Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 03, Turath n° 1, 2002, p. 11-31 | Texte Intégral 


 

 

 

 Rahmouna MEHADJI

 

 

I. Traduction de six contes oraux

- Conte n° 1 :

« La pomme de Alia, la fille de Mansour qui vit au-delà des sept bhours »

- Conte n° 2 :

« Corne d’or et corne d’argent »

- Conte n° 3 :

« La jeune fille et le lion »

- Conte n° 4 :

« Le cordonnier »

- Conte n° 5 :

« Djeha et l’âne »

-- Conte n° 6 :

« La femme et la souris »

II. Transcription en arabe dialectal d’un conte oral

- « La femme et la souris اَلْمْرَة وَ الفَارْ

I- Traduction de six contes oraux

Conte n° 1

« La pomme de Alia, la fille de Mansour qui vit au-delà des sept bhours » [1]

C’est l’histoire de la fille du sultan et n’est sultan que Dieu le tout puissant.

Son père ne voulait pas la marier. Il voulait la garder auprès de lui. C’est ainsi qu’il pensa à un stratagème pour ne point accorder sa main.

Le jour où un prétendant se présenta à lui, il lui dit :

« Si tu veux que je te donne ma fille, il faut que tu m'apportes la pomme de Alia, la fille de Mansour, qui vit au- delà des sept bhours ».

Le prétendant alla voir le debbar[2]  afin qu’il lui trouve une solution. Après un moment de réflexion, ce dernier lui dit :

- « Ecoute-moi… Je te promets et je te le jure… Tu rapporteras la pomme de Alia la fille de Mansour, mais à condition que tu me donnes quelque chose à toi en échange ».

- « Mais je te donnerai tout ce que tu voudras, trouve-moi seulement la solution » répondit le pauvre homme d'une voix implorante.

- « Alors donne-moi une de tes oreilles et je te dirai ce qu’il faudra que tu fasses ».

Le prétendant accepta et donna son oreille au debbar qui lui dit :

- « Va trouver sept beaux morceaux de viande et ensuite va voir l’aigle qui niche à tel endroit. Dis-lui de t’emmener au delà des sept mers et qu’en échange tu le nourriras durant tout le voyage, dis-lui bien que c’est pour rapporter la pomme de Alia la fille de Mansour, il acceptera. »

Le prétendant courut vers l’aigle avec les sept morceaux de viande. Le marché fut conclu, l’aigle l’emmena et il revint très vite avec la pomme de Alia, la fille de Mansour qui vit au - delà des sept bhours.

Il accourut chez le sultan, heureux, lorsque celui-ci lui dit :

"Ecoute mon fils. Il y a un autre prétendant à qui j'ai demandé l'impossible… Mais il faut quand même attendre… On ne sait jamais. "

Au deuxième prétendant, il fut demandé de rapporter une stère de bois sur le dos du lion.

Comme le premier, il alla demander au debbar de l'aider à réaliser cet exploit. Et comme le premier, le debbar lui demanda une oreille en échange de ses conseils. Il la lui donna et l'autre lui dit :

  • "Choisis le plus beau des moutons. Egorge-le, dépèce-le, et place-le devant la tanière du lion. Fais ceci durant sept jours et ensuite tu verras".

Ce deuxième prétendant suivit à la lettre les paroles du debbar. Le septième jour, il entendit le berrah[3] crier :

- " Ô hommes ! Le roi de la forêt vous dit que celui qui l'honore chaque matin de ce festin si somptueux se fasse connaître! Tous ses désirs seront exaucés."

Le prétendant alla se présenter au lion et lui dit :

- " Ô Roi de la forêt. Je veux épouser la fille sultan et celui-ci me demande l'impossible."

  • "Que veut-il ? Dis-le moi", lui répondit le lion.
  • "Pardonne-moi" Ô lion, mais il voudrait que je rapporte une stère de bois sur ton dos".
  • "Hem! dit le lion. J'ai promis que j'exaucerai les désirs de celui qui m'a bien si bien nourri pendant sept jours. Je n'ai qu'une parole, alors allons-y !"

Et il alla avec lui jusqu'au sultan, une stère de bois sur son dos…

Mais le sultan lui apprit qu'il y avait un autre prétendant à qui il avait demandé l'impossible et qu'il fallait attendre.

A ce troisième, il fut demandé de rapporter le lait de la lionne dans une outre faite avec la peau de son lionceau.

Comme le premier et le deuxième prétendant, il courut vers le debbar et lui dit :

  • Ô! Debbar, aide-moi, je te donnerai une oreille et même deux."
  • "Une seule suffira, lui répondit-il. Pendant sept jours, tu offriras un festin à la lionne qui est à tel endroit … Elle vient de mettre bas… Au septième jour, elle acceptera de te donner du lait, elle en aura plus qu'assez pour ses petits. Lorsqu'elle sera repue et qu'elle s'endormira profondément, tu iras lui dérober un des siens. Emmène-le chez toi, égorge-le, et travaille sa peau pour en faire une outre. Tu y mettras le lait."

Ce troisième prétendant fit exactement ce que lui conseilla le debbar et sept jours plus tard il accourut chez le sultan tenant l'outre pleine de lait. Le sultan discutait avec un quatrième prétendant…

Pendant ce temps, le debbar montait sur son âne, à l'envers, se promenant en ville et chantant :

  • "Han ! Han ! Han ! Han !

       Je fais partie de la famille du sultan !"

 

Le sultan ayant écho de ces dires, ordonna qu'on ramena ce fou jusqu'à lui, sur-le-champ, afin qu'il mette fin à sa vie.

On le lui ramena… Tous les prétendants étaient là... Alors, le sultan s’adressant au debbar, lui dit:

  • "Toi qui prétends faire partie de ma famille, sais-tu que tu vas mourir aujourd'hui. Regarde ces hommes ! Ils ont tous accompli l'impossible et je n'ai accordé la main de ma fille à aucun d'eux. Et toi !… Toi qui ne t'es même pas présenté à moi, tu prétends faire partie de ma famille ! As-tu quelque chose à dire avant de mourir ?"

C'est alors que le debbar lui répondit :

  • " Ô sultan ! Si ce n'était moi, jamais celui-là n'aurait rapporté la pomme de Alia, la fille de Mansour qui vit au-delà des sept Et celui-ci, c'est moi qui lui ai expliqué ce qu'il fallait faire pour rapporter une stère de bois sur le dos roi de la forêt. Et cet autre-là, c'est encore moi qui lui ai montré ce qu'il fallait faire pour apporter le lait de la lionne dans une outre faite avec la peau de son lionceau!"

Les autres s'écrièrent :

  • " C'est faux… Ce n'est pas vrai… C'est un menteur et un vantard… Il faut le punir sur-le-champ ! »
  • « J'ai la  preuve  de ce que je viens de dire, dit le debbar. Ô mon sultan ! Si vous le voulez bien, vérifiez s'il ne manque rien à ces hommes. »

Le sultan s'empressa de le faire et découvrit qu'effectivement il manquait une oreille à chacun d’eux. Le debbar sortit les trois oreilles d'une petite boite expliquant qu'il en avait demandé une à chacun, en échange de ses conseils avisés pour accomplir chacun des exploits. Et il ajouta :

  • "Ne suis-je pas le plus méritant ? J'ai prouvé que je pouvais accomplir tous les exploits possibles sans même risquer ma vie. Je pourrais donc m'occuper de votre fille, exaucer tous ses désirs, et les vôtres aussi, toute votre vie durant. N'est-ce-pas suffisant pour que vous m'accordiez sa main ? Ô mon sultan !"

Le sultan accepta et maria enfin sa fille en se disant qu'il ne trouverait jamais un homme aussi rusé et aussi intelligent que celui-ci.

 

Conte n° 2

"Corne d'or et corne d'argent"

 

Il y a très longtemps de cela, il y avait un roi qui s'était marié une première fois, puis une deuxième fois mais sans jamais réussir à avoir un enfant.

Il était très inquiet parce qu'il vieillissait et qu'il craignait de laisser son trône vide. A l'époque, il n'était pas possible pour un roi de ne pas avoir de garçon… C'est ainsi qu'il décida de prendre une troisième épouse. Il organisa encore une fois, un grand mariage comme seuls les rois savent le faire.

Au bout de quarante jours et quarante nuits, lorsque les festivités prirent fin, il réunit ses trois épouses et leur dit :

- "Mes chères épouses, je vous aime et je vous respecte toutes les trois,  je vous traiterai de la même manière sans jamais favoriser l'une d'entre vous. Mais vous, qu'êtes-vous capables de faire pour moi, pour me prouver votre amour ?"

  • "Moi, je pourrai faire du pain pour tout le royaume avec un seul grain de blé", lui dit la première.
  • "Moi, je pourrai te faire le plus beau burnous[4] avec un seul fil de laine", lui dit la deuxième.
  • "Moi, j'aimerai te donner un garçon avec une corne d'or et une corne d'argent", lui dit la troisième.

Le roi très heureux leur répondit en riant :

  • "J'espère que vous pourrez réaliser tous ces vœux pour moi. En attendant, j'aimerai qu'il y ait la plus parfaite entente entre vous."

Les jours passèrent et la troisième épouse se retrouva enceinte. Les deux autres en furent très jalouses, d'autant plus qu'elles n'avaient pas accompli leurs promesses.

  • "Et si en plus, elle a un garçon avec une corne d'or et une corne d'argent? Il l'aimera forcément plus que nous … Elle aura plus de faveurs que nous", se disaient-elles.

Inquiètes, elles allèrent consulter une settouta[5] afin qu'elle les aide à trouver une solution pour se débarrasser d'elle. Tout fut arrangé.

Le jour où la malheureuse ressentit les douleurs de l'accouchement, elles appelèrent la settouta. Celle-ci arriva pour l'aider à mettre au monde l'enfant…  Et en effet, cette nuit-là, naquit un garçon avec une corne d'or et une autre en argent. Avec l'aide des deux épouses, la settouta enroula le bébé dans une couverture, le mit dans une corbeille et le jeta dans une rivière. Elle mit à la place, un affreux corbeau noir.

La pauvre malheureuse avait tellement souffert pendant l'accouchement, qu'elle ne se rendit compte de rien. Lorsqu'elle vit le corbeau prés d'elle et qu'on lui dit que c'était elle qui l'avait mis au monde, elle eut tellement honte qu'elle n'osait plus regarder personne.

Quant au roi, il était tellement déçu et tellement en colère, qu'il ordonna qu'on la jeta avec les chiens et qu'on l'appela désormais "la mère du corbeau".

Les deux autres étaient contentes, elles étaient débarrassées d'elle.

Et le pauvre petit bébé… Dieu eut pitié de lui… Le soir même, un bûcheron passant par-là le trouva. Il le recueillit et le traita comme si c'était son propre enfant.

Les jours passèrent, le garçon grandit et lorsqu'il fut un beau jeune homme, le bûcheron et sa femme lui apprirent qu'ils n'étaient que ses parents adoptifs et qu'ils ne savaient pas d'où il venait, puisqu'ils l’avaient trouvé dans une corbeille au bord de la rivière.

Bien qu'il les aimait énormément, il ne put s'empêcher de prendre la décision d'aller à la recherche de ses propres parents. Il s'en alla avec leur bénédiction, promettant de revenir très bientôt.

D'une ville à une autre, après plusieurs mois de marche, il arriva dans le royaume de son père. Là, il entendit parler de "la mère du corbeau", l’épouse du roi, qui avait mis au monde un affreux corbeau noir alors qu’elle avait promis au roi de lui donner un garçon avec une corne d'or et une corne d'argent. On lui dit qu'elle vivait toujours dans le royaume, qu'elle gardait les chameaux et qu'elle dormait avec les chiens.

Il alla se présenter au roi et sans rien dire, enleva la coiffe qui lui couvrait toute la tête et le front, et qu'il portait depuis qu'il était enfant. Le roi n'en revenait pas.

- « Qui es-tu ? lui demanda-t-il. Approche ici, Qu'as-tu sur le front ? Des cornes ?  C'est en or, C'est en argent ? »

- « Je ne sais pas, répondit le jeune homme. Mais je viens d'apprendre que mon père et ma mère avec lesquels j'ai vécu depuis que je suis né, ne sont en fait que mes parents adoptifs. Ils m'ont recueilli, alors que j'étais abandonné au bord d'une rivière. Et j'aimerai connaître mon histoire ! »

Le roi convoqua sur-le-champ "la mère du corbeau" et toutes les personnes qui l'avaient assistée pendant l'accouchement.

Lorsque les deux épouses et la settouta virent ce beau jeune homme avec une corne d'or et une corne d'argent, elles s'évanouirent. Quant à "la mère du corbeau", sa joie était si grande, qu'elle se mit à faire des youyous, oubliant toutes ses années de malheur. Elle pleurait de bonheur en embrassant son fils et en le serrant très fort contre elle.

Le roi ordonna qu'on brûla immédiatement la settouta et les deux épouses car il avait tout compris. Il demanda à la mère de son fils, ce qu'il pouvait faire pour qu'elle lui pardonna.

- « Je te pardonne, lui dit-elle, car tu étais très malheureux. Mais si tu veux que je sois vraiment heureuse, j'aimerai que tu ramènes les parents adoptifs de mon fils, vivre avec nous dans le palais. Sans eux, il serait peut-être mort et nous aurions continué à être malheureux toi et moi! ».

Et le roi fit venir le bûcheron et son épouse et les traita comme un couple princier.

Depuis, on entendit tous les jours la musique et les chants dans ce palais, où tout le monde vivait heureux.

Conte n° 3

« La jeune fille et le lion »

C’est l’histoire de la fille et du lion.

Cette fille vivait avec ses parents dans une petite maison au milieu de la forêt. Elle allait souvent à la rivière pour puiser de l’eau. Un jour, à son retour, chargée de deux sceaux remplis d’eau, elle rencontra un lion. Celui-ci, gentiment lui proposa son aide. Mais la jeune fille refusa d’une manière très impolie et très vexante.

Arrivée chez elle, très fière, elle raconta l’incident à ses parents. Ils la blâmèrent lui expliquant que l’on ne refuse pas une aide offerte aimablement et de surcroît de la part d’un animal aussi respectable que le lion. Elle ajouta qu’en fait c’était sa mauvaise haleine qui lui avait dicté ce comportement.

Le lion qui était à côté de la maison, avait tout entendu…  Les propos de la jeune fille le touchèrent profondément… Il s’en alla.

Les jours passèrent lorsqu’une fois au même endroit, la jeune fille rencontra à nouveau le lion. Ce dernier lui dit :  

  • « Prends cette branche et frappe-moi très fort à la tête. »

La fille lui répondit :

  • « Mais non, je ne peux pas, tu ne m'as rien fait et quand bien même, tu es quelqu'un de bien trop fort pour qu'on veuille te faire du mal.
  • "Frappe-moi tout de suite ou je vais te manger", lui dit le lion avec colère.

La jeune fille s'exécuta. Elle vit le sang couler sur le front du lion. En rentrant chez elle, elle n'osa pas raconter cette rencontre à ses parents. Elle avait trop peur de se faire gronder encore une fois.

Quelques jours plus tard, alors qu'elle revenait de la rivière, elle vit le lion sur son chemin, il semblait l'attendre. Elle déposa ses deux sceaux pleins d'eau et courut vers lui. Elle lui dit :

  • « Ô ! Lion, comment vas-tu ? Comment te sens-tu ? Je suis contente de te voir. Et ta blessure ? Mais tu n'as aucune cicatrice ».
  • « Oui. Tu m'as frappé, tu as vu le sang couler sur mon front, mais ma cicatrice s'est refermée et je suis complètement guéri. Je n'y pense même plus. Par contre, tu te souviens du jour où tu as refusé mon aide parce que j'avais mauvaise haleine, disais-tu ? Cela, je n’arrive pas à l'oublier, tes paroles ont provoqué une profonde cicatrice dans mon cœur et jamais plus elle ne se refermera".
  • " Ô lion, pardonne moi, je ne te dirai plus jamais de propos vexants ». lui dit la jeune fille.
  • "Comment veux-tu que je te pardonne, j'ai trop mal dans mon cœur. Je suis obligé de me venger". lui répondit-il.

Et il la mangea.

Conte n° 4

Le cordonnier

Cette histoire s’est passée il y a très longtemps.

Il y avait un cordonnier très pauvre qui vivait avec sa femme et ses six enfants. S’ils déjeunaient, ils ne dînaient pas et s’ils dînaient, ils ne déjeunaient pas.

Un jour, il ne lui resta vraiment plus rien sauf un tout petit morceau de cuir, juste assez pour faire une petite chaussure. Il prépara sur sa table tout ce qu’il fallait pour la chaussure et alla se coucher en se disant que le lendemain, il se lèverait bien tôt pour la confectionner et la terminer avant la fin de la journée… Peut-être qu’un client passerait et l’achèterait... Il alla s’endormir en pensant à tout cela.

Le lendemain matin, il allait se mettre au travail lorsqu’il s’aperçut que les chaussures étaient faites. Elles étaient tellement belles et si bien finies  que le premier client qui les vit, les acheta.

Avec cet argent le cordonnier s’empressa d’acheter du cuir pour deux chaussures. Il fit comme la veille et alla dormir un peu moins inquiet.

Le lendemain matin, il s’aperçut à nouveau, que deux magnifiques paires de chaussures l’attendaient sur la table. Elle furent aussitôt vendues et à un très bon prix.

Il repartit acheter du cuir pour quatre paires et avec le reste de l’argent, il apporta pour sa famille, des légumes, des fruits et de la viande. Cela faisait longtemps qu’ils n’avaient pas eu droit à un bon repas.

Le lendemain à son réveil, il trouva à nouveau quatre jolies paires de chaussures sur la table. C’était tous les jours ainsi. Il était heureux, Il commençait à devenir riche. Il se disait avec sa femme que c’était certainement la béné-diction de Dieu, mais tout de même ils étaient curieux de voir comment ce miracle se réalisait chaque nuit.

Le soir même, ils firent comme d’habitude, mais au lieu de dormir, ils gardèrent les yeux bien ouverts pour surveiller le cuir qui était sur la table.

Lorsque minuit sonna, deux petits nains entièrement nus entrèrent dans la pièce. Ils grimpèrent sur la table et se mirent aussitôt à l’ouvrage.

Ils taillaient, ils cousaient sans dire un seul mot. Ils travaillèrent ainsi jusqu’au lever du jour, puis ils partirent en courant.

Les deux époux étaient émerveillés. La femme dit à son mari :

  • « Ces deux petits nains nous ont rendus bien riches aujourd'hui et tu les as bien vus, eux étaient tout nus ! Aujourd'hui même je vais leur coudre un pantalon, une chemise et une veste et je leur tricoterai une paire de chaussettes à chacun. Quant à toi, dépêche-toi de leur confectionner deux paires de chaussures aussi jolies que celles qu'ils font tous les soirs pour nous."

Il se mirent tout de suite à l’ouvrage et le soir même tout était prêt. Ils placèrent sur la table les deux pantalons, les deux chemises, les deux paires de chaussettes et les deux paires de chaussures et allèrent s'endormir heureux.

A minuit, comme à leur habitude, les petits nains arrivèrent. A la place du cuir à travailler, ils trouvèrent ces magnifiques cadeaux. Ils les enfilèrent et tout joyeux se mirent à chanter et à danser. Au petit matin, ils disparurent.

Depuis ce jour, on ne revit plus jamais ces petits nains, mais le cordonnier continua à prospérer dans son travail et à être heureux.

Conte n° 5

"Djeha et l'âne"

Un jour Djeha acheta sept ânes au marché. Il les ramena chez lui, très content. En route, il se mit à les compter :

  • "Un, deux, trois, quatre, cinq, six … Mais où est le septième ? J'en ai pourtant acheté sept ! » se dit-il.

Il se remit à compter :

"Un, deux, trois, quatre, cinq, six …"

Il compta deux fois, trois fois, quatre fois ; chaque fois, il n'en trouva que six. Il se mit en colère :

  • "J'ai payé sept ânes et on ne m'en a donné que six ! On m'a roulé ! Vendredi prochain, je retournerai au marché et gare à lui si je le trouve…. Ah ! Il s'est cru malin ? Ce marchand ne me connaît pas encore …."

Il arriva ainsi jusqu'à la maison, gesticulant, rouge de colère. Sa sœur Halima qui l'attendait devant la porte lui demanda la raison pour laquelle il se trouvait dans cet état. Il lui dit :

  • "Tu te rends compte ? On ne peut plus faire confiance à qui que ce soit. J'ai payé sept ânes, je les ai comptés moi-même, et j'ai à peine fait quelques pas, que je me suis retrouvé avec six. Il était trop tard pour que je rebrousse chemin, mais Vendredi prochain tout le marché entendra parler de moi. Ils ne savent pas à qui ils ont affaire … Moi ? Me rouler ainsi ?…"

Halima se mit à rire aux éclats.

  • "Pourquoi ris-tu ? Tu ne me crois pas capable de reprendre mon dû ? lui dit Djeha.

Elle lui répondit :

  • Non je ris, parce que tu me dis que le marchand ne t'a donné que six ânes et moi j'en compte huit !

« Huit ? Et depuis quand tu saurais compter mieux que moi ? Va t'occuper de la cuisine, ça au moins, tu sais le faire! » lui dit-il.

  • « Je te dis qu'il y en a huit ! lui répondit-elle en riant toujours. Regarde : un, deux, trois, quatre, cinq, six, celui que tu montes sept et avec toi qui ne sais pas compter, ça fait huit. N'ai-je pas raison? »

Djeha ne trouva rien à répondre.

Conte n° 6

"La femme et la souris"

Un jour une femme trouva dix sous. Elle se dit alors :

  • "Que pourrai-je acheter avec ces dix sous ? J'achète un bouzelouf [6] ? Il est rempli de vers. J'achète une douara[7] ? C'est trop sale. Alors j'achète du lait et du fromage, c'est mieux pour moi."

Elle déposa ce lait et ce fromage chez elle, mais aussitôt une souris vint, lui but son lait et mangea son fromage.

Quelques jours plus tard, la souris vint lui dire :

  • "Mère Hadja Ksioura, ma mère te demande de lui prêter le tamis."

Elle lui répondit :

  • "Entre et prends-le !"

Lorsque la souris voulut prendre le tamis, la femme la frappa et lui coupa la queue.

  • « Rends-moi ma queue ! » lui dit la souris.
  • "Rends-moi mon lait et mon fromage et je te rendrai ta queue ! » lui répondit-elle.

La souris alla voir la brebis et lui demanda :

  • " Ô brebis ! Donne-moi un peu de lait pour mère Hadja Ksioura, pour qu'elle me rende ma queue et que je puisse retourner chez ma mère !"
  • "J'ai faim, lui répondit la brebis, apporte-moi d'abord un peu d'herbe que je puisse me nourrir."

La souris partit vers la forêt et lui demanda :

  • " Ô forêt ! Donne-moi un peu d'herbe pour que je l'apporte à la brebis, pour qu'elle me donne un peu de lait pour mère hadja Ksioura pour qu'elle me rende ma queue et que je puisse retourner chez ma mère".
  • "J'ai besoin d'eau, lui répondit la forêt, arrose-moi d'abord".

La souris partit vers la fontaine et lui demanda :

  • "Ô fontaine ! Donne-moi un peu d'eau pour arroser la forêt, pour qu'elle me donne un peu d'herbe pour que je l'apporte à la brebis, pour qu'elle me donne un peu de lait pour mère Hadja Ksioura pour qu'elle me rende ma queue et que je puisse retourner chez ma mère."
  • "Tu vois bien que je suis cassée, il fait que tu me répares!" lui répondit la fontaine.

La souris alla voir les ouvriers et leur demanda :

  • " Ô ouvriers ! Venez me réparer la fontaine pour qu'elle me donne un peu d'eau pour arroser la forêt pour qu'elle me donne un peu d'herbe pour que je l'apporte à la brebis pour qu'elle me donne un peu de lait pour mère Hadja Ksioura, pour qu'elle me rende ma queue et que je puisse retourner chez ma mère."
  • "Il faudrait que tu nous ramènes les zanardjia[8]", lui répondirent les ouvriers.

La souris alla rapporter les zanardjia pour les ouvriers, et les ouvriers réparèrent la fontaine,  et la fontaine lui donna de l'eau et elle donna l'eau à la forêt, et la forêt lui donna de l'herbe et l'herbe lui en donna pour la brebis, et la brebis lui donna du lait et elle donna du lait à mère Hadja Ksioura, et mère Hadja Ksioura lui donna sa queue et elle repartit chez sa mère.

Et c'est tout ce que nous avons entendu et c'est tout ce que nous avons dit.

II. Transcription en Arabe dialectal d'un conte oral " اَلْمْرَة وَ الفَارْ"

 

اَلْمْرَة وَ الفَارْ

 

وَحْدْ النَّهَارَ وَحْدْ المْرَة صَابَتْ عَشْرَة صُولْدِي و قَالَتْ :

- "هَاذِي عَشْرَة صُولْدِي وَاشِْ نَشْرِي بِيهُمْ ؟ نَشْرِي البُزَلُوفْ فِيهْ الدُّودْ، نَشْرِي الدَوَارَة فِيهَا اْلخْمَاجْ؛ إِمَّالاَ نَشْرِي الحْلِيبْ و الفَرْمَاجْ خِيرْلِي".

حَطَّتْ ذَاكْ الحْلِيبْ و الفَرْمَاجْ فِي الدَّارْ حَتَّى جَاهَا الفَار اشْرَبْ الحْلِيبْ وكْلاَلْهَا الفَرْمَاجْ.

نْهَارْ آخُرْ جَا الفَارْ و قَالْ لْهَا : "يَا يَّمَا الحَاجَّة القْصِيرَة قَالَتْلَكْ يَّمَا سَلّفِيلِي البُصَيَّارْ".

قَالَتْ لُو هِيَ : "أَرْوَاحْ أَلَّهْنَا، أَرْوَاحْ تَدِّيهْ".

مِنْ جَا الفَارْ يَرْفَدْ البُصَيَّارْ ضَرْبَتُو وَ قَطْعَتْلٌو زَعْكَتُو،

 قَالْ لْهَا : "رُدِّيلِي زُعَكْتِي".

قَالْتْ لُو : "رُدْيلِي الحْلِيبْ وَ الفَرْمَاجْ دْيَالِي نْرُدْ لَكْ زُعُكْتَكْ".

رَاحْ الفَارْ لَلْمَعْزَة وَ قَالْ لْهَا : "يَالمَعْزَة أَعْطِينِي شْوِيَّ حْلِيبْ نَدِّيهْ لْيَمَا الحَاجَّة القْصِيرَة تَعْطِينِي زُعَكْتِي وَ نَوَلِّي لْمِيمْتِي".

قَالَتْ لُو المَعْزَة : "أَنَا رَانِي جِيعَانَة جِيبْ لِي الحْشِيشْ نَاكُلْ".

رَاحْ الفَارْ لَلْغَابَة وْ قَالْ : "يَالْغَابَة أَعْطِينِي شْوِيَّ حْشِيشْ بَاشْ نَدِّيهْ لَلْمَعْزَة، بَاشْ تَعْطِينِي شْويَّ حْلِيبْ، بَاشْ نَدِّيهْ لِيَمَا الحَاجَّة القْصِيرَة، بَاشْ تُرَدْلِي زُعُكْتِي وَ نْوَلِي لْمِيمْتِي".

قَالَتْ لُو : "أَنَا رَانِي نَاشْفَة أَسْقِينِي".

رَاحْ الفَارْ لَلْعَيْنْ وَ قَالْ لْهَا : "يَاعْيْنْ أَعْطِينِي المَاءْ بَاشْ نَسْقِي الغَابَة، بَاشْ تَعْطِينِي الحْشِيشْ بَاشْ نَدِّيهْ لَلْمَعْزَة، بَاشْ تَعْطِينِي الحْلِيبْ، بَاشْ نَدِّيهْ لْيَمَا الحَاجَّة القْصِيرَة، بَاشْ تْرُدْلِي زُعُكْتِي وَ نَوَلِي لْمِيمْتِي".

العَيْنْ قَالَتْ لُو : "رَانِي مْكَسّرَة لاَزَمْ تَخَدْمْنِي".

رَاحْ لَلْخَدَامِينْ و قَالْ لْهُمْ : " يَالخَدَّامِينْ أَرْوَاحُوا تَخَدْمُولِي العَيْنْ بَاشْ تَعْطِينِي المَاءْ لِنَدِّيهْ لَلْغَابَة بَاشِْ تَعْطِينِي الحْشِيشْ، بَاشْ نَدِّيهْ لَلْمَعْزَة، بَاشْ تَعْطِينِي الحْلِيبْ، بَاشْ نَدِّيهْ لْيَمَا الحَاجَّة القْصِيرَة، بَاشْ تُرَدْلِي زُعُكْتِي وَنْوَلِي لْمِيمْتِي".

الخَدَّامِينْ قَالُو لُو : "أَيْوَى أَحْنَا لاَزَمْ تْجِيبْ لْنَا الزَّرْنَاجِيَة".

مْشَا الفَارْ جَابْ الزَّرْنَاجِيَة لَلْخَدَامِينْ، وَ الخَدَامِينْ مْشَاوْ يَخَدْمُوا العَيْنْ، وَالعَيْنْ عْطَاتْ المَاءْ، وَ اعْطِى المَاءْ لَلْغَابَة، وَ الغَابَة عْطَاتْ الحْشِيشْ عْطَاهْ لَلْمَعْزَة وَ المَعْزَة عْطَاتْ الحَلِيبْ، وَ الحْلِيبْ أَدَّاهْ لْيَمَا الحَاجَّة القْصِيرَة، وْيَمَّا الحَاجَّة القْصِيرَة عْطَاتْ زَعْكَتُو وْرَاحْ لْمِيمِتُو. وْهَذَا مَا اسْمَعْنَا وْ هَذَا مَا قُلْنَا.

 


Notes

[1] Bhours : les mers

[2] Debbar : ce terme désigne en général un conseiller, un négociateur, une  personne réputée pour dénouer les situations les plus inextricables

[3] Berrah : crieur public.

[4] burnous : grande cape en laine.

[5] Settouta : sorcière, vieille femme méchante et sournoise, spécialisée dans les actions et les tractations négatives

[6] Bouzelouf : tête de mouton

[7] Douara : tripes.

[8] Zanardjia : troupe de musiciens