Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 04, Turath n° 2, 2002, p. 149-154 | Texte Intégral 


 

 

Ahmed-Amine DELLAÏ

 

 

En dépit de la brouille[1], du départ précipité et de l'exil,  le lien sentimental profond qui liait Abdeikader El Khaldi à sa tribu, les Hachern[2], à son terroir, la plaine de Ghriss, à sa ville, Mascara, n'a jamais été rompu. Pour preuve, ces nombreuses évocations remplies de nostalgie que Ton retrouve dans sa poésie lors de son séjour au Maroc[3] d'abord, puis à El Harrach[4] plus tard.

Au Maroc, il écrit sa fameuse pièce intitulée :

رَانِي عَوْضْ الِّي مْقَاجِي * يَا نْتَاجِي * نَدْخُلْ لَلْكَرْطِي لاَ ضْرَبْ لاَبِيلْ

 

Je vis comme une recrue, ô mes amis, dès que retentit l'appel, je rentre- à la caserne.

Il y décrit sa triste vie de déraciné dans cette partie du Maroc en pleine guerre du Rif[5] :

 

مَا صُبْتْ لْدَايَا عْلاَجِي * يَا نْتَاجِي * هَضّ الْوَحْشْ وْ جَاتْنِي لَوْطَانْ طْوِيلْ

رَانِي بِينْ طْوَادْ لاَجِي * يَا نْتَاجِي * لاَ مَشِينَة لاَ طْرِيقْ لْسِيرْ الْخِيلْ

لاَ مَسْلَكْ وْ لاَ مْنَاجِي * يَا نْتَاجِي * ذِي غَابَة كَحْلَة وْ ذُو وِيدَانْ هْطِيلْ

بِينْ الْبَرْبَرْ وَ الْفْرَنْجِي * يَا نْتَاجِي * كُلّ نْهَارْ زْقَا وْ كُلّ نْهَارْ كْحِيلْ

 

Je n’ai trouvé aucun remède à mes maux, ô mes amis, je suffoque de nostalgie et le pays me paraît si lointain. Je traîne ma peine au milieu de hautes montagnes, ô mes amis, il n'y a ni chemin de for, ni route carrossable. Aucune voie de sortie ni aucune issue, ô mes amis, d'un côté une forêt impénétrable et de l'autre des torrents impétueux. Les Berbères sont aux prises avec les Européens, ô mes amis, c'est tous les jours des accrochages et tous les jours des fusillades.

Et c'est encore au Maroc qu'il compose cette très belle pièce, dans un style assez proche du hawzi, qu'on nomme «خيار النّشوة عراقي » (la meilleure boisson est l’anisette) ou alors
« جمعة يوم العيد » (un vendredi jour de fête) où il raconte sa rencontre avec Yamina et Djamila. Interrogé par ces belles marocaines sur ses origines, notre poète déclare :

 

ﭭالَتْ لِي وَحْدَة نْسَالَكْ*يَا ذَا الْمَرْوْ مْنِينْ نَاسَكْ* غَرْبِي وَلاَّ شَرْﭪْ وَطْنَكْ * ﭭلْتْ لْهَا

يَا تَاجْ مِيرَاتْ الْجُرْحَانْ * أَنَا تَلِّي مَالدّكَادَكْ * حَشْمْ غْرِيشْ الِّي ﭭصَدْهُمْ مَا يَنْهَانْ مَا زَالْ الْجَوِيدْ بَاقِي

نَاسِي فَالضَّيْقَاتْ يَزْكُو*غِيرْ عْلَى الْخَصْلاَتْ يَبْكُو*وَ الِّي عَادَاوْنَا نْهَلْكُو*اَحْنَا السَّمّ

الْخَارَقْ وْ كَاسْ الشُّكْرَانْ*وَ حْنَا لَلْمَضْيُومْ فَكُّه*اَحْنَا الْمَسْكْ الْجِيَّدْ وْ رَاحَةْ لَبْدَانْ
آ طُفْلَة فَكِّي وْثَاﭭـي

رَانِي عَوْضْ الِّي مْيَسَّرْ*مَالْفُرْﭭـة وَ الْوَحْشْ كَدَّرْ*وَ تْفَكَّرْ ﭭلْبِي مْعَسْكَرْ*فِي ذَا الْيُومْ

النَّاسْ تَطْلُبْ الْغُفْرَانْ*وَانَا مَا لِي مَن نْغَافَرْ*لاَ وَلْفَة لاَ وْلِيفْ لاَ قُرْبَانْ حْنَانْ الَدَّنْيَا هَانِي وْ شَاقْي

 

L’une d’elles me dit : « dis-moi, toi l’homme, d’où et-tu ? tu viens de l’Ouest ou de l’Est ? », je lui répondis : « ô couronne des princesses montées sur les litières, je suis un homme du Nord, issu d’une race de braves, les Hachem de la plaine de Ghriss qui sont un refuge sûr pour l’opprimé, la noblesse n’a pas disparue. Les miens se distinguent dans les moments de crise, ils sont avides d’accomplir des prouesses, ceux qui sont contre nous ont signé leur perte, car nous sommes pour eux un poison violent et la coupe de ciguë, nous sommes les défenseurs de l’opprimé, nous sommes la fleur de la noblesse et la santé des corps, ô jeune fille, délivré-moi de mes liens. Je suis comme un captif, que la séparation et la nostalgie accablent de tristesse, et mon cœur évoque le souvenir de Mascara, aujourd’hui c’est un jour où les gens implorent le pardon les uns des autres, et moi je n’ai personne à implorer, ni amie, ni compagnon, ni parents affectueux, dans la vie il y a les gens heureux et les gens malheureux.

Mais c’est durant son séjour à El Harrach qu’il va composer des textes consacrés exclusivement au souvenir de sa chère ville et de ses habitants. L’in de ces poèmes s’appelle « ريح ضرب فالظّهرة» (Un vent a soufflé du Dahra) et il y évoque notamment son ancêtre Sidi Ali Benkhadda, et l'autre est connu sous le titre de « زراني وحش ثنين أسم و سما » (J'éprouve de la nostalgie pour deux choses chères à mon cœur, un nom et un ciel) et comporte ce refrain :

 

يَا الْغَادِي لَمْعَسْكَرْ رُوحْ بَالسّلاَمَة * سَلَّمْ عْلَى الزُّهْرَا وَ حْكِي لْهَا غْرَامِي

 

Ô toi qui te rends à Mascara, que la paix t'accompagne, salue de ma part Zohra et dis-lui combien je l'aime.

Dans le premier texte El Khaldi glorifie les Hachem, sa valeureuse tribu, et rappelle, non sans fierté, son origine chérifienne, s'ouvrant à nous de son vif désir de rendre visite au mausolée de son ancêtre :

 

حَشْمْ غَرِيسْ بْزُعَامُه

أَهْلْ الْخَصْلَة وَ الْْجُودْ وَ الْْحْيَا وَ الزّنَادْ * نُعْرَة لََلِّّي يَنْضَامُو

حَشْمْ غَرِيسْ الِّّي دَاقِّّينْ فِيهْ الْْوْتَادْ * كُُلّ شْرِيفْ بْخُدَّامُه

ﭭلْبِي شَاتِي زَوْرَة لْْـأََرْضِ الْْجْدَادْ * لَعْرَبْهَا طَارْ حْمَامُه

شُورْ عْلِي بَخَّدَة زَرْبِيتَهْ فَاللّحَادْ * وَ نْقِيلْ فِي مَقَامُه

يَعَّرْفُونِي وَلْدُه جْمِيعْ نَاسْ الْبْلاَدْ * أَهْلْ مْعَسْكَرْ وَ رْسَامُه

 

Les Hachem de Ghriss ont leurs propres chefs. Ce sont des gens généreux, nobles, gens de décence et gens de poudre, qui prennent la défense des opprimés. Les Hachem de Ghriss nos racines plongent, chaque chérif y possède des serviteurs. Mon cœur désire ardemment se rendre sur la ferre des ancêtres, à ses habitants vont ses pensées. Vers Ali Benkhadda dont le tapis est dans la tombe, et je ferais une sieste dans son mausolée. Tous (es gens du pays savent que je descends de lui, les gens de Mascara ville et alentours.

On trouve encore d'autres évocations dans d'autres pièces comme :

 

يَا الْغَادِي لَمْعَسْكَرْ رُوحْ بَالسّلاَمَة * سَلَّمْ عْلَى الزُّهْرَا وَ حْكِي لْهَا غْرَامِي

 

Ô serveur de l'anisette remplis-nous d’autres verres !

Où il se lamente, devant un verre, sur son exil et sa solitude à El Harrach, avec son immense souk où personne ne le connaît, regrettant d'avoir quitté Mascara, sa chère ville, et les siens :

 

يَا صَاحَبْ الْعْرَاقِي عَمَّرْ * مَا رِيتْ مَا يْفَاجِي عَنِّي

غِيرْ الْمْدَامْ لَلْمُدَمَّرْ * جَنُّه يْطَرَّبْ الِّي جَانِي

غُبْنِي عْلَى بْلاَدْ مْعَسْكَرْ * جَوْهَرَةْ الْوْطَانْ وْطَانِي

خَلِّيتْهَا وْ جِيتْ مْهَاجَرْ * وَ نْسِيتْ خَاوْتِي وَ قْرَانِي

رَانِي عْشِيرْ فَالْجَزَايَرْ * بْيَا بْكُلّ مَا يَلِينِي

مَا لِي وْنِيسْ وَ لاَ مَصْغَرْ *فَالِّي بْعَادْ وَ الْمَزْغَنِّي

غَاشِي كْثِيرْ وَ السُّوﭪْ بْحَرْ * وَ قْلِيلْ فِيهْ مَنْ يَعْرَفْنِي

 

Ô barman, verse «ne bonne rasade d'anisette, je n'ai pas trouvé d'autre dérivatif à mon chagrin. 1’alcool est le seul remède à la dépression, son génie remplit de gaîté l'exilé. Je pleure ma bonne ville de Mascara, ma ville natale est la perle des villes. Je l'ai quitté pour m'installer ailleurs, et j'ai perdu le souvenir de mes frères et de mes amis. Je vis à Alger, avec armes et bagages. Je n'ai pas de compagnie, ni de bande, je ne connais personne d'Alger ou hors d'Alger. Il y a une foule de gens et le marché est immense, et peu de gens m'y reconnaissent.

Nous pouvons encore citer, dans ce style de poésie nostalgique où El Khaldi se souvient du ciel de son enfance, le poème intitulé «هضّو محاينه و تفكّر» (ses chagrins d'amour se réveillent ainsi que les souvenirs) où il dit, dans le début du poème :

 

هَضُّو مْحَايْنُه وَ تْفَكَّرْ*ﭭلْبِي شْتَاﭪْ ﭭلْبْ مْعَسْكَرْ * لَلْبْلاَصْ ﭭمْبِيطَا*مُولْ الْغَرَامْ كِالْمَتْيَسَّرْ*بِينْ السّرُورْ وْ ﭭنْطَة

 

Ses chagrins d'amour se réveillent et ses souvenirs ressurgissent, mon cœur désire se rendre au cœur de Mascara, à fa place Gambetta, l'amoureux est semblable au prisonnier, il passe de la joie à l’anxiété.

Et enfin, comment Abdelkader El Khaldi peut-il évoquer Mascara et la tribu des Hachem, sans que surgisse l'image de l'Emir Abdelkader ? Comme dans cet hymne patriotique où le poète retrace le parcours héroïque de l'exilé de Damas en reliant sa résistance à la tête des tribus de l'Oranie à la lutte de libération nationale et qui commence ainsi :

 

ادَّاتْنِي الصِّيلَة لَمْعَسْكَرْ * نْفَاﭭدْ لَحْبَابْ وْ لَكْبَادْ

 

Mes racines m'ont conduit à Mascara, pour revoir les amis et les parents.


Notes

[1] Nous savons, d'après la tradition, que lu poète a quitté brusquement Mascara à la suite d'un affront que lui infligèrent ses adversaires ai lui demandant, au cours d'une soirée qu'il animait de céda la place à une cheikha de l'époque surnommée « Bachita ». Hadj Khaled, notre informateur, pense que cette chanteuse était Kheïra Guendil (Voir « Anthropologie de la musique arabe 1906-1960 « par Ahmed et Mohamed-Elhabib Hachlaf, Publisud, page 306).

[2] Voir, pour cette tribu des Hachem  de la plaine de Ghris, dont  est originaire l'émir Abdelkader, la monographie locale écrite par un de ses parents le cheikh Tayeb Belmokhtar «كتاب القوم الأعم في بيان أنساب قبائل الحسم  » in  «  كتاب مجموع النسب و الحسب والفضائل و التاريخ و الأدب في أربعة كتب » du muphti de Mascara Belhachemi Ben Bakkar, imprimerie Ibn-Khaldoun, Tlemcen, 1961, 459 pages.

[3] El Khaldi s'est exilé au Maroc vers l'année 1925 pour différentes raisons sur lesquelles nos informateurs divergents. Toujours est-il qu'il y demeura trois années au cours desquelles il exerça le métier de «قَمرقِّ  » (dialectalisation  de « جمرك » ou « douanier») ou « مكّاس » « percepteur d'octroi » dans un marché à la frontière hispano-marocaine dans la région du Rif (Nador ?).

[4] C’est en 1945 que  notre poète quitte Mascara pour El Harrach où il reste une année.

[5] La guerre que lis Rifains, dirigés par Abdelkrim El Khattabi menèrent contre l'alliance franco-espagnole se déroula de 1921 à 1926. Mais les derniers résistants ne se rendirent, qu'en 1934. El Khaldi comme on le voit, a donc été un témoin direct de certaines péripéties liées à cette guerre.