Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 04, Turath n° 2, 2002, p. 155-161 | Texte Intégral 


 

 

Ahmed-Amine  DELLAÏ

 

 

Musique algérienne[1] : «مجموع زهو الأنيس المختص بالتباسي و القوادس» de Edmond-Nathan Yafil

Edmond-Nathan Ould Makhlouf Yafil (Alger : 1877/1928) grande figure du milieu artistique et musical algérois est connu dans le cercle des mélomanes, en général, et des amateurs de musique « andalouse », en particulier, comme l'auteur du monumental recueil des textes chantés dans les « noubas » andalouses et qu'on appelle communément « le recueil Yafil ».

Comme il l'écrit lui-même dans la préface, cet ouvrage avait : «… pour but de faire connaître un côté particulier de la poésie arabe ; il est consacré aux poésies qui nous ont été transmises par la tradition sous le titre général de ghernata et qui constituent le répertoire des anciens maures des 8e et 9e siècle... Il nous est apparu qu’il y avait un intérêt réel, pour les indigènes comme pour les arabisants, à avoir entre les mains un recueil de poésies ghernata aussi complet que possible et présenté méthodiquement ».

Mais ce que beaucoup d'amateurs ignorent c'est que le même Yafil nous a laissé un autre ouvrage beaucoup plus modeste, certes, par le volume, mais tout aussi important pour l'histoire de la musique et de la chanson algérienne. Ce petit recueil lithographie intitulé « مجموع زهو الأنيس المختصّ بالتباسي و القوادس » (Recueil pour le divertissement du compagnon consacré aux disques et aux cylindres) a été publié par lui, à compte d'auteur, à Alger en 1907[2].

Contrairement au fameux « recueil Yafil » qui rassemble les textes de صنعة ou musique savante, le « recueil des disques et des cylindres » comprend, quant à lui, un ensemble de textes représentatif du répertoire de la musique populaire algéroise de la fin du 19è siècle.

Mais d'abord pourquoi ce titre? Pour la simple raison qu'avant l'apparition de la gravure sur disque, on a d'abord, avec Gramophone, par exemple, enregistré, pendant une certaine période, sur des cylindres (قادوس) et que Yafil a retranscrit ses textes à partir des cylindres et des disques qu'il a pu écouter et dont, à chaque fois, il rappelle les numéros de série en tête de chaque texte. Ces textes sont classés dans les rubriques et l'ordre suivant :

Le lecteur aura compris que ce classement des différents genres ou sous-genres de la musique populaire obéit à une échelle des valeurs artistiques dont l'échelon le plus bas serait occupé par la قادرية, chansonnette féminine, et le sommet par, bien évidemment, la صنعة ou musique arabo-andalouse.

Entre les deux nous avons « المصدر عربي », «  بطايحي» «الحوزي» et « القصيدة » quatre types de criant qui utilisent la poésie melhoun mais provenant de sources différentes.

Classé comme « مصدر عربي » nous avons pu identifier un poème du muphti algérois Mustapha Ben Kbâbti (1769/1860), mort en exit au Caire ; « من يبات يراعي الأحباب ». C'est un texte que l'on peut classer dans le style melhoun des lettrés citadins tels le grand poète Saïd el Mendassi de Tlemcen.

C'est à dire une sorte de « zajal algérianisé ». Nous ne savons pas, par contre, de qui est l'autre petit texte qui a «يا القمري» et «  يا روض» comme leit-motiv. Un troisième a comme refrain : «ما غاظني في سفري إلاّ فراق المحبوب» d'auteur inconnu.

Le premier texte « بطايحي » quant à lui commence ainsi : « طال السهر يان * طول ليلى نبات هايم و الجسم فاني » et le second a ce refrain :

ما صبت ممحون نشتكي له بدايا * يشفق الحال و يحط راسه الراسي

Le chapitre intitulé « haouzi », qui nous intéresse plus particulièrement, comprend : le très populaire « وحد الغزال ريت اليوم » attribué ici à Ben 'Othman[3], « القيت أنايا خودات » qui est un texte de Mestfà Ben Brahim, poète essentiellement bédouin, mais dont cette œuvre a été depuis longtemps adoptée par la musique populaire citadine dans le style « haouzi », un texte de Ben Msâyeb intitulé «في المنام يا الاسيادي * زراني الحبيب البارح  », un texte de Ben Triki très connu « يا ينات البهجة كفو من الملام », une autre qacida due à un maître de l'école « bédouine » de melhoun de Mascara, El Habib Benguennoun intégrée elle- aussi à la chanson citadine «haouzi» et surtout « malouf » puisqu'elle constitue l'un des plus grands succès de Hadj Mohammed-Tahar Fergani « الظّالمة » (طال الضّر عليا و زاد ثاني غرامك), ensuite le très populaire «يا من تريد قتالي غير ما يحلالي», un autre texte anonyme «الحب راه فناني * و هواك به بلاني», de nouveau Ben Msâyeb avec « نار البين قدات * في كناني يا مسلمين» et « القلب بات سالي و الخاطر فارح », suivi d'un second texte de Ben Triki (sous son prénom Ahmed) « قلبي بالحب صار مفنى » (غاب عليا خيال مونى), et pour finir un texte d'auteur inconnu « هبّو رياح الاريام ».

Nous pouvons   conclure de la lecture de ces titres   que le genre « حوزي », genre populaire déjà lui-même confiné par le genre noble ou «  صنعة» dans la périphérie urbaine (حوز) et musicale (chanson légère et populaire), et, par là-même, en contact fréquent avec l'arrière-pays et sa culture essentiellement « bédouine », à qui il n'hésite pas à emprunter une partie, aussi infime soit-elle, de son répertoire poétique, n'est pas à proprement parler et en raison de cela, un genre « poétique » stricto sensu, mais c'est surtout un genre « musical » d'abord, ensuite un genre-tampon ou passerelle entre la «صنعة » importée grosso modo de l'Andalousie musulmane et le terroir musical et poétique algérien.

En plus des textes de poètes algériens, lettrés citadins de souche, citadins de la banlieue, et bédouins ou bédouinisants, la musique populaire algérienne importe un certain nombre de textes du Maroc et les classe sous la rubrique « قصيدة ».

Dans cette partie nous avons un texte connu de Ben 'Omar « ثلاثة زهوة و مراحة», et un texte de Sidi Qaddour el 'Alami, attribué ici fautivement par Yafil à Touhami Medaghri, (erreur courante puisqu'aucun des deux poètes ne signe ses œuvres), intitulé
« كيف يواسي الى فرق محبوبه » admirablement interprété par le grand Abdelkrim Dali et notre regretté ami cheikh Abdelkrim Guennoun de Fès dans le style musical « melhoun » marocain.

Ce genre « قصيدة » ou « غربي »  ou «  مغربي», est l'ancêtre incontestable d'un genre qui a connu une grande fortune, à savoir le genre «شعبي », fortune et popularité dues principalement à la qualité et à la variété des textes des grands poètes de melhoun marocains qui, rappelons-le ici, ont enrichi l'art poétique populaire maghrébin par deux grandes innovations importantes dans la métrique du melhoun le «مكسور جناح» (strophes à vers hétéro métriques) et le « سوسي مزلوق » (prose poétique cadencée) à quoi d'autres auteurs rajoutent le «مشتب», et qui n'est, à notre avis, qu'une variante du «مكسور جناح»[4].

Alors que l'école algérienne du melhoun, elle, au point de vue de la forme et de la thématique a continué de stagner et n'est jamais sorti du classique « مبيت » (poésie isométrique).

En conclusion, nous pouvons dire que le « livre des disques et des cylindres », outre qu'il a sauvé de l'oubli quantité de textes et fragments poétiques de style varié, nous donne une photographie fidèle de ce qu'était la chanson populaire, dans toutes ses composantes, dans une cité algérienne du 19ème siècle, comme Alger, et nous renseigne sur les goûts en matière de chanson des générations passées et la manière dont ces générations concevaient une hiérarchie des genres fondée sur le degré d'élaboration esthétique de l'œuvre et sa capacité à traverser les siècles.

* Trois thèses sur la poésie melhoun à Aix-en-Provence

Le travail de réhabilitation de la littérature melhoun, de collecte, de traduction, de publication des textes, et d'étude, engagé depuis le début du siècle par les Qadi, Bouali, El Fasi, Bekhoucha, Merzouqi, Belhalfaoui, Azza, Tahar et les arabisants européens, commence aujourd'hui à donner ses premiers fruits avec une nouvelle génération d'universitaires maghrébins qui se lancent, depuis ces dernières années, dans l'investissement de type académique d'un domaine de recherche difficile mais néanmoins extrêmement passionnant.

Trois thèses ont retenu notre attention et méritent d'être connu des chercheurs d'abord mais aussi d'un plus large public d'amoureux de cette poésie et curieux de tout ce qui s'y rapporte.

Azzeddine El Kharchafi est marocain et sa thèse sur Sidi Qaddour el 'Alami a été soutenu en janvier 1993 à Aix-en-Provence sous la direction du professeur Alfred Louis de Prémare[5] que nous connaissons par ses deux ouvrages sur Sidi Abderahman el Medjdoub. Cette thèse est monumentale si l'on en juge par l'épaisseur : 1795 pages exactement réparties en cinq volumes.

Le premier tome est une introduction générale de 294 pages : origine du melhouri, la langue du melhoun, biographie de Sidi Qaddour entre autres chapitres plus techniques.

Le second, en deux fascicules de 373 pages et 790 pages, contient la partie la plus importante de la thèse à savoir le corpus : soit un ensemble de 71 qacidas et de 18 serrabas. Les textes sont transcrits en arabe et en transcription phonétique, et font l'objet de notes textuelles précieuses dues à deux cheikhs connaisseurs du melhoun en général et de l'œuvre de Sidi Qaddour el 'Alami en particulier.

Le troisième tome est une anthologie de 30 qacidas et de 5 serrabas traduites en français.

Enfin le tome IV est consacré aux notes et variantes des différents manuscrits que l'auteur a consulté.

Le second thésard est lui aussi marocain et se nomme Farid Ababou. Sa thèse sur le poète Touhaml Médaghri a été soutenu, toujours à Aix et toujours sous le patronage du professeur A-L de Prémare, en 1994. Moins volumineuse que la précédente, elle se présente sous la forme de deux tomes de 256 pages plus annexes pour l'un et 785 pages pour l'autre. Le premier tome est une introduction générale et contient outre une biographie assez consistante du poète, trois textes traduits en français et un glossaire malheureusement trop pauvre pour refléter l'extrême richesse de la langue de Si Touhamî.

Quant au second tome c'est bien évidemment le gros de la thèse c'est à dire le corpus : 88 qacidas du plus grand poète lyrique marocain. Mais malheureusement, contrairement à la thèse de Kharchatî, l'appareil de notes est ici réduit au strict minimum ce qui rend plus difficile la compréhension, et partant, quasiment impossible, pour qui désire le tenter, l'établissement d'une version du texte acceptable.

La troisième thèse est plus ancienne puisqu'elle date de septembre 1983 et appartient à un algérien. C'est « La poésie populaire algérienne à Sidi Khaled et sa région (wilaya de Biskra, Algérie) de 1850 à 1950 et ses relations avec le patrimoine culturel arabo-islamiques » de Ahmed Aminé.

Soutenue à Aix-en-Provence, toujours, mais sous la direction, cette fois-ci, du professeur Jean Molino, cette thèse dont nous n'avons pu consulter que le corpus de 529 pages est, par comparaison avec les travaux précédents, très mince en nombre de textes collectés, ce qui est insolite et décevant pour une ville telle Sidi Khaled réputée pour être un grand centre de poésie melhoun dans le Sud-Est algérien.

Le corpus contient en tout et pour tout 28 pièces détaillées comme suit : 7 textes de cheikh Benyoucef, 11 textes de cheikh Smati, 3 textes de cheikh Benazzouz, 1 texte( ?) de cheikh Benguitoun et 6 textes de cheikh Zeghada[6].


Notes

[1] Nous tenons à remercier ici notre ami Abdelghani Mehdaoui, cinéaste bien connu et amateur averti de melhoun qui nous a fait découvrir cet ouvrage rare.

[2] Précisons que J. Rouancl a utilisé ce recueil pour la rédaction du chapitre XII (Le répertoire des musiciens d'Alger) de son article sur «  La musique arabe dans le Maghreb » in Encyclopédie de la musique et dictionnaire du conservataire Lavignac, V. Paris. 1922. vol. l. pp. 2813-2944. En outre, il nous semble qu'il s'en est inspiré, avant sa publication, pour son article sur « La chanson populaire arabe en Algérie » in la revue musicale, V. 1905. pp.161-169.

[3] En fait toutes les anthologies l'attribuent à Boumediene Bensahla. Voir :

- كتاب الحب و المحبوب، محمد بخوشة، تلمسان، 1939.

- ديوان الشّيخ الت"لمساني بومدين بن سهلة، شاعر ملحون، محمّد الحبيب حشلاف و محمّد بن عمرو الزّرهوني، الجزائر، 2001.

- ديوان أبي مدين بن سهلة، شعيب مقنونيف، وهران، 2001.

[4] Voir pour cette terminologie les ouvrages de Mohammed El Fasi et Abbas Jirari déjà cités dans notre « Recension critique de l’œuvre poétique de Abdelkader Khaldi ».

[5] Nous nous excusons d'avoir fautivement écrit au lieu d'Alfred dans notre note de lecture à la page 104 de la revue « Turath », n° l.

[6] Voir pour poètes notre « Guide bibliographique du melhoun », l’Harmattan, 1996.