Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N° 06, Turath n° 3, 2003, p. 11-17 | Texte Intégral


 

 

 

Hadj MILIANI

 

 

Ce numéro des Cahiers du Patrimoine offre une série de dossiers sur certaines formes simples (proverbes / dictons / contes / chants populaires) et une synthèse sur quelques figures de la culture populaire des Aurès. Pour les Aurès, la contribution de Nadhir Sbaa donne à lire, à travers une perspective diachronique, quelques destins d’aèdes et de poètes de la région inscrits dans l’histoire plus globale du pays. C’est aussi l’occasion, pour notre équipe, de faire la part à la production poétique en Tamazigh dans notre travail de patrimonialisation.

Rappelons que tous les corpus ici présentés participent du travail de repérage des expressions symboliques de cette koinê algérienne et maghrébine. Dans ce sens en consacrant la plus grande partie de ce numéro aux formes simples nous privilégions les expressions matrices de la créativité symbolique et langagière populaire. Ces formes simples (le proverbe, la devinette, le conte ou le mythème) relèvent selon la thèse de Jolles[1] des dispositions mentales, des visions du monde et des conduites sociales des communautés humaines. Elles constituent, d’autre part, le noyau des formes plus complexes qui composent les genres littéraires (comme l’épopée ou le roman par exemple). Elles représentent à ce titre un gisement inépuisable pour la compréhension des modes de mise en représentation des univers sociaux et symboliques.

Proverbes et dictons

Le dossier proverbes et dictons présente, principalement, une expérience de transcription d’unités culturelles réalisée il y a vingt ans à l’Université d’Oran. La présentation qu’en donne son initiateur, Sidi Mohamed Lakhdar Barka inscrit précisément l’intérêt tout à la fois pédagogique et patrimonial d’une telle expérience.

Nous savons que le domaine de l’étude et de la collecte parémiques est fort riche dans la tradition folkloriste et philologique ainsi que dans les approches formelles (logique, sémiotique, etc.) Ainsi Duplessis dans sa ‘Bibliographie parémiologique’ (Paris 1847) note, pour le monde arabe, que les premières traductions compilées en langue européennes datent du 17ème siècle[2]. Plus tard, au 19ème siècle, des travaux plus systématiques sont commentés et publiés[3] à propos du monde arabe (Il s’agit principalement du Moyen Orient et à partir de recueils élaborés dans la grande tradition des compilations de ‘adab’ arabes).

Mais pour le domaine algérien, on constate qu’avec la colonisation, militaires des bureaux arabes, administrateurs civils, enseignants des medersas et autres interprètes n’auront de cesse de collecter, transcrire, traduire et commenter ces formes extrêmement prégnantes dans la société colonisée. Pour tous l’objectif était de saisir et de comprendre à travers cette production ‘l’âme’ de cette société, voire ses ‘mystères’. Cependant, l’on doit à quelques savants et érudits un certain nombre de recueils qui nous permettent aujourd’hui de pouvoir attester ou non de la persistance de certaines formes ainsi que de leurs variations. Ce sont principalement les travaux à dominante linguistique d’un William Marçais ou des Basset, ainsi que ceux plus sociologiques de Joseph Desparmet. C’est également le cas de Mohamed Bencheneb qui offrira l’une des meilleures synthèses sur la question à son époque[4]. Depuis lors, il faut reconnaître que des recueils sont périodiquement publiés, souvent par des amateurs, bien que le monde de la recherche se soit penché régulièrement sur la question[5]. Les travaux de Aida Bamia au début des années 80 sur les proverbes de l’Est algérien au CEDRA[6], ceux des chercheurs du CRAPE d’Alger, de Abdelhamid Bourayou, Abdelmalek Mortad[7], Mohamed Saïdi, etc. attestent à la fois de l’intérêt pour ce type de corpus mais aussi d’une volonté certaine de renouveler les approches et les analyses[8].

Il y a dans la littérature consacrée à l’étude des proverbes un certain nombre d’axes aujourd’hui répertoriés : la question poly-phonique, la dimension métaphorique, le caractère de vérité générale, la nature stéréotypique, le rôle argumentatif. Des démarches parfois divergentes quant à la définition même des proverbes[9] animent périodiquement les débats (en particulier sur la dualité sens fonctionnel / sens propositionnel) Mais il nous semble que l’approche pragmatique pourrait rendre compte davantage de la dynamique langagière en œuvre dans l’usage des proverbes dans la société algérienne d’aujourd’hui: « Le proverbe véhicule d’une part une parole normative et légitimée, devenue conventionnelle et pouvant être de ce fait citée et rappelée ; il génère de l’autre un dire superposé, métatextuel, relié directement aux contextes discursifs réels et s’ajoutant aux dires personnels du locuteur pour commenter et amplifier ces dires personnels, tout en les rattachant à des univers culturels et au dire général et conventionnel de la communauté»[10].

Contes

Le conte qui est l’expression la plus convenue (par définition) de la littérature populaire est dans ce numéro présent à travers la collecte de versions locales dans la perspective d’un Atlas des productions culturelles populaires d’Algérie[11]. La plupart d’entre ces contes sont connus. Il n’en demeure pas moins que les variations et, surtout, la langue usitée sont ici essentielles. Même si les transcriptions n’en révèlent pas toute l’amplitude, on peut considérer qu’ici l’effet esthétique probant est fondamentalement celui de la condensation métaphorique et du répertoire lexical[12].

Ce premier corpus ne constitue qu’un exemple de la variété des contes que l’on retrouve également dans l’aire arabo-musulmane[13] Puisque les textes de la littérature savante précèdent les collectes des traditions populaires. 8ème siècle / 9ème siècle pour les premiers. 13ème siècle pour les Mille et une nuits et 19ème siècle pour le reste. C’est en particulier les transferts des versions écrites vers des versions orales qui pourraient être étudiés en Algérie. Il reste également à entreprendre d’une manière plus systématique l’étude de cette production à travers les caractéristiques principales qui ont été mises en exergue par les chercheurs[14], à savoir :

1/ Les conditions d’énonciation réglementées ;

2/ L’opposition des statuts cognitifs ;

3/ Les traits narratifs stéréotypés ;

4/ Les traits formels, choix linguistiques, structurels, oratoires ;

5/ La combinaison du réel et de l’imaginaire ;

6/ La transmission par un code symbolique des modèles culturels et de la vision du monde[15].

Dans le cas algérien outre le classique Le conte Kabyle de Camille Lacoste-Dujardin, les travaux de Mered[16], la bibliographie datée de Massignon[17], il est à signaler les travaux des chercheurs algériens arabisants[18] qui répertorient les thématiques et les contextes socio-culturels de la production et de la diffusion de ces textes. Il faut regretter cependant que nous ne disposions pas d’études de terrain sur les modalités de la réception de ce type de productions culturelles[19].

Chants

La particularité principale des chants rassemblés dans ce numéro est qu’ils sont essentiellement féminins et qu’ils proviennent pour la plupart des Hauts Plateaux. Outre l’intérêt patrimonial, il faut relever que ces chants, qui sont donnés généralement au cours de festivités, sont des chants collectifs ou semi-collectifs qui donnent lieu à un dispositif aussi bien scénographique que rituel extrêmement précis[20]. La construction strophique qui est centrale dans la poésie populaire est ici bien illustrée (‘terbac’ à Ammi Moussa, ‘El goul’ à El Bayadh et ‘smaoui’ à Tissemsilt). La thématique est quant à elle quasi-constante : amour réciproque, amour impossible, amour interdit. La variété formelle et prosodique mérite d’être revue à travers l’accompagnement musical qui lui prête sens. Dans ce cas le travail ethnomusicologique est particulièrement nécessaire.

Ethnotexte

Le récit de vie d’une "meddaha" de Mostaganem illustre parfaitement l’intérêt de l’approche du patrimoine culturel à travers le discours de ses transmetteurs. Récit de pratiques, ce texte permet de reconstituer une trajectoire à l’intersection de l’activité professionnelle et de la démarche de l’adepte. C’est celle d’une meddaha septuagénaire dont la recherche spirituelle se conjugue avec l’exercice d’une pratique profane : « Le recours que les femmes de la montagne et même des grandes villes voisines ont aux thaumaturges, vivants et morts, aux personnages et assemblées extatiques en général, dépasse la demande de cure stricto sensu : divertissement, réassurance, ‘bain’, esthétique et affectif, puisque la musique, la danse, la poésie y ont leur part… Y a-t-il une autre définition de la demande culturelle ? Authentique, celle-ci doit répondre aux grandes questions et aux appétits, aux souffrances de la vie tout entière »[21].

Mais on y lit aussi la mise en séquence des chants par le rituel, le rôle des festivités et la permanence des saints évoqués : Sidi Bouabdallah, Sidi Belqacem, Sidi Charef, Sidi Bendhiba, Sidi Touati, Sidi Maamar, Sidi Lakhdar. Le discours est lui-même traversé par la dualité du récit. On note un passage constant du ‘je’ au ‘nous’. ‘Je’ quand il s’agit de détails biographiques personnels[22]. L’activité professionnelle (musicale) implique un nous collectif. Il s’agit de rapporter les méthodes d’une pratique. Alors que l’expérience mystique balance constamment entre les deux pôles de l’énonciation.

Les autres contributions hors dossiers qui composent ce numéro convergent dans la même orientation de notre recherche, à savoir la publication de matériaux (lexique des herboristes, discographie d’un chanteur, relevé bibliographique) et des études (introduction à une approche sémiologique de la coiffe en Algérie) Ces investigations trouvent à posteriori en quelque sorte un encouragement, voire une reconnaissance politique à travers le discours du président de la République prononcé au mois d’octobre 2002 à Tiaret à l’ouverture d’un colloque sur la culture populaire et dont nous publions en annexe de très larges extraits.

                                               Hadj MILIANI


Notes

[1] André Jolles, Formes simples, 1930 ; trad. fr., 1972.

[2] Poverbiorum Arabicorum Centuriae duae, abanonymo quodam Arabe collectae           et explicatae : cum interpretatione latina et scholiis Josephi Scaligeri et Thomae Erpenii, edito secunda priore emendatior. Lugduni Batavorum, Johann, Maire, 1623, pet. In 8°, de 8 feuillets prél. Et 134 pages (1ère édition à Leide en 1614).

[3] Arabum Proverbia, vacalibus instruxit, latine averit, commentariis illustravit et sumtibus suis editit G.W.Freytag. Bonnoe ad Rhenum, A.Marcus, 1838, 1839, 1843; 3 vol.gr.m-8°; tomeI, viij et 752 pages, plus 3 pages d’errata; tome II, 952 pages; tome III, 1ère partie : XXVI, et 655 pages; 2ème partie: viij et 520 pages.

[4] Mohamed Ben Cheneb, Proverbes arabes de l’Algérie et du Maghreb recueillis, traduits et commentés (Publ. Ec. Lettres Alger, 1905-07, XXX, XXXILI, in 8, 3 vol.) et, Mohamed Ben Cheneb, Quelques adages algériens, Mémorial Henri Basset, 1928, I, pp.43-68.

[5] Nous renvoyons pour les références à un état bibliographique sur la question : Robert Attal, Bibliographie raisonnée des proverbes arabes et judéo-arabes du Maghreb, Studies in Bibliography and Booklore, Cincinnati, 1989, n°17, pp.43-54.

[6] Aïda Bamia, Proverbes de la ville de Annaba (320 proverbes) (en arabe), Les Cahiers du CERDRA, Université de Annaba, n°1, 1982, 188p.

[7] Les proverbes populaires algériens, Alger, OPU, 192 p. (en arabe)

Les proverbes agraires algériens, Alger OPU, 1987, 241p. (en arabe)

Le professeur Mortad a été l’un des premiers chercheurs de langue arabe a entreprendre une approche structurale et sémiotique des formes proverbiales.

[8] Parmi quelques unes des recherches académiques récentes de jeunes chercheurs on peut citer (entre autres) - Aouhsaïne Tahar, El wadifa et-tarbawiya fi-el-amtal el camyya el djazaïriya, Magister 1994, Institut Culture Populaire, Tlemcen.

-Benabdallah Fethallah, El mithal echacbi fi-mantiqat tilimcen, 1995, Institut Culture Populaire, Tlemcen.

[9] C’est le cas des approches de :

C. Michaux, Proverbes et structures stéréotypées, Langages, 1999.

G. Kleiber, Sur le sens des proverbes, Langages 2001.

[10] Joseph Chetrit, Dire proverbial et dire méta-textuel, Cahiers de littérature orale, 1998, n°44, p.146.

[11] Parmi quelques travaux récents, outre la recherche menée depuis plusieurs années par Kamel Abdou à l’Université de Constantine nous pouvons citer deux thèses de magister :

Mme Mehadji Rahmouna, Stratégies féminines à travers le conte populaire algérien. Transcription, traduction et analyse de six contes oraux, Thèse de magister, Département de français, Université d’Oran, 2000.

Mme Anissa Hammana, épouse Belharat, Etudes de contes maghrébins et non maghrébins dans une perspective comparatiste. Corpus :’La vache des orphelins’, Thèse de magister, Département de français, Université d’Oran, 2000.

[12] La constitution à partir de janvier 2003 du site web de l’équipe permettra de pouvoir écouter les enregistrements audio de ces contes.

[13] Pour ce qui est du domaine arabe, en langues européennes, je renvoie d’une part au recueil de Basset qui est un bon exemple du travail de collecte dans la tradition orientaliste du siècle passé, d’autre part au guide des motifs de Shamy ainsi qu’à une étude morphologique de Aboubakr Chaïbi :

R. Basset, Mille et un contes, récits et légendes arabes, 3 vol., Paris, 1924.

Hassan El-Shamy, Folk traditions of the Arab World, A Guide to Motif Classification, 2vol., Indiana University Press, Bloomington, 1995.

Aboubakr Chraïbi, Classification des traditions narratives arabes par ‘conte-type’ : application à l’étude de quelques rôles de poète, Bulletin d’Etudes Orientales, 1998, IFEAD, Damas, pp.29-59.

[14] On peut ajouter, parmi les récentes perspectives d’approche, la réflexion de François Flahaut, La pensée des contes, Paris, Anthropos, 2001, 275p. Flahaut met l’accent sur la dimension émotionnelle des contes ( entre autres la modalité ontologique), l’action de socialisation et l’invariance des séries de contes.

[15] Pour une synthèse de la démarche voir : Le conte. Pourquoi? Comment ?, Editions du CNRS, 1984.

[16] Mered Zoulikha, Contes arabes de Tlemcen. Essai d’analyse textuelle, Alger, ENAP, 1991, 325 p.

[17] Geneviève Massignon, Bibliographie des recueils de contes traditionnels du Maghreb ; supplément Fabula 4 (1961) pp.111-119 ; 6 (1964) pp.162-176.

[18] Quelques titres :

Roslyne Leïla Gresch, El qiçâ el-chacbiya el jazaïriya dât el asl el-carabi, OPU, 1980.

Abdelhamid Bourayou Bentahar, El qisas el chacbiya fi mantiqat biskra (Dirasat maydaniya), ENAL, 1986.

Telli Bencheikh, Dirassat fi-el adab echacbi, ENAL, 1989.

Khlifi Abdelkader, El qisas el chacbiya fi mantiqat Aïn Sefra, Magister 1991, I.C.P., Tlemcen.

Bensalem Houria, El Hikayat echacbiya fi mantiqat Bejaïa, Magister 1992, I.C.P., Tlemcen.

[19] Pour rappel, lire dans le premier numéro de Turath deux approches du conte de membres de l’équipe de recherche : Rahmouna MEHADJI, Contes oraux de l’Ouest algérien, Ourida NEMMICHE, Les contes touaregs. Thèmes et énonciation.

[20] La plupart des informatrices sont sexagénaires ou septuagénaires. Rares sont les informatrices de la jeune génération (moins de 40 ans).

[21] Fanny Colonna, Présence des ordres mystiques dans l’Aurès aux XIXème et XXème siècle. Contribution à une histoire sociale des forces religieuses en Algérie, in Les ordres mystiques dans l’islam. Cheminements et situation actuelle (s.d. de A. Popovic et G. Veinstein), Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1986., p.258.

[22] « Ainsi la priorité donnée au vécu personnel et au sentiment par rapport au scripturalisme et au dogme – patrimoine des oulémas, les ‘docteurs de la loi’ – oriente la femme vers une pratique de culte privée – célébrée à la maison et non pas à la mosquée- et vers l’affiliation aux confréries du tasawwuf populaire dont les pratiques sont fondées sur l’expérience émotionnelle et le mysticisme».

Antonio Baldassare, La hadra des femmes au Maroc, in la Transe (s/d. Abdelhafid Chlyeh), Ed . Marsam, 2000, Maroc, p.150.