Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 03, Turath n° 1, 2002, p. 33-41 | Texte Intégral 


 

 

 

Ourida NEMMECHE

 

 

 

La littérature orale berbère a conservé à travers des siècles sa richesse, et son originalité. Elle a interpellé plusieurs chercheurs qui y ont vu une œuvre digne d’intérêt. L’un des objectifs de notre recherche est de montrer comment à travers des proverbes et des aphorismes se transmettent l’histoire, la culture, et la civilisation du peuple Touareg.

L’unité culturelle de ce peuple nomade est assurée par sa langue et par conséquent tout ce qu’elle transmet de la mémoire commune. La présente recherche propose une étude du rituel qui accompagne les contes touaregs. Ces derniers sont par excellence le matériaux transnational et translinguistique qui prouve l’unité culturelle et linguistique des Touaregs.

Nous avons choisi de suivre concrètement ce rituel à travers une enquête sur place, en ce sens qu’il nous est livré directement par les Touaregs du Hoggar. Nous entendons par rituel toute la mise en scène de la narration : voix, gestuelle, maquillage, publique, lieux, cérémonies, périodes…, enfin tout ce qui donne au conte Touareg son extraordinaire richesse.

La question qui se pose concerne le choix du comte. En faite, ce dernier constitue un genre de tradition orale très répondue chez les KELAHAGGAR, pasteurs nomades du Sahara algérien. Compagnons de la nuit, mais aussi du jour, les contes sont vécus par les Touaregs dans une festivité où la musique, le feu de camp, et le thé offrent un spectacle combien onirique.

Cependant, cette tradition orale n’est pas simplement un moyen de " délassement ", elle est non seulement le témoignage d’une histoire et  d’une culture transmise depuis des générations, mais elle contribue aussi en grande partie à l’éducation.

Toutefois, nous nous attacherons dans cette recherche qu’à l’étude d’une seule forme de cette littérature orale qui est le conte.

C’est à travers les contes que les Touaregs enseignent l’ensemble des règles de comportement en insistant sur la place que tien la famille dans la société. En effet, d’après Dominique CASAJUS1, la majorité des contes touaregs traitent des relations de parenté. Ainsi donc sont transposées les relations familiales dans les contes en termes symboliques afin de mieux les appréhender.

L’organisation de ces échanges verbaux, le rituel qui accompagne les contes et les différents paramètres sociaux qu’ils cernent, soulèvent en nous quelques questions fondamentales :

Il n’y aurait-il pas dans l’énonciation des contes touaregs une sorte de "théâtralité " de l’événement ?

- Qu’est ce qui fait que l’énonciation du conte et son caractère "rythmé " soit souvent vécu dans une festivité où l’âme poétique des Touaregs trouve son épanouissement ?

 Nous partons de l’hypothèse que les contes dits dans les veillées nocturnes sont d’abord un moyen de retrouvailles, d’échanges verbaux, où la parole éducative véhicule une vision du monde toujours semblable et toujours renouvelée. Des observations provenant d’une enquête in situ que nous avons effectué dans le Hoggar nous ont fourni des données que nous allons exploiter tout au long de cette recherche.

Les Touaregs nous le savons bien sont riches de paroles, de poésies, de légendes…

Tout appelle à l’exaltation de l’âme, de la simple gorgée de thé au plus noble sentiment d’amour.

Si les combats, les luttes, les femmes, l’amour, sont les sujets les plus fréquents, rien n’est indifférent à l’âme poétique du Touareg : la  beauté des montagnes, le silence des nuits, le bruit du vent, la grâce de la gazelle et celle de l’oiseau porte-bonheur "le Moula Moula", ainsi que la majesté de son chameau et son courage en plein désert. Respectueux de la nature et incliné devant la grandeur du désert, le Touareg les chante et les glorifie à chaque foi qu’il en a l’occasion.

Ainsi, la poésie, les légendes, les fables et les contes font partie de la vie des Touaregs, ils puisent leur essence dans l’histoire, la culture, les traditions et coutumes, mais aussi dans les croyances et les religions et traduisent par conséquent tout l’imaginaire de la société touareg.

"Dans les sociétés traditionnelles, le conte joue un rôle social très important. Les veillées où l’on conte ne sont pas seulement un divertissement très apprécié ; elles servent à la transmission des valeurs culturelles qui passent à travers les récits. L’enseignement traditionnel utilise la littérature orale pour donner aux jeunes des leçons de  comportement, pour leur inculquer les connaissances relatives par exemple au milieu naturel ou à l’histoire de leur groupe. Plus profondément le conte s’adresse à l’inconscient et pose, sous une forme symbolique, les problèmes de relations humaines qui préoccupent toutes les sociétés et il tente d’y répondre d’une manière qui varie selon les cultures "2.

En effet l’une des fonctions du conte touareg se situe dans sa capacité à puiser dans le répertoire culturel, dans les fantaisies, les symboles et les métaphores afin de cerner les réalités sociales. Dans l’imaginaire collectif touareg, les paroles contées sont égales à celle d’un sage, il faut y percevoir le secret du verbe.

Chez les Touaregs du Hoggar, notamment dans le campement d’Irafok où nous avons effectué notre recherche, le conte possède une réelle importance socioculturelle. A travers le conte, le Touareg  n’essaye pas forcément de fuir les exigences de la vie quotidiennes, le conte représente l’assurance des valeurs sociales ; les paroles du conteur abolissent toutes les cloisons, tous les tabous pour arriver à faire passer le message voulu.

"Le conte, nous dit G. Calame Griaule, échappe à toutes les prisons, aux cloisonnements du savoir puisqu’en dépit de leur simplicité de structure, de leur apparente limpidité, les contes débordent toujours les analyses et les définitions qui tentent de les enfermer. Le conte échappe aussi aux embrigadements des pouvoirs politiques car la parole populaire- dans le registre facétieux notamment- ne se laisse point museler"3.

Les fonctions du conte chez les Touaregs :

1-Le conte et l’harmonie conjugale

Au campement d’Irafok, nous avons assisté lors de notre enquête des cérémonies de mariage et nous avons relevé le même phénomène rituel qui se répétait à chaque fois.

Quelques temps avant la fête, conteurs et conteuses défilent dans le campement des mariés, accompagnés souvent d’un groupe d’invité, et leur content des récits qui se rapportent au couple. Certaines histoires mettent  en valeur la Belle-famille et la place qu’elle tient dans l’harmonie conjugale. Les conseils sont ainsi tissés dans une histoire fictive mettant en scène des héros qui ont périt dans les flammes ou erreur comme des fous parce qu’ils n’éprouvaient que haine et vengeance à l’égard de leur Belle-famille.

D’autres histoires les mettent en garde contre la tentation de la tromperie ; nombreuses aussi sont celles qui traitent de la vie sexuelle du couple défiant ainsi tous les tabous.

Dans ce cas précis, le conte rempli une des fonctions sociales les plus importantes pour maintenir l’équilibre de la communauté. Il s’inscrit comme le garant de la monogamie et le protecteur de la vie conjugale.

2- Le rôle thérapeutique du conte

"Le conte est une thérapie dans notre société, il soulage le corps et libère les esprits", telles sont les mots de Sakai, un Touareg d’Hirafok, avec lequel nous avons eu l’entretien ci-dessous.

Question : A travers quels éléments pourrions-nous dire que le conte est une thérapie pour les Touarags ?

Réponse : Il faudrait regarder le groupe avant et après la cérémonie du conte. Au début ils sont comme sous tension, ce qui est normal car ils reviennent d’une longue journée de labeur. Une fois la cérémonie commencée ; les esprits s’éclaircissent, les sourires s’affichent sur les visages et chacun fait de son mieux et s’applique dans le rôle qu’il à jouer dans la veillée. Il arrive que certaines personnes qui sont atteintes de troubles psychologiques se calment et se relaxent soit grâce à la parole du conteur, soit grâce à la musique et aux chants qui rythment la soirée ; la personne se sent comme prise en charge par la "parole conteuse".

3- Le conte comme moyen d’éducation

Nous avons évoqué plus haut le caractère éducatif du conte. Cette tradition n’a pas disparue malgré les différentes mutations que subit la société touareg. En effet, la forme et le fond que revêt le conte touareg a  une incidence sur la performance éducative ; c’est en ce sens que la narration se trouve être porteuse de messages éducatifs. Dés leur jeune âge, les enfants ont droit à tout un répertoire de contes qui se rapportent aux différentes étapes de leur vie afin de les aider à les comprendre et à les surmonter… Les contes agissent donc comme initiateurs et leur rôle éducatif se révèle toujours efficace.

4- Les fonctions culturelles du conte touareg

En plus des fonctions thérapeutiques et éducatives, le conte touareg possède une grande influence culturelle. Il porte en quelque sorte la mémoire historique et ancestrale et assure la continuité de la tradition.

En effet, les conteurs "recréent"  à travers leurs récits des personnages et des scènes en s’inspirant de l’histoire, ils prennent alors l’allure du seigneurs pour imiter un noble guerrier et font des pantomimes afin de réaliser plus concrètement l’espace fictif. A travers les récits, le Touareg apprend son Histoire ainsi que l’histoire du milieu dans lequel il évolue.

"Le conteur incite à fouiller dans les récits pour comprendre les traditions. Tout acte de contage cache un message. Nous Touaregs, nous avons besoin de connaître notre milieu et notre histoire, nous avons intérêt aussi à la faire connaître à nos enfants si l’on désire perpétuer notre culture. Nous passons par les contes car c’est le moyen le plus efficace pour la mémoire ; tous nos enfants se rappellent chaque histoire parce qu’elle est contée".[1]

5- L’aspect artistique du conte touareg

Le récit conté est toujours introduit ou ponctué par de la musique, par des chants… Tout conteur Touareg se veut créateur, il possède son propre style où la mélodie de la voix se conjugue au rythme des instruments livrant ainsi aux esprits un monde d’imagination et de rêves.

"A ceux qui placent le conte sous le signe du divertissement il faudrait rappeler aussi que le conte relève d’un art fonctionnel-articulation harmonieuse d’une parole organisée et d’un geste que cette parole appelle, prolonge ou soutien, car l’activité narrative s’accompagne souvent d’un travail accompli pendant le temps du contage.

Ainsi la transmission du conte est inséparable d’un savoir-faire humain. Dans un monde où la succession des gestes est elle-même organisé selon un réseau symbolique qui a un sens et un ordre. Chaque mot, chaque pensée a sa raison d’être"[2].

Le conte touareg n’est pas un produit fini, un texte achevé dans lequel on ne peut rien modifier ; le conteur est le producteur de son conte, en ce sens qu’il le manipule et le modifie à sa manière, ce qui donne parfois au même conte des versions multiples. Le conteur utilise toutes les stratégies pour plaire, inquiéter et séduire. Les mimiques, la gestuelle, les postures corporelles, les tournures de phrases font du conte un récit théâtral.

"Telle est la vitalité du conte qu’il conquiert de nouveaux espaces, de nouveaux publics, que de son épaisseur feuilletée de jeux et d’enjeux le sens nous surprend toujours. L’horizon d’attente du conte est immense et  sa nécessité demeure"[3].

Conte et conteurs s’investissent alors dans un monde régissant à travers la clameur de la voix et de la parole narratrice, toute la pensées touareg. Ainsi, le conte touareg échappe aux contraintes, faisant de son énonciation un amalgame de génie créateur, et de l’esthétique de la mise en scène de la parole. En effet, l’intensité de ces spectacles collectifs dans lesquels tout spectateur finit par devenir acteur, et prendre sur soi un rôle qui ne dure que le temps de la cérémonie, le temps de l’accomplissement du rituel afin de réapprendre la vie à travers la parole contée, la parole ancestrale, celle qui nourrie les esprits, éduque les enfants et façonne l’être.

Le père des trois filles

Après la mort de leur mère, trois jeunes filles s’occupèrent de leur père avec beaucoup de patience et d’amour, elles vaquaient aux taches ménagères et passaient de longues soirées à discuter et à rire avec leur ensemble. Se suffisant à elles même, elles refusèrent tous les prétendants qui allèrent se plaindre tous au sage du village.

Un jour ce dernier convoqua le vieux père, lui rendit compte de ce qu’il en était et lui exigea de parler à ses filles des bienfaits du  mariage afin de les convaincre à se marier. Une fois à la maison, le père appela ses filles et d’un air autoritaire il lança :

- Mes chères filles, il est grand temps pour vous de fonder une famille et de vivre votre vie ; votre mère dirait la même chose si Dieu l’avait gardait parmi nous.

- Mais nous ne voulons pas nous marier, nous sommes encore bien jeunes et en plus nous n’avons aucune envie de te quitter, rétorqua l’aînée des deux.

- Vous devez accepter, et le premier qui se présente, il sera pour toi, et tes jeunes sœurs suivront par la suite.

- Mais nous n’avons pas trouver le bon, celui qui t’accepte avec nous tout le temps, lui lança la plus jeune.

- C’est faux, il y’a bien d’honnêtes hommes dans ce village qui se feraient une joie d’avoir une grande famille.

- Bien père, comme dans la coutume notre choix importe, nous allons essayer de retenir le prochain prétendant à dîner ; ainsi nous le connaîtrions que mieux, dit la cadette.

Des jours passèrent, et voilà qu’un nouveau prétendant vient demander la main d’une des filles du vieux père, elles préparèrent un gros coq en sauce pour le dîner et l’invitèrent à rester. Une fois la table dressée, elles font appelle à lui pour servir le dîner. Le jeune homme, ne se doutant de rien, se mit à découper le coq. Il servit à l’aînée la cuisse ; la poitrine aux deux jeunes sœurs ; le cou au vieux père et en dernier s’offrit l’autre cuisse.

Les trois sœurs se regardèrent et lancèrent au père :

- Vois-tu père, il n’est pas encore ton gendre qu’il se permet de mal te servir. A nous il nous offre les meilleurs morceaux, car il veut gagner notre sympathie et à toi il t’offre de morceau où il y’a le moins de chaire, cela traduit son égoïsme et sa  cupidité.

Le père chassa le prétendant de la maison et remercia ses trois filles pour leur vigilance et leur promit qu’à l’avenir il leur laissera le libre choix de leur vie.


Notes

1 Dominique Casajus. Peau d’âne et autres contes touaregs. L’harmattan, 1985

2 Geneviève Calame-Griaule. Ethnologie et langage. La paroles chez les dogons, 1965.

3 G.C. Griaule. Pour une étude ethnolinguistique des littératures orales africaines. Revue langages n°18, Paris, 1990.

[1] G.C. Griaule. Pour une étude ethnolinguistique des littératures orales africaines. Revue langages n°18, Paris, 1990.

[2] H. Lhote, Vers d’autres Tassili. Arthaud, Paris, 1984.

[3] Idem