussem idhbirene, Atmila, Limam n’wedhar, Fatma Tazoughert Tessaradh gouamane Techtahen Dhassequit eness [5]

Gouamane Acherchar Noukassrou, condhar n’bouilef

Zew eness azoughagh

Yellen Ighatat em oualaow

Aglin eness dhamellal

Yetchoutch rih nizri

Yetragad sougneghim eness Agli houssecher

Aman yehlan tghenan thamedourth . »

Ou encore :

Taziri N’your

LahwaNwedhrar

Iness Lalla Fatma

Iness Fadma Tazouguert

Regda Nirer

*********** 

Ya zhar war

Zengen dhourar

Ya yellies ouzerf

Oukhel khalla. »

 ***********

Douceur de lune

Brise des montagnes

Dites à Fatma la rousse

De sortir égayer

Les silences des nuits

 ***********

O rugissement des lions [6]

Que portent les montagnes

N’effrayez pas la belle

Aux lourds bijoux d’argent

 

Fatma Tazoughert (1544 – 1641) a vécu plus que centenaire. Elle prit les villes de Marrakech, Meknès et Fez en 1566, cet événement inspira le poète marocain El Mejdoub (1503 – 1566) qui lui adressa un pamphlet.

B. Les grandes tribus chaouiyas de l’Aurès central ou Moyen Aurès.

1. Les chaouias arabisés (par tribus):

1. Les bni fren

2. Bouazid

3. Ouled si Ahmed Benameur

4. Ouled Derradj

5. Bni Tazaght

Ce groupe s’exprime dans une proportion de 5 à 10% en chaoui. Les 90 % restant s’expriment en arabe dialectal ou tadzari. Ils constituent l’essentiel de l’exode rural et font d’excellents artisans que l’on rencontre dans les villes de Batna, Tbessa, Ain-Mlila, Biskra, Khenchela, Guelma, Barika…

2. Les chaouiyas de la plaine par tribu :

1. Les Ouled Chlih

2. Oules Sidi Yahia

3. Ouled Hamla (Condorcet)

 

Devant une telle variété, on se rend aisément compte qu’il est facile de signaler certains traits de similitude physique et culturelle de ce groupe avec leurs cousins de la rive nord.

3. Une variante : Les arabes berbèrisés

Dans cette classification toute approximative figurent des tribus que l’Islam avait encouragées à se « diluer » dans la communauté berbère qui donnera plus tard (suite à l’osmose) [Islam + Amazigh ] le courant Islamazigh. Interpénétration civilisationnelle remarquée dans les us et coutumes de certaines tribus.

Les principales tribus : 

La hlayia

  1. Ouled Aâdi
  2. Laâwawta
  3. El Khoudhrane
  4. El Hachachina
  5. El Souamaâ
  6. Chaânba
  7. Srahna
  8. Chraffa
  9. Lahrayek
  10. Laâmamra

C. Les chaouiyas de l’Aurès supérieure (Rive sud)

Les grandes tribus de la rive sud sont :

  1. Les Touabas
  2. Les Aghvassir
  3. Ait Faffa
  4. Ait Imessounin
  5. Nmemchas
  6. Ait Ferh
  7. Ouled Fadhel
  8. Ouled djebel
  9. Laâchach
  10. Ouled Sidi Ali
  11. Amamra
  12. Les bni Mloul
  13. Les bni Bouslimane
  14. Ait Inoughisséne
  15. Les bni Souik

Très solidaires entre aux, surnommés Jbayliya », ces chaouiyas sont de rudes montagnards, de grands cultivateurs et commerçants, Messaoud Benzelmat, Mhand Ouguenni… sont les poètes qui restent vivants dans les mémoires de ces groupes.

2. La poésie, étalon de valeur dans l’univers chaoui :

La poésie dans sa patiente et immuable description des choses, des hommes et des cultures, de sa pénétration diaprée de l’inconnu, a permis d’approfondir de quelques millénaires notre connaissance des sociétés humaines du Maghreb et des autres contingences. Certes il reste beaucoup à découvrir avec l’outil poésie, l’oralité et à travers les différentes et multiples lectures des contes, des légendes, des « Thimouness et des Rahaba ». Malheureusement, nous ne connaissons aujourd’hui que très peu, dans leurs grandes lignes, dans leurs caractères essentiels, les biographies des poètes des aèdes et autres troubadours chaouis, des prédicateurs, des guérisseurs,... Les mondes où elles se sont développées. Agreste poésie des montagnes, des déserts et des steppes aux douces résonances harmataniennes, des souks et des villages aux merveilleuses et simples architectures. Contes, légendes de « Tamza la loure », de « Moch Aberanni » (le chat sauvage). Poésie d’amour, de combat, poésie humaine chantée par les adorateurs des arcs-en-ciel, armés de bendirs, de guesba (flûte), de def  et autres instruments d’accompagnement. Parler des plus éminents représentants de la poésie chaouie sous tous les temps qui étaient versés à la fois dans les mythes, légendes du paganisme des Aurès… c’est parler des gardiens et gardiennes fidèles d’une culture farouche, expression d’une interpénétration civilisationnelle, où même les croyances même si centrées sur des choses inanimées, avaient la beauté du toreutique, la force de la foi et la rigueur de la loi

Chaque tribu avait son ou ses poètes. Chaque poète avait sa tribu ses protecteurs. Les guerres fratricides étaient courantes : pour un point d’eau, une terre, un honneur blessé, un panégyrique mal placé, mal interprété par un prince berbère, un guerrier. Un pamphlet dirigé et… le sang coulait. Le culte de la race était vivace et Nèmèsis omniprésente. Les meilleurs poètes étaient primés dans les fêtes et les souks hebdomadaires de Batna, Tazoult-Lambése, Timgad, Merouana, El Kantara, Barika, Aris… La tribu, la race, la femme, l’amour,… les combats, les ancêtres, Dieu, le prophète Mohamed.

La poésie, le cheval, le sabre, la douleur, la souffrance, la colonisation… constituaient l’essentiel des muses.

Il y eut les poètes-penseurs et les belles poétesses des tribus des « Therwent – er », les poètes courtisans des Aît Amrane, les poètes bandits d’honneur du « Hmar Kheddou ».

Les poètes fous et chevaliers des tribus des Nemenchas, Ammara, Harractas. Les poètes troubadours, fiers et voyageurs des tribus des ouled Derradj…. Nombre de poètes, grâce à leur verbe « acéré » et porteur, à l’adroite gestuelle, contribuèrent à éveiller et enrichir l’inconscient collectif des groupes par leurs apports salvateurs et à sortir leur environnement culturel de la « primitivité » léthargique  et hostile dans laquelle ils se débattaient.

Idhelli mani yella ,

Assa yougir zik

Assougnase idigonren

Imira Adias

Imira Adias

Rabi Dhahleq

Dhi gjena nwedhrar,

Nmerth [7]

« L’hier est bien loin

l’aujourd’hui est déjà parti

l’avenir est parmi nous Il vient

Seul Dieu est immuable dans les cieux, les montagnes et les terres ».

C’est dire que les poètes ont joué un grand rôle dans la sensibilisation, conscientisation et élévation du niveau de vie intellectuel des Algériens. Les rimes chaudes opposées aux rimes froides, des vers sauvages que la spontanéité orale formait, les tons graves s’entrechoquaient… et tous ces chocs divers produisaient, les sursauts événementiels qui tracèrent l’histoire culturelle de l’Algérie.

Poésie belle, profonde, choquante et tourmentée, l’art du dire « devenait un réflexe culturel plus que spontané. Mystiques, chantres de l’amour charnel, comme de l’amour courtois, les chaouiyas « cultivaient » la poésie avec soin. Les poèmes étaient sélectionnés lors de joutes poétiques ; certains reproduits sur des écorces d’arbre, des palmes de palmiers, des omoplates de chèvres. Dans les Aurès, la poésie semble avoir d’un coup sa maturité. La raison est simple pour le poète inconnu : « Dans ces contrées montagnardes fortement hermetisées » par l’esprit de corps, les hommes, eux, naissaient poètes.

Découvrir ces « chevaliers » de la plume, à travers un recensement non exhaustif et courts contes biographiques, leur chevaleresques pérégrinations dans le temps et l’espace, peut être un premier hommage à rendre à ces figures illustres des Aurés .

3. Figures illustres des Aurès

Mhand Lakhdar El Fadhmi (dit lieutenant) (1897 – 1963)

Est né dans la province d’el Kçer à 09 Kms de Tahamamet (el Mdher) et à 13 Kms de Pasteur-Seriana au lieu dit Tizi Nouguidher (le col des Aigles) dans une grande famille chaouie des Ouled Fadma-Zoltan. Connut une petite enfance heureuse, la disparition en 1902, du père d’abord, puis la mère, emportée par la maladie en 1940, s’en suivent les révoltes. les fugues du douar, les longues marches à travers les montagnes du Tinzwagh, du refaâ et du Titaouine. En même temps, à la recherche vaine et interminable d’une véritable affection ou d’une protection, il la trouvera chez les sages et justes Meyer, famille de colons très respectée. Mhand le petit blond, au nez aquilin et au profil grec, reçoit attention, éducation et devient un enfant Meyer. En 1912, il décroche son certificat de fin d’études et s’engage dans l’armée qu’il ne quittera qu’en 1949, avec le grade de lieutenant, chevalier de la légion d’honneur, et grand blessé de guerre. Il mena une longue vie aventureuse où « villonne, et rimbaugaillardise » lui valurent, déception des hommes, misère morale, désertion, prison militaire et multiples dégradations. Pour se ressourcer ; il écrit en chaoui, en arabe et en français

« Je suis grain de blé

Natch ihba abloul

Je suis « main d’orge »

Natch fouss n’timzin

Itfouhen thiflouit

Embaumés de lavande.

Yeney chek maniss ?

Yeney chek maniss ?

D’où viens-tu?

<<qui es tu ?

Hurlèrent les viles bouches

Tlaghane imen ounekhchouf !

Inighess miss adhoar.

Je suis fils de la montagne

Inighess miss Awress

Je suis des Aurès

Dans ces poèmes dignes d’un maître accompli, ces faits ainsi révélés ont permis de dégager et d’expliquer la pensée philosophico-poétique de Mhand Lakhdar el Fadhmi. L’imagerie philosophique, expressive et combien symbolique est présente dans tous ses poèmes. Elle motive le récit. Elle en détermine toute la polysémie. Tous ces faits dans leur ensemble prouvent l’originalité et l’authenticité de ses vers. Ses mains, l’une artiste, l’autre guerrière, lui permirent de conquérir l’estime de certains vieux français. Il avait arraché ses galons sur le front grâce à une intrépidité remarquable. On assurait qu’il n’avait jamais reculé devant l’ennemi durant les première             et seconde guerres mondiales. Cela lui a valu aussi nombre de citations et de décorations, il avait été félicité par le général Gamelin, et des officiers supérieurs français qui lui écrivaient encore en lui affirmant qu’ils n’oubliaient jamais son dévouement. Progressiste né, philantrope, il dénonça la torture pratiquée en Algérie par la colonisation. Il connu la résidence surveillée jusqu’en 1962. Libèré il mourut quelque mois plus tard (Janvier1963) laissant des enfants dans une grande misère. Il est enterré à Batna.

Lalla Icha Zekka Ziqun (la muette) (présumée en 1884-1963)

Née à Pasteur aujourd’hui Seriana, cette habile artisane et poétesse perd ses parents durant les ‘années noires’ (entre 1887 et 1891), marquées par la sécheresse, la famine, les maladies, les guerres… qui ont ravagé les Aurès. Les ‘Calvière’, riches propriétaires terriens l’adoptent. Elle refuse l’école, se passionne pour le montage des burnous, la fabrication des outils aratoires et meules à grains. En 1896, elle épouse Kacem Ait Boujenit, un colporteur kabyle de vingt ans son aîné. Elle a, à son actif, de très beaux thrènes :

Lilech Awelthma » (ne pleure pas ma sœur), la chanson ’Khir A va Soltane’ (soutiens - moi ô Soltane !) traduit sa passion pour son pays. Nul plus qu’elle n’a défendu les pauvres et les opprimés, prenant la contre –partie d’idées coloniales, exaltant la culture des Aurès et la résistance des Algériens face à la colonisation .

Cette chanson, s’adresse à son beau-frère Soltane, à travers laquelle Lalla Icha lui demande d’intervenir pour que son fils ne soit pas enrôlé.

Elle refuse qu’il se batte contre ses frères durant la révolte des montagnards menée par Amour Moussa.

Mhammed Hamouda Ben Sai (1898-1998).

Le 20 mai 1998, nous quittait discrètement, l’exégète et sociologue Mhammed Hamouda Ben Sai. Erudit, homme de religion innovateur, talentueux chroniqueur… Hamouda est né en 1898 à Batna. Il appartient à la génération des penseurs qui ont puisé « leur souffle créateur » de leur misère et souffrance. Avec constance et simplicité, il installa son nom et son talent, progressivement dans la mouvance des poètes et écrivains d’expression française de notre pays.

Son secret ? Un sérieux et une assiduité doublés d’une conviction que seuls les idéalistes peuvent détenir, réalisant par ce travail acharné une démarche littéraire sans cesse renouvelée car nourrie à la sève d’une instruction rigoureuse, universelle et conséquente. Son enfance a été marquée par une symbiose qui peut paraître en asymptote avec paradoxe : une éducation à la ‘spartiate’ à tendance islamique reçue dans une famille conservatrice et une école, un lycée… où il su  parfaitement s’intégrer et vivre au rythme de l’académisme occidental 1915. Le grand pédagogue Cianfarani le remarque. Il décèle en lui une intelligence, la gêne du débutant. Il voit surtout ce que les autres ne peuvent ou ne veulent pas voir, « l’originalité ». Ben Sai en a à revendre. 1922, il est bachelier et part pour la France trois années plus tard, s’inscrire à la Sorbonne. Là, il tient un journal intime qui contient des dizaines de pages, des comptes-rendus à caractère auto-biographique, sa vie dans les Aurès, à Batna, des interventions et autres communications sur le « contre-existentialisme », le refus du conformisme, le devenir de l’homme en tant « qu’être des lointains », une réflexion sur la philosophie en général et dont plusieurs copies ont été remises –une semaine avant sa mort –à l’animateur de l’émission « Djaliss », pour exploitation et éventuelle publication.

En 1941, il fuit la France et fustige « ses amis » Brasillach, Gide, Sartre. Il se lie d’amitié avec Massignon et Ben Badis. Il aura pour étudiants, Malek Benabi, Cheikh Bouamrane de l’université d’Alger…

Il retourne en Algérie -pour laquelle il a tout donné- en 1962  et s’installe dans sa ville natale, Batna. Là, il connaîtra l’isolement, la marginalisation et la grande misère, pour vivre dans un petit réduit, grouillant de chats, véritable capharnaüm qui recèle tant de mystère à travers les poussiéreux parchemins et milliers de livres jaunis par le  temps abandonnés -comme l’a été leur maître-  à un triste sort…. Ben Sai repose dans le petit cimetière de Batna.                         

Ferrah Sadek (Mrabet Sadek) : 1889-1972

Né à Titawine (Merouana-Corneille) d’une famille de rudes paysans, Mrabet Sadek est considéré comme l’un des plus grands prédicateurs et poètes de l’oralité des Aurès. Par ses prémonitions célèbres (déclenchement de la guerre de libération le 1er novembre 1954, l’indépendance en 1962, Changement de présidents…) sa demeure devient vite un lieu de « pèlerinage » des habitants des Aurès et de tout le pourtour montagnard et sudiste.

Son éloquence, la confiance qu’il inspirait autour de lui, son calme et sa dignité son engagement et résistance aux paras français, lui valurent le surnom de Mrabet (prémoniteur). Son nez aquilin, ses yeux bleu acier, sa longue barbe et son burnous le firent surnommer par l’administration coloniale « le grec ».

Brûlé au chalumeau par ses tortionnaires, il leur jette un défi, affirmant que sa tribu ne déposerait pas les armes devant ceux qui affament et torturent l’âme et le symbole des « Aârchs ». Il a passé le restant de sa vie dans un isolement et un pessimisme absolus, rejetant nourritures et visites.

Il est enterré à Tétaouine.

Merzougui Aissa dit Djermouni

Merzougui Aissa dit Djermouni El Harkati (1886-1946). Mtoussa est un petit village enneigé situé au Nord - Est de la ville de Ain El Beida et au Sud - Ouest de Khenchela, avec un alignement de maisons précaires le long de la grande piste, des touffes de chaume pourri percent la couche de neige recouvrant les toits. Certaines masures n’ont pas de cheminée : la fumée s’échappe par la porte, par les meurtrières basses et les fausses fenêtres entrebâillées. C’est là que naît en 1886, dans une famille pauvre, Aissa Merzougui Benrabah et Benfettoum de la tribu des Ouled Amar entre Nemenchas et Herractas et deviendra plus tard, Djermouni El–Harkati, l’homme au ‘bendir’, troubadour à la muse tracassière et intarissable et qui fera don aux générations suivantes de ses pensées, de son art.

Enfant il est placé dans une petite école coranique que dirigeait Cheikh El Hadj, pour y apprendre le Coran, et la grammaire arabe. Quelques années plus tard la mort vint lui enlever son père –paysan à la voix de ténor –seul et unique soutien. La même année, livré à lui-même, il quitte le taleb, pour donner libre élan à sa rêverie et mieux confier sa douleur, aux litanies et complaintes chaouies. Il fit preuve de dispositions si étonnantes, qu’adolescent à peine, il se fait remarquer par sa voix de linotte et entre dans les grâces tuitou, Hadj El Bouarrissa, Hadj Djebbar…. Poètes qui lui composent ses premières chansons, celles-là patriotiques et révolutionnaires.

Polygame, il épouse en premières noces sa cousine Mbarka. Rabbiâa et Aicha naîtront. Il se remarie quelque années plus tard avec Khoselina (Roselina ?) une italienne de religion hébraïque, de qui naitront deux autre filles. Il reste un amoureux insatiable. Ses engagements, conviction, originalité, tolérance… ont marqué l’espace de plusieurs générations, Il reste l’un des chantres, les plus imperturbables des traditions chaouies car il garde un souci constant, c’est un trait typique, de toujours s’assurer de ses racines, tout en entreprenant inconsciemment - ce qui est général - l’indispensable adaptation à la modernité.

C’est la démarche par exemple de meneurs d’hommes à l’image de Mhand Lakhdar El Fatmi et de Mrabet Essaduq Frach ou de Lalla Khoukha Boudjenit.

Il contracte le typhus, hospitalisé à Alger il décède dans un hôpital à Constantine en 1946. Il est enterré à Sidi Rghiss (Oum El Bouaghi).

De pérégrinations en voyages initiatiques, il quitte le pays en 1924, transite par l’Egypte, le Maroc et s’installe en Tunisie ou il enregistre son premier ‘78 tours’. Nous sommes en 1927. Cochenilles, famine, ventre creux,…et autres images de misère… l’accueillent. La nature y joue un rôle très important par ses décors de ‘grand sinistre’ et de désolation. Parti pour quelque mois, Djermouni y séjournera plus de dix huit mois. Là il sort de son anonymat forcé. Au début, tous se méfièrent. Mais peu à peu, vu sa simplicité, sa bienveillance, sa voix claire et limpide, leur suspicion se dissipa, cédant place au respect. Ils eurent l’occasion de lui prouver leur attachement, gratitude et admiration. Suite à une altercation avec un percepteur, l’administrateur de la province s’était emparé de ses richesses, le jeta en prison. Ses admirateurs, parmi lesquels, Brahim Ben Dèbeche, originaire de Batna, intercédèrent en sa faveur. Il fut libéré et réhabilité. (Cette dernière information est à prendre avec réserve, en l’absence de document faisant foi). En 1929 ‘Ouardaphone’ lui enregistre un nouveau ‘78 tours’ : ‘Ahway, Ahway’ ‘Khelini Nhoum’…

En 1930, c’est la consécration en France où il enregistre plus de 35 chansons en ‘78 tours’ chez ‘Haroun José Edition’. Il a déjà plus de 120 chansons dans son répertoire. Ce dandy trapu, aux cheveux noirs, au visage pâle, à la moustache portée à la « turque’, au regard ferme et énergique va en 1937 faire son entrée à l’Olympia. Par la grande porte. ‘Akerr Anouguir’ ; ‘Salef dhaberkane’ ; ‘Hill li ma aandouche wail’ ; ‘Ain El Kerma’ ; ‘Ma tgoulou dhelou’… séduisent le public. Le style, mieux encore, le mythe Jarmouni est né. Porté aux nues par ses fans, il les invite à perpétuer sa tradition             

Lalla Khoukha Rhiouna Ait Boudjenit : (1914-1963)

Lalla Khoukha Rhiouna Ait Boudjenit est née à Thleth (Senia Pasteur) à 67 Kms Nord Est de la ville de Batna. Son père, un riche propriétaire terrien et talab, l’avait aguerrie dés l’enfance, lui enseignant le Coran, les marches initiatiques, les « monter à cheval », la chasse, la sculpture et la poésie orale. Sa gamine voulait s’instruire, mais il n’y avait pas d’école au village. Belkacem réussit tant bien que mal à l’inscrire (sur son insistance) à l’école des indigènes des allées Bocca de Batna.

Elle fut accueillie à l’école par des moqueries qui tombèrent bien vite pour se transformer en admiration car la nouvelle blondinette aux yeux verts du douar, avait des dons surprenants.

Elle n’en mena pas moins une existence précaire suite au décès de son père. Alors que les autres écoliers recevaient des subsides de leurs proches, Khoukha Rhiouna devait se contenter, quant à elle, d’un maigre pécule qui suffisait à peine à payer ses frais d’internat. Mais ces difficultés ne l’empêchèrent pas d’étudier avec application. Elle ne tarda pas à devancer ses condisciples et fut réorientée sur le collège de Constantine. En 1932, elle épouse son cousin de vingt ans son aîné. Khoukha Rhioua avait un tempérament rebelle, une fierté hors du commun. Elle incarne par son personnage, ses œuvres et sa poésie, les traits du caractère montagnard avec toute son originalité, son humanisme, son amour de la liberté. Khoukha poète, Khoukha artiste, Khoukha la femme, appartient à cette génération « heideggerienne » où les trois temps, les trois couleurs maîtresses, les trois tons sont omniprésents, « Poésie–requiem » qu’elle a consacrée à son pays.

Ses poèmes en français, tazari –arabe et en berbère chawi sont empreints d’une profonde tristesse et relatent avec simplicité, sobriété et courage les étapes de la vie d’une personne à l’âme multiple :

<< Mata taghsed seghri                  Que veux tu de moi ?

Quitch enwzzal                              Lingot de fer              

Tziwa norijriss                               Creuset de gel ?

Thaliss ouditbanach                       Ombre –empan de mes

Ighoughan inough                          Doigts sectionnés

Ma taghseb seghri                          Que veux tu de moi ?

Netath Em thassekourth                 L’autre triste perdrix

Eness.                                            Que veux tu de moi

Oulegherch Akerih                          Que veux tu de moi

Attaf mata khssad                          Qui ne possède rien

Seg imi, seg ighemeninough          Pourtant

Adjay, Adjay                                 Prend ce que tu veux

Am ouli Mata hyoughen                De ma bouche

Adjay de mon sang

Matataghsed seghri…>>                 Et laisse moi 

Comme un cœur 

Tourmenté…

Que veux tu de moi ?

Laisse –moi !

                                                                  (Avignon -1938)

Jusqu’au sang, sa poésie est originale, sauvage, toute en nuance, par sa musicalité d’une grande valeur et chaleur humaine. Révoltée, elle écrit :

Pardon, amies

Pardon, Anne, Rose et Marie

Je suis orpheline sur ma propre terre

L’air que je respire sent le vin et le sang

Partout, il y a des cris, des chaînes et des fers

Soumise, Je ne puis demeurer plus longtemps

Pardon amies d’enfance

Pardon Yvette, Pardon Florence

Mon âme meurtrie par « mes autres souffrances »

Me dictent et m’imposent de choisir mon camp.

Pardon amies, pardon mes sœurs,

Toutes, vous êtes dans mon cœur,

Mais mon pays c’est mon drame,

Car mon pays c’est mon âme

                                                                  (Batna - 1954)

 

Sensible, tolérante, mais affreusement inconnue, Lalla Khoukha (la pêche) de ses cendres et pareille à May Ziada, Ettaymouria,…inscrit son nom au palmarès des poètes révolutionnaires oubliés.

Aqaou Besslama

Abqaou Besslama  A dieu !       Restez en paix

Ya Aarab Merouana                   Habitants de Merouana

Ahna Sadinna                              Nous vous quittons

Labladi Jabina                             Notre terre nous attend

Abqaou Besslama                       Restez en paix

Natchnine Dhimeghban             Nous sommes fiers colporteurs

Dhi thmourth n’youdhen           Etrangers sur une terre étrangère

Sebber ou tillidhin                        Patience. Où habite-t-elle

Jorga mata yeblen                       Jorgette la belle ?

Abqaou Besslama                       Demeurez en paix.

 

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Akard Anoughir                           Lève –toi pour partir

Akard Anoughir                           Lève –toi pour partir

Akard Anoughir                           Lève –toi pour partir

Dhou guabaad ou’brid                               Le chemin est long

Jer Menna dhou chir                   Entre Menna et chir

Akerd Anouguir                            Lève –toi pour partir

Youmem ath yahbel                   Ton frère est envoûté

Rabi dha hellaq                            Dieu dans sa magnificence

Yakhlak yetferraq                       Crée les belles différences

Thjabad dhachouraq                  Belle jambe que cache une robe

Sallef dhachouraq                       Blondes tresses provocatrices

Akard Anouguir                           Partons vite. A quoi bon… ?

 

                                                      (Issa Djermouni)

 

Sebbar                                           Patience

 

El fouchi dha messmar                              Fusil à clous

El Belgheth dhou g’dhar                            Cothurnes

Widhine dhel Messaoud Ouzelma            L’ombre de Messaoud Benzelmat plane

      (parmi nous) 

 

Sabber                                           Patience

Thawerquit n’el mass                  Sa peau est pelure douce

Oudyoussin si France                  Elle vient de France

Natvhnine ouden wajib                              Ravisseuse de mon cœur

Chem ourthnidg mata                Deux êtres qui s’aiment à distance

 

Sabber                                           Patience

 

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Wach Tal aou                                              Pourquoi l’ambition

 

Wach Talaou Lelaagha                             Pourquoi gravir la pente

Wach herdrou Meski                   Pour bien vite la dévaler

Labssat larhaf                              Habillée de soie

Jat Tedahdel                                 Venue me troubler

                                                                  (Issa Djermouni)

 

                                         XIR A YA SSELTAN  

Xir a yasseltan

Xir a y_alus

Zenz agel amenhus

Terni-d leuda uqerbus

U serge-d memmi amehbus

Yewwi-t urumi

Amenjus

Igin-as tisesgal deg

Fus

Yekref gher yiss d

aberkan

s ineglaf d ameusus

Azzel… azzel… a y-alus

Awi-d lfuci n umesmar

Ul inu at idurray

Seg rumi igin ddemmar

Azzel … azzel

Asseltan

Awi-d lfuci n

Uqertas

Ul inu at yenghay

Seg rumi winin

Afertas

                                                                                         (Lalla Icha Ziqûn)

 

O soltan : aide –moi.

O mon beau –frère

Vend vite nos richesses maudites

Et ton beau cheval

Libère mon fils prisonnier

Emprisonné par des mains immondes

 

On lui a passé les menottes

On l’a attaché au cheval noir

Et les gardes armés le surveillent

 

Cours ! cours ! mon beau –frère

Donne –moi le fusil à clous

Mon cœur est souffrant, souffrant de ce colon impitoyable

Lève –toi, lève –toi. Et cours Soltan

Donne –moi le fusil à canon scié mon cœur me fait trop mal du Roumi chauve.

 

Yelli-s n wedrar

 

Necc yelli-s n idurar

Ad teqqim deg durar

D-isen tlul

Deg yur n furar

Necc dyelli-s n isefdawen

D tirjin

D imnayen senneg n tghallin

Necc d yelli-s n usallas d turjawin

 

Necc d tawtemt

Khdigh am lxalat

Ggumigh f tghimit n wexxam

Si temzi inu…

Gmigh s tghennant

Deg exf inu…

F tmurt yenghay unefnaf

Ssgheb mlih ak-inigh

Necc ul inu ur yeccat

Ghir f bab n uyiss amellal…

Argaz aterras…

Amezwaru n lejnas

Memmi-s n tcawit

Memmi-s n izuran

D uxlif ameccuk

N uquwwar…

 

Fille des montagnes

 

Comme une averse de flamme

Sur « Adrar » l’impromptu

Et les ondes du tarchiouine chatouillé,

Inopérant les anfractuosités de mon cœur meurtri

Par les rêves impossibles

Moi l’autre fille du « Rfâa » Altier

Comme une veuve meurtrie

Je me prosterne

Rendant grâce aux célestes symphonies qui hantent tes espaces….

Moi l’autre fille des montagnes.

 

« Errance « sans amourthiw »    

 

Je suis l’orphelin, Natch dhagouijil

Le damné       Natch thiwara

Condamné par l’errance

Passent, passent les années

J’ai servi, servi

Deux grands pays :

Au tableau de France

J’ai inscrit mes souffrances

Mes humiliations et mes désespérances

Moi l’indigène cliabe

J’ai servi, J’ai servi

Dans les sombres tranchées

Tombes nauséabondes

Et les rondes et les rondes

D’où l’on ne revient pas

J’ai servi cette France

Sans calcul ni faiblesse,

Moi l’indigène supplétif

Venant d’un rif perdu

J’ai servi cette France

Sans aucune défaillance

Souvent j’ai pleuré

De voir partir en lambeaux 

Visages poilus et visages beaux

Avec pour couverture

Le silence

J’ai rêvé de ma belle

Au loin sans secours

Ma berbère rebelle

Dans les monts d’Ichendgour

J’ai servi mourth inough

J’ai servi l’Algérie

A qui j’ai offert

Mon âme et ma vie-

Je suis le damné

Je suis l’orphelin

Natch thiwara

Natch dhagoujil

Errant sans repères

Ni amour-

J’ai chanté « l’amourthiw »

Du haut de ma bouche en feu

Mes phrases défaites

D’un homme sans gloire

Nous sommes des gens d’art :

O berbères, Arabes, Turcs, chrétiens

Et nom des gens d’armes.

Je reste le fier algérien

Jusqu’au fond de mon âme.

 

(BATNA - 1962)

 
Mhand Lakhdar El Fadhni


Notes

** Fanny Colonna : in « Femmes et leur vie », dans cinq Communes du N.E de l’Aurès

[1] In « Monographie de la wilaya de l' «Aurès» (1971)

[2] In « Richesse des langues africaines. » Jacques Maquet. P26. Ed. Marabout.  

[3] Arabe dialectal composé d’emprunts linguistiques à l’arabe, au turc, au berbère, à l’hébreu au français parlé par les berbères arabisés des villes.

[4] Wilayates = préfectures.

[5] En chaoui dans le texte

[6] Un chasseur aurait tué un des derniers lions dans les Aurès, entre 1850 et 1870.

[7] Khoukha Boudjenit-